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Karusi : Les revenantes de Buhiga

24/12/2019 Edouard Nkurunziza Commentaires fermés sur Karusi : Les revenantes de Buhiga
Karusi : Les revenantes de Buhiga
Sofia Nsavyimana montrant les cicatrices prouvant que c’est sa fille

En commune Buhiga de la province Karusi, deux femmes «ont réapparu» après leur décès et leur enterrement. Familles et voisins confirment Ces deux cas suscitent beaucoup d’interrogations au sein de la population. La sorcellerie est évoquée. Iwacu a mené l’enquête

Il est 16 heures. Nous sommes sur la colline Gisenyi de la zone Buhinyuza. C’est à une dizaine de kilomètres du centre urbain de la province Karusi. Des montagnes surplombent cette localité. Les cultures sont luxuriantes. Des enfants jouent au football sur un terrain tout près d’une école primaire. On pose des questions sur une fille qui aurait réapparu après sa mort. Apparemment, le cas est connu. «Il faut faire demi-tour. C’est à une centaine de mètres d’ici». Un homme d’une cinquantaine d’années se propose pour nous guider. Il faut y aller à pied, car la route  est impraticable en voiture.

A l’intérieur d’une plantation d’eucalyptus se trouve la maison d’Evariste Butoyi. Ce dernier est absent. En chemin, nous rencontrons son épouse, Sofie Nsavyimana. On se présente. «Ma fille est à la maison. Aujourd’hui, elle se porte bien. Elle est même allée puiser de l’eau cet après-midi». Aline Singirankabo, la fille «réapparue», est à l’intérieur de la maison. Sa «mère» la presse de sortir pour saluer les visiteurs. Elle ne veut pas sortir de la maison. Les voisins et les badauds accourent. Après un bref conciliabule avec sa «mère», la fille décide de se montrer. Toutefois, il faut aller à l’arrière-cour.

«Elle est morte au mois de mai de cette année»

Teint clair, la jeune fille ne parle pas beaucoup. Toutefois, elle rit tout le temps. Selon sa «maman», elle a 18 ans. Elle présente des boutons noirs au niveau du cou. «Mon enfant est morte le 22 mai 2019». Selon Sofia Nsavyimana, ils pensaient que c’est la malaria quand elle est tombée malade. Nous lui avons donné des médicaments, mais elle les a vomis tout de suite. La jeune fille a été évacuée à l’Hôpital de Karusi. «Les médecins ont fait beaucoup d’examens sans rien trouver. Ils ont dit par après qu’ils ne peuvent rien pour elle. Le lendemain, ma fille a rendu l’âme».

Aline Singirankabo a été enterrée le même jour au petit cimetière de Gisenyi. Femmes, jeunes et vieux de la localité affirment avoir participé à ces obsèques.

Selon Sofia Nsavyimana, sa maman, la jeune fille a été vue pour la première fois au mois de juillet dernier au chef-lieu de la province Karusi. D’après elle, elleagrippait son mari quand il se rendait au chef-lieu de la province. «Au mois de juillet, mon mari a attendu la jeune fille dire : Tu es mon père. Tu es Butoyi mon papa. Mon mari me l’a raconté et je suis allé le dire à l’administrateur communal. J’ai passé toute la nuit dans la rue à Karusi en la cherchant. Le lendemain, je l’ai ramené à la maison».

Les preuves que la famille avance pour affirmer que c’est son enfant, ce sont les cicatrices sur les pieds et d’autres traits caractéristiques encore sur lespieds, les bras et au niveau de la poitrine. «Elle est gauchère et ma fille utilisait aussi le bras gauche. De plus, elle ressemble trait par trait à son frère». Sofia Nsavyimana et les voisins affirment que la jeune fille reconnaît ses parents et ses voisins.

Pour expliquer la «réapparition», la «mère» de la jeune fille évoque la sorcellerie. «Ces sont des sorciers qui l’ont ressuscité. Ils l’auraientmis dans une maison et peut-être elle s’est échappée».Alors qu’ils étaient en train d’être battus, dit-elle,des sorciers ont admis,en novembre dernier, avoir ensorcelé ma fille?«C’était devant les autorités administratives et une foule de gens. Un d’entre eux a été immédiatement lynché par la population». Ce que confirment certains administratifs à la base sur la colline Gisenyi.

Polémique autour de cette affaire

Béatrice Nitanga, la femme «réapparue»

Après la présentation de la jeune fille«réapparue» à la Télévision nationale par les autorités provinciales comme une «ressuscitée», il y a eu des rebondissements. Une autre famille de la Mairie de Bujumbura réclame cette jeune fille. Son nom serait Clélia Iradukunda, originaire du quartier Nyabugete en commune Muha. D’après cette famille, elle présente un handicap mental et aurait été portée disparue depuis le 2 janvier dernier alors qu’elle était hospitalisée au Centre neuropsychiatrique de Kamenge communément appelé Chez « le Gentil. » La «mère» de Clélia Iradukunda, Renilde Kwizera, a présenté aux différentes autorités de Karusi l’extrait d’acte de naissance de la jeune fille, une lettre de l’administrateur de la commune Muha demandant aux administratifs de Karusi de remettre l’enfant à sa propre famille. Renilde Kwizera a été déboutée. «Les autorités de Karusi n’ont pas voulu laisser partir la jeune fille», indiquent des sources à Karusi. D’après elles, les autorités de cette province seraient dans l’embarras parce qu’elles avaient déjà présenté la jeune fille à la Télévision nationale. «De plus, il y a une personne qui a été lynchée par la population qui l’accusait d’avoir ensorcelé cette même jeune fille».

Pour David Ninganza de la Solidarité de la Jeunesse Chrétienne pour la Paix et l’Enfance (SOJPAE), il faut mettre de côté ces histoires de résurrection et  mettre plutôt en avant la santé de l’enfant. «Il faut la ramener dans une maison spécialisée. Pour savoir à qui appartient l’enfant, un test ADN peut régler rapidement cette question».

Sofie Nsavyimana affirme mordicus que c’est sa fille. «Personne ne me la prendra. Ils doivent d’abord me tuer». Les voisins eux aussi attestent que c’est la fille d’Evariste et Sofie. «Nous l’avons vue grandir. Nous avons participé à son enterrement. C’est bien elle», affirme des voisines de la famille.

Interrogée, l’administrateur de la commune Buhiga, Euphrasie Ntakarutimana, nous a renvoyés chez le gouverneur de la province. Contactée par téléphone, cette dernière nous a demandé un ordre de mission. Alors que l’équipe d’Iwacu était devant son bureau, lundi dernier, nous lui avons téléphoné pour lui dire que nous voulons nous rendre à Gisenyi avec le chef de zone Buhinyuza. Calinie Mbarushimana a répondu : « Pas question d’y aller. Vous n’avez rien à faire là-bas, la RTNB a déjà fait un reportage sur ce sujet». Interrogé, le président du Tribunal de Grande Instance de Karusi qui a le dossier en main n’a pas voulu s’exprimer. Dossier à suivre.

Un autre cas sur la colline Gasenyi

Dans cette même commune de Buhiga, un autre cas de «réapparition» inquiète la population. A quelques kilomètres du chef-lieu communal, dans le village de paix de Shanga, vit Béatrice Nitanga. Cette femme d’à peu près 40 ans présente un handicap mental. Ses paroles sont incohérentes. Elle est hébergée par sa tante, Salomé Gakobwa. «On doit la surveiller constamment, car elle veut s’enfuir tout le temps. On doit aussi l’aider à faire ses besoins». Selon sa tante, elle l’a recueilli quand elle a «réapparu» au mois de novembre dernier. «Personne ne voulait d’elle».

Sur la colline Gasenyi, à une dizaine de kilomètres de Shanga, cette histoire suscite toujours  la peur au sein de la population. Avant «sa mort», Béatrice Nitanga vivait dans cette localité avec Nestor Niyongabo, «son mari». Ce dernieraffirme que c’est bel et bien sa femme avec qui il a eu 5 enfants. «Ça faisait plus de trois ans qu’elle était morte. Elle est subitement tombée malade. Elle avait une toux. Elle a commencé à trembloter et elle avait une forte fièvre.Elle est morte trois jours après». Béatrice Nitanga a été enterrée le lendemainC’était en avril 2016.

La sorcellerie à l’origine de ces réapparitions selon la population   

«Elle a été vue pour la première fois à Rubavu. Des voisins sont venus me dire qu’ils ont vu ma femme. Je n’en croyais pas mes oreilles. Je pensais que  mes voisins étaient des affabulateurs ».Inquiet, Nestor Niyongabo est allé voir. «Je l’ai trouvé endormie dans la brousse. Je l’ai longuement regardé et je ne l’ai pas reconnue. J’ai trouvé une personne un peu grosse alors que ma femme était maigre». Le lendemain, il y retourne avec le chef de colline. «Elle a tout de suite reconnu le chef de colline et son père. Je l’ai encore une fois regardé les traits de son visage, ses doigts et ses pieds et cette fois-ci j’ai vraiment reconnu ma femme».

Nestor Niyongabo : «C’est bel et bien ma femme. Ça faisait plus de trois ans qu’elle était morte.»

Nestor Niyongabo indique qu’il ne pouvait pas reprendre une femme qui était morte et qui venait de réapparaitre après plus de 3 ans. «D’autant plus que j’avais épousé une autre femme. C’est sa tante qui l’a récupéré». Nestor indique qu’il a eu aussi peur. «Même ses frères n’ont pas voulu l’accueillir. Ils disent que ce n’est pas leur sœur».

Les voisins affirment aussi que la femme «réapparue» est Béatrice Nitanga. «Quand elle est morte, j’ai été parmi les premiers à être sur les lieux. C’est moi qui suis allé chercher le cercueil. Je peux affirmer que la femme de Nestor était dedans lorsqu’on l’a enterré. Quand elle a réapparu, j’ai eu peur», témoigne Edouard Nimpagaritse, ancien chef de la sous-colline Musenga de la colline Gasenyi. «C’est moi qui l’est mise dans le cercueil. Lors de sa réapparition, elle avait la jupe qu’elle portait le jour de l’enterrement», renchérit Barthélemy Ndakoraniwe, un habitant de cette colline.

Tous les voisins de Nestor Niyongabo ne doutent pas de l’identité de la femme et ils ont une explication : «Il n’y a rien qui explique cela à part la sorcellerie. Elle était enfermée quelque part pendant ces années», affirme Edouard Nimpagaritse.

A Gasenyi, la peur se lit sur les visages des gens. «C’est la première fois que nous voyons ce genre de choses. Nous avons peur pour nos familles. De plus, nous aimerions avoir une explication», confie une voisine de Nestor Niyongabo. Quant à Salomé Gakobwa, elle demande de l’aide des bienfaiteurs. «Aujourd’hui, je ne peux rien faire à part la surveiller. Les autorités administratives passent de temps en temps, mais ce n’est pas suffisant. Il faut qu’elle soit soignée dans un établissement spécialisé pour ce genre de cas».

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