Vendredi 12 avril 2024

Politique

Interview exclusive avec Léonce Ngendakumana : « Nous sommes retombés dans les mêmes travers »

22/01/2024 4
Interview exclusive avec Léonce Ngendakumana : « Nous sommes retombés dans les mêmes travers »

Motivations de la création du Cadre d’action pour la réhabilitation de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi ; analyse de l’état de la démocratie au Burundi ; regard sur la nouvelle Commission électorale nationale indépendante, … Léonce Ngendakumana s’est entretenu avec Iwacu.

L’acte que vous avez posé a porté à confusion. Pouvez-vous apporter des éclaircissements ?

Il y a eu justement une sorte de confusion autour de cette lettre. Il y en a qui ont interprété l’acte comme un cadre où se cachent ceux qui ont commis des crimes dans ce pays. D’autres ont vu l’acte comme une alliance entre le Frodebu et le CNL pour les élections de 2025-2027. Ce n’est même pas mauvais mais ce n’est pas l’objet de cette lettre.

Mais qu’on se mette ensemble pour bien préparer les élections de 2025 afin qu’elles ne provoquent pas encore des victimes, des prisonniers, des exilés et bien d’autres maux serait aussi une bonne chose. C’est peut-être ceux qui ont peur du parti CNL qui parlent de cette alliance et on voit d’ailleurs le traitement que ce parti est en train de subir.

Il y a également ceux qui disent que la lettre a été signée en Tanzanie à Dar-es-Salam. Je me suis rendu en Tanzanie le 4 janvier 2024 mais la lettre a été signée le 2 et j’étais encore ici au pays.

A tout ce monde, il faut les tranquilliser. L’acte que nous avons posé date de très longtemps. Cela va faire dix ans et c’est dans la continuité de ce que nous avons fait en 2014 lorsque feu président Pierre Nkurunziza voulait briguer un troisième mandat qui était contre la Constitution et l’Accord d’Arusha. Nous prévenions que si cet accord était violé, il allait y avoir des problèmes. Effectivement les problèmes ont eu lieu.

Quelles sont les motivations qui vous ont poussés à créer ce cadre d’Action pour la réhabilitation de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi ?

Il faut rappeler que l’Accord d’Arusha a été obtenu difficilement dans un contexte de crise très profonde où le pays était à feu et à sang. Des gens mourraient à gauche à droite ; d’autres se regroupaient dans des camps de déplacés ; d’autres fuyaient le pays et les institutions ne fonctionnaient plus.

Il y a alors deux catégories de motivations. La première regroupe ce que je peux appeler les mérites de l’Accord d’Arusha. La deuxième rassemble les problèmes que nous vivons aujourd’hui.

Concrètement ?

Cet accord nous a permis de mettre fin à une guerre fratricide qui venait de durer plus de dix ans. Consécutivement à cet accord, des accords de cessez-le-feu ont été signés particulièrement entre le gouvernement du Burundi et le mouvement CNDD-FDD puis entre le gouvernement et le Palipehutu-FNL.

L’Accord d’Arusha a également permis de résoudre une question qui était restée gravée dans la mémoire des Burundais. La question ethnique entre Hutu et Tutsi. Il a, par ailleurs, permis l’intégration des groupes minoritaires dans la gouvernance générale de l’Etat burundais.

Il y a maintenant les Twa qui sont au Parlement, au gouvernement et à l’Université. Les femmes étaient restées à l’écart de la gestion des affaires étatiques mais actuellement elles sont à plus de 30%. Elles occupent des postes importantes grâce à l’Accord d’Arusha.

Cet accord a aussi permis d’élaborer des lois républicaines notamment la Constitution, une loi qui a mis en place une nouvelle armée, la Police et le Service national des renseignements. Même si ces lois ne sont pas du tout respectées, au moins elles sont là.

D’autres mérites de cet accord ?

Cet instrument politique a permis de créer des équilibres et redonné de l’espoir au peuple burundais de revivre ensemble. Il a donné de l’espoir à la région et à la communauté internationale que la démocratie au Burundi allait être remise sur ses rails.

L’Accord d’Arusha avait effectivement donné des orientations de réconciliation en établissant la vérité sur ce qui s’est passé avec objectivité, neutralité et impartialité pour justement réécrire l’Histoire du Burundi. Cela devrait être écrit. Il fallait également ériger un monument unique et instaurer une journée unique en mémoire des victimes qui ont péri dans les tragédies que le Burundi a connues.

Et au niveau de la gestion du pays ?

L’Accord d’Arusha avait recommandé de faire de la bonne gouvernance et de la démocratie les fondements de chaque gouvernement du Burundi. Que la gestion du pays soit ancrée sur la démocratie, la bonne gouvernance, les forces de défenses et de sécurité ainsi que le Service national des renseignements ne soient plus au service d’une ethnie ou d’un parti politique.

Bref, l’Accord d’Arusha consacre la paix, la sécurité, la réconciliation et le développement du pays. Mais à un certain moment cet accord a été rejeté par le pouvoir CNDD-FDD.

Une autre catégorie de motivation ?

La deuxième motivation est que nous sommes retombés dans les mêmes travers. A cause du rejet de l’Accord d’Arusha, la gestion du pays est devenue pratiquement impossible. Même le chef de l’Etat déclare aujourd’hui officiellement que ceux qui sont dans le gouvernement ne l’aident pas.

A plusieurs reprises, il a dit que la justice ne fonctionne pas. Il dénonce les députés et les sénateurs qui sont juste là pour consommer uniquement le budget de l’Etat. Il dénonce régulièrement les pratiques de corruption et de détournement des deniers publics et de malversations économiques et financières. Vous comprenez qu’il y a des problèmes. A cause de ce rejet de l’Accord d’Arusha nous sommes en train de vivre un recul démocratique.

Au niveau économique et social, le Burundi est le pays le plus pauvre au monde. Même la Somalie est devant nous. C’est un cas très grave. Le Burundi est considéré comme le pays le plus corrompu du monde à cause du rejet de cet accord. Le chômage, la pauvreté et la misère pèsent sur le dos des citoyens.

Des relations avec les pays voisins du Burundi commencent de nouveau à se détériorer et c’est un cas grave aussi. Des devises manquent. Nos partenaires au développement ont vu que nous avons rejeté l’Accord d’Arusha et ils ne nous aident plus. Ils ne collaborent plus avec le Burundi parce qu’ils ont vu que nous sommes négligents, que nous ne sommes pas capables de gérer convenablement le pays.

Sommairement ?

Ce sont ces mérites de l’Accord d’Arusha et les problèmes qui sont réapparus avec son rejet qui ont fait que nous continuions d’exiger que l’Accord soit réhabilité pour être la base de la refondation de la nation burundaise. Nous voulons que l’Accord d’Arusha soit évalué, dans un cadre de dialogue afin de l’adapter au contexte du moment.

C’est pour ces raisons que nous avons demandé aux garants de l’Accord d’Arusha et au gouvernement du Burundi de tout faire pour que le peuple soit libéré de toutes ses souffrances. Mais, nous comptons beaucoup sur les institutions du pays qui doivent être conscientes de la vie quotidienne de la population.

Et si le gouvernement fait la sourde oreille, qu’est-ce que vous envisagez de faire ?

Ce ne sont pas les signataires ni les garants de l’Accord d’Arusha qui feront quelque chose, mais le peuple burundais. Ce dernier a besoin de la paix, de la sécurité. Il a besoin d’être réconcilié et de vivre ensemble dans sa diversité. Il a besoin d’être développé. Cela veut dire qu’un jour, il sanctionnera ces dirigeants s’il n’est pas satisfait.

Par rapport aux autres cadres d’Actions qui ont précédé, quelle est la plus-value que votre cadre apporte dans le paysage politique burundais ?

L’apport de ce cadre dont je suis émissaire et de cette lettre est d’éveiller la conscience des Burundais. C’est de rappeler aux garants de l’Accord d’Arusha qu’ils ont une certaine responsabilité dans sa réhabilitation et mise en œuvre, dans la recherche de la paix, de la réconciliation et du développement au Burundi.

C’est aussi un cadre qui va permettre de créer une certaine solidarité autour de l’Accord d’Arusha parce que chaque citoyen veut que cette situation change. Même le gouvernement en est fatigué, c’est ce que je considère.

Votre cadre est fondé à la veille des élections de 2025, quelles sont vos perspectives par rapport à ces élections ?

Nous n’avons pas encore fait de projections électorales parce que les élections sont organisées par des institutions et ce sont les partis politiques qui compétissent. Nous ne travaillons pas dans le cadre des élections de 2025-2027.

Nous travaillons plutôt par rapport à la réhabilitation de l’esprit de l’Accord d’Arusha qui va dans le sens du partage du pouvoir, de la cohabitation pacifique et de la sauvegarde de la paix et de la sécurité dans ce pays. Ce n’est donc pas par rapport aux prochaines élections que nous avons posé cet acte. Et nous allons continuer même après les élections pour exiger que les principes moteurs de cet accord soient respectés.

Cinq forces politiques sont seulement engagées dans votre cadre d’actions et sont signataires de la lettre du 2 janvier 2024. Cela ne risque pas d’amoindrir votre poids ?

Ce ne sont pas seulement ces cinq forces qui ont signé. Ceux qui n’ont pas signé et qui sont avec nous sont plus nombreux que ceux-là. En plus des partis politiques, il y a aussi des membres de la société civile et des médias.

Pourquoi votre parti, le Frodebu n’est pas signataire de cette lettre ?

Ceux qui ont pensé pour la première fois à la mise en place de ce cadre, le Frodebu n’était pas dedans. Quand nous avons travaillé pour la première fois à Bruxelles, le Frodebu n’était pas là. Mais cela ne veut pas dire que le Frodebu est désintéressé.

Certaines indiscrétions au sein du parti au pourvoir disent que le CNDD-FDD n’est pas signataire direct de cet accord et que ce n’est pas normal de lui demander d’appliquer un texte qu’il n’a pas signé. Votre commentaire ?

Parmi ceux qui pensent que l’Accord d’Arusha n’a plus sa raison d’être et qu’il faut le classer dans des archives figure le CNDD-FDD. Or, si les institutions issues du parti CNDD-FDD ne croient pas en le contenu de cet accord, elles croiraient en quoi ? La Constitution qui gère le pays aujourd’hui est l’émanation de l’Accord d’Arusha ; 90% du contenu de la Constitution est basé sur cet accord même s’il est violé. Il y a certes des dispositions qui ont été intégrées pour des intérêts sectaires et égoïstes pour exclure les autres. D’ailleurs, c’est grâce à cet accord que le parti CNDD-FDD est au pouvoir. Il n’a pas gagné la guerre.

Et les accords de cessez-le-feu qu’ils ont signés font partie intégrante de l’Accord d’Arusha. Ils ont eux aussi intérêt que cet accord soit sauvegardé et ils ont la responsabilité première à le mettre en application car ce sont eux qui sont au pouvoir.

Quel est l’état de la démocratie au Burundi alors ?

La démocratie est basée sur les partis politiques. Est-ce que les partis politiques fonctionnent au Burundi ? Je n’y crois pas. Il y a des partis politiques, mais le fonctionnement est médiocre. Un autre piler de la démocratie, c’est l’existence d’une société civile. Est-ce qu’elle fonctionne normalement au Burundi ? Le gros de ces organisations de la société civile se trouvent à l’extérieur.

Les médias ne fonctionnent pas comme il faut. Ceux qui n’ont pas été brûlés sont muselés. Certains journalistes ont pris le chemin de l’exil, d’autres croupissent dans les prisons.

Le quatrième pilier, ce sont les élections. Est-ce qu’elles sont préparées et organisées de manière transparente, apaisée, libre, inclusive et de façon à tranquilliser tous les citoyens ? Non. A un certain moment, le gouvernement a organisé ce qu’il a appelé un débat national sur les élections et la conclusion a été que les élections sont au Burundi une source de tensions. Mais ce ne sont pas les élections qui causent ces tensions, ce sont plutôt les tricheurs de ces élections, ceux qui les manipulent, ceux qui font la fraude électorale. Ainsi, les coups d’Etat en Afrique redeviennent un mode d’accession au pouvoir, à défaut de véritables élections.

Un regard sur la nouvelle équipe de la Commission électorale nationale indépendante ?

Une telle commission n’est pas nouvelle. C’est la continuité. Rien n’a changé. Le changement se trouve peut-être au niveau des têtes d’affiche, mais le fond reste. Elle va travailler comme les autres. Et d’ailleurs, il y a parmi ses membres ceux qui sont habitués à tricher. C’est pourquoi je n’attends rien de ces élections de 2025-2027. Elles vont être préparées et organisées comme les autres qu’on a connues.

Forum des lecteurs d'Iwacu

4 réactions
  1. kamikazi

    Nous avons élu le parti Frodebu à la tête avec son excellence Ndadaye, mais sachez qu’après sa mort, la majorité de prédécesseurs y inclus vous même Léonce, vous n’aviez pas la légitimité de rester au pouvoir après le mandat, cela veut dire que le temps ou vous avez signés ces accords d’Arusha(accords d’injustice) ou une personne Tutsi vaut 4 hutus, vous continuez de nous rouler dans cette sale vinaigré? vous ne savez même pourquoi la population vous a élu avec un score de plus 65% en 1993, vous a tourné le dos? Quel genre de politicien, qui n’a pas les yeux pour voir et les oreilles pour attendre!!!!

  2. Claypton

    A écouter ce Monsieur on a envie d acclamer , enfin un politician qui n a pas pour de dire la vérité au pouvoir…après réflexion je me retiens parceque s IL arrive au pouvoir IL fera face aux difficultés et choisira comme le CNDD la facilité çad museler route voix dissonante et activer la haine éthnique pour perdurer au pouvoir…Alors ma question à quoi servent ces élections en Afrique ? Après la scene surréaliste qui vient de se passer au Congo Kinshasa…on a envie de vomir.

    • T

      « Après la scene surréaliste qui vient de se passer au Congo Kinshasa…on a envie de vomir. »

      Et au Rwanda ? C’est mieux ? Avec un nombre de mandats tendant vers….l’infini? Avec des scores aux élections dignes de l’Urss?

      Quelqu’un disait que la démocratie était du luxe pour les pays pauvres ; les faits tendent à lui donner raison.

    • Abdou Zidane

      parmi les 15 pays d’Afrique pauvres,le burundi est le premier,corrompu comme son ami d’uvira.
      indagara,imikenke……………….
      venez voir votre voisin du nord
      comment le pays est développé,à bujumbura policiers de roulage demande un billet hewe ndafise inyota idahera none irizuba gasha…

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