Jeudi 25 avril 2024

Société

La ghettoïsation des mémoires brise tout élan vers la réconciliation

06/10/2021 2
La ghettoïsation des mémoires brise tout élan vers la réconciliation
« Evoluer vers une mémoire partagée, la seule voie vers le salut.»

Dans un pays comme le Burundi secoué par des violences cycliques qui ont endeuillé différentes communautés, la tendance pour telle composante à ne voir que sa souffrance est réelle d’autant plus que les victimes et les responsables de ces douleurs infligées à l’autre se retrouvent des deux côtés.

La Commission Vérité et Réconciliation, aujourd’hui engagée dans la quête de la vérité d’abord, se dit déterminée à amener les Burundais à cheminer vers une mémoire partagée, une mémoire assumée par l’ensemble de la société dans sa diversité.
Il faut pour ce vaste chantier briser les chaînes du passé sombre qui souvent divise et abattre les murs de la balkanisation pour enfin envisager une réconciliation.

Mais en attendant cette sorte de ‘’Grand Soir’’, ce moment tant rêvé d’un Burundi réellement ou résolument uni, en harmonie avec lui-même, respectueux de la vie et de la dignité humaines, quelques soucis subsistent : quelques associations des victimes se disent aujourd’hui indignées et déplorent le fait de se voir aujourd’hui refuser l’exercice de leur devoir de mémoire. C’est le cas d’association AC Génocide.

Selon son porte-parole Térence Mushano, en matière de commémoration au Burundi, il y a du deux poids deux mesures. « Nous ne pouvons pas rester dans un antagonisme stérile, nous ne prêchons pas la vengeance, encore moins la haine, nous demandons que les responsabilités soient établies pour que les auteurs des crimes répondent de leurs actes pour que les victimes soient innocentées, il faut qu’il y ait également réparation ».

« Le peuple burundais doit rester uni »

Pour ce ténor de l’association AC Génocide, chaque gouvernement, tel qu’ils se succéderont devraient garder à l’esprit que le peuple burundais doit rester uni. « Et cela ne sera possible que sous l’égide d’un leader charismatique, un leader rassembleur ».

Pierre Claver Ndayicariye au site mémoriel de Bugendana : « Il faut quitter le terrain des mémoires concurrentielles.»

Selon Térence Mushano, la CVR qui devrait apporter sa pierre à l’édifice ne rassure pas toutes les consciences et toutes les composantes de la société burundaise.

Dans sa composition, fait-il remarquer, il y a un manque criant d’une représentation des Nations unies alors qu’il y a eu plusieurs appels pour qu’il y ait parmi les commissaires ou les conseillers, une composante onusienne.
« Le crime de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre sont du ressort du droit international et la qualification de ces crimes relève de la compétence des Nations unies et ce n’est pas la CVR ou une autre institution nationale qui peut jouer ce rôle », tient à souligner le porte-parole de l’association AC Génocide.
Selon François-Xavier Nsabimana, coordinateur du Collectif 1972, il faut bien lire ce que dit la loi mettant en place la Commission Vérité et Réconciliation quant à la qualification des faits.

C’est avec amertume qu’il évoque la question de l’exercice du devoir de mémoire. Par le passé, reconnaît-il, ce droit a été pendant des décennies refusé à certaines victimes. « Il y en a qui n’ont pas eu le droit de faire le deuil des leurs ».
Pendant plusieurs années, souligne le coordinateur du Collectif 1972, notre organisation n’a pas eu l’autorisation d’exercer ce droit de mémoire, les pouvoirs de l’époque nous en empêchaient.
En principe, insiste François-Xavier Nsabimana l’exercice du devoir de mémoire dans sa pluralité selon différentes victimes des diverses époques sombres de notre pays, ne devrait pas poser de problème. « C’est un droit reconnu à tout citoyen d’un pays donné ».

« La réconciliation ne viendra des Hutu à part ni des Tutsi à part »

Site mémorial de Nyambeho

Dans un pays comme le Burundi, où les gens ont été massacrés lors des événements sanglants, note le coordinateur du Collectif 1972, cela devrait être normal que les victimes ou les rescapés exercent leur devoir de mémoire sans aucune entrave parce que ce droit fait partie de ceux qui sont reconnus à tout citoyen. « Au sein de notre organisation, chaque fois que les dates de triste mémoire, des commémorations sont organisées ».

Pour la Commission Vérité et Réconciliation, les mémoires parallèles ou concurrentielles sont une sorte de boulet au pied, elles freinent tous les efforts de réconciliation salutaire.

Pour son président Pierre-Claver Ndayicariye, il faut que les Burundais puissent évoluer vers une mémoire partagée, un moment où toutes les ethnies et de toutes les sensibilités politiques diront le Burundi a perdu, des Burundais ont été décimés, peu importe leurs ethnies, là nous aurons atteint cette mémoire partagée.

Mais si des gens restent enfermés ou vont se murer dans leurs ghettos ethniques, politiques, fait-il remarquer, nous serons encore dans une mémoire parallèle et c’est ce terrain là qu’il nous faut quitter et nous prions Dieu et nous y travaillons pour quitter ce terrain des mémoires concurrentielles, des mémoires parallèles.
« La réconciliation ne viendra pas des Bahutu à part, des Bahutsi à part, encore moins des Batwa à part. La réconciliation vendra des Burundais ensemble ».

D’après Pierre-Claver Ndayicariye, c’est de cette manière que les pays européens qui nous enseignent aujourd’hui les droits de l’Homme ont évolué, ils ont signé des pactes de paix, comme la France et l’Allemagne, d’autres ont signé des accords de réconciliation entre les Etats et à l’intérieur des Nations. « Et cela porte un nom : l’harmonie à l’intérieur d’une communauté nationale ».

Pour le président de la Commission Vérité et Réconciliation, les mémoires concurrentielles enferment dans un carcan, annihilent l’empathie, toute démarche de marcher vers l’autre, de partager une vision commune.

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Bellum

    Je peux me tromper, ce n’est que mon humble opinion. La CVR des vainqueurs est un coûteux exercice en futilité. La sagesse kirundi a une expression imagée pour ce genre d’activité : gutamba ukirorera. Danser tout seul sans aucun spectateur. La CVR des vainqueurs est un exercice coûteux qui n’apportera que la vérité des vainqueurs et la réconciliation des vainqueurs. La vérité et réconciliation sont des valeurs d’une importance sans pareille qui doivent être prônées par des personnes d’une intégrité et moralité irréprochables. Un régime sous enquête pour crimes contre l’humanité a-t-il aucune autorité morale pour mener une telle entreprise d’importance capitale? Peut-on être émue par les crimes et atrocités d’il y a 50 ans lorsqu’on est soi-même accusé de crimes et atrocités contre l’humanité d’il y a 6 ans : des milliers de jeunes innocents massacrés, torturés, violés, castrés, exilés ? Peut-on avoir l’autorité morale d’une telle entreprise morale sans nulle autre pareille lorsqu’on est issu d’élections tronquées ?
    C’est coûteux pour un pays le plus pauvre, le plus malheureux et le plus arriéré du monde. Le moindre sou devrait être compté. C’est un coûteux exercice en futilité, gutamba ukirorera. Puisque nous sommes en plein Pandora Papers sur les paradis fiscaux, on apprend que suite aux Panama Papers, les pays ont sommé les coupables de rapatrier leurs millions. Rien n’a été fait au Burundi avec les 160 millions de dollars dénichés. Un autre exemple de coûteuse initiative du régime. Il joue des coudes et des pieds pour entrer dans la SADC. Personne ne se demande d’où le régime trouvera l’argent lorsqu’il peine à contribuer aux nombreuses organisations dont il est membre: EAC, COMESA, CEPGL, CEEAC, CIRGL, etc.

  2. Pablo

    La réconsiliation est déjà là : les tutsis et hutu tués en 65, les tutsis et Hutu massacrés en 72, les tutsis et hutu tués en 86 (Marangara et Ntega) les Tutsis et hutu tués en 93 et durant la guerre civile 93-2003; tweese Hutu et Tutsi twabuze abantu ntakundi vyogenda turagiriye ikigongwe ababikoze

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