Lundi 12 avril 2021

Société

Gishubi/ Couvre-feu pour les femmes : entre scandale et jubilation

24/02/2021 jeremie Misago 2
Gishubi/ Couvre-feu pour les femmes : entre scandale et jubilation
Vue partielle d’un village de paix de Gishubi et d’un marché moderne à proximité.

Les femmes qui ne sont pas avec leurs maris ne sont pas autorisées à dépasser 19 heures dans les bistrots et les jeunes filles ne doivent pas être en dehors du foyer familial à la même heure. Une décision qui ne fait pas l’unanimité à Gishubi. Reportage.

« Une femme attrapée avec un mari qui n’est pas le sien dans un bar au-delà de 19 heures sera punie et une amende de 10 000 Fbu lui sera infligée. Une fille surprise en dehors du foyer familial subira le même sort. Des hommes attrapés avec les femmes qui ne sont pas les leurs recevront une amende de 20 000. Idem pour les garçons qui seront surpris avec des filles au-delà de 19 heures », a décidé Marie Chantal Nduwayezu, l’administrateur de la commune Gishubi.

Gishubi, province Gitega. Nous sommes au village de paix érigé au centre Gishubi. Il compte plus de 500 habitants. Un petit centre vivant, un marché moderne fonctionne. A presque 300 mètres de là, des bistrots servent la boisson locale, ‘’urwarwa’’ et ‘’insongo’’ ». Ils sont construits pour la plupart en bambous et couverts de tentes ou de sachets en plastique.

Plusieurs clients sont déjà dans un état d’ivresse. Ils dansent. Certains entonnent les chansons à la gloire du Président Evariste Ndayishimiye. Deux hommes et une femme sont assis autour d’une petite casserole pleine de l’Urwarwa. Les deux hommes sont tous vêtus de vestes noires, jaunies par le temps. Dans ses pagnes tricolores, une vieille maman, pieds-nus, savoure l’ambiance de la Saint Valentin.

Le groupe se partage un seul chalumeau, malgré la pandémie de la Covid-19. Apparemment, ce n’est pas leur souci. Ils vivent le moment présent. « C’est notre moment, demain c’est la mort. Mais attention 19 heures approche… », murmure un homme.

A Gishubi, c’est la ‘’Saint Valentin’’. Quelques couples, des adultes et des jeunes, savourent la vie au bar communément appelé ‘’Kubumva kare’’. 18 heures sonne. Aussitôt, le bistrot se vide petit à petit. A contre-cœur, des jeunes filles et des femmes rentrent, les unes après les autres. « La fête a été gâchée par ces mesures insensées des autorités », lâche laconique un des jeunes la main sur les épaules de sa fiancée heureuse.

Des femmes et des hommes échangent. Il est presque 19heures. Le calme se fait à Gishubi. Je m’approche d’un groupe et demande doucement. « Comment avez-vous accueilli la mesure de votre administrateur, empêchant les femmes et les hommes qui ne sont pas mariés de se retrouver dans le bistrot au-delà de 19 h? » N.P., enseignante à l’école primaire de la localité répond spontanément, non sans une certaine colère : « C’est une mesure unilatérale et arbitraire. Nous avons le droit de nous relaxer après les heures de service. Nous avons un esprit de discernement. Il faut éviter la globalisation.»

Même sentiment d’indignation chez Jean Ndimubandi, un cinquantenaire rencontré sur une route, non loin du bar fermé. Il estime que cette mesure vise à stigmatiser les jeunes filles et les femmes alors qu’elles doivent jouir de leurs droits : « Pour le moment, nous évitons d’envoyer nos filles à l’extérieur au-delà de 19 heures de peur qu’elles soient arrêtées.»

Un autre habitant du coin dénonce une mesure inacceptable. Pour lui, la mesure est un couvre-feu qui est imposé alors que la sécurité n’est pas inquiétante. « Toutes les cérémonies et fêtes ne doivent pas dépasser 19 heures. Or c’est le moment opportun pour prendre un verre. Cela met à mal notre business ». Il fait savoir aussi que la projection pendant la nuit d’un cinéma à l’église aurait été empêchée suite à cette mesure.

Une mesure saluée par certains habitants

Jeanne Niyonzima, une mère de 7 enfants, estime qu’il est inconcevable qu’une femme « traîne dans un bar pendant la nuit». Elle soutient cette mesure de l’administration communale : « Cette mesure est vraiment salutaire. C’est honteux de voir une femme ivre, sillonnant les bars au-delà de 19 heures avec un mari qui n’est pas le sien. Elle doit rentrer tôt pour s’occuper des enfants.» Idem pour une jeune fille. En ce moment des récoltes, dit-elle, cela permettra de limiter le gaspillage des récoltes pratiqué par certains hommes qui s’adonnent à la débauche.

« C’était trop ! Comme notre administrateur est une femme, peut-être qu’elle s’est sentie aussi déshonorée par ces comportements déplacés de certaines femmes », commente M.F., la trentaine, une femme délaissée par son mari avec quatre enfants. Elle soutient bec et ongles la mesure : « En tout cas, ce qui se passait la nuit dans ces bistrots était vraiment déshonorant pour les femmes. Nos enfants en sont victimes. »

Libérate Minani abonde dans le même sens : « Comment dire à tes enfants, à tes filles, de bien se comporter alors que tu te méconduis. Il faut être des modèles.»


L’administrateur Nduwayezu : « Je veux protéger et sauver des foyers »

L’administrateur communal de Gishubi campe sur sa mesure qu’elle estime nécessaire pour le bien des familles. Une mesure qui ne passe pas à l’Association pour la promotion de la fille burundaise qui estime qu’elle viole les droits et libertés individuels.

Pour Marie Chantal Nduwayezu, cette mesure n’est ni unilatérale ni arbitraire.

Marie Chantal Nduwayezu, se dit choquée par la compagne de « désinformation et manipulation » sur les réseaux sociaux qui a suivi cette mesure. Elle balaie du revers de la main les accusations « de couvre-feu imposé aux femmes ». Elle s’explique : « Nous voulons protéger et sauver les foyers qui étaient menacés de dislocation. La mesure ne vise pas seulement les femmes. Elle concerne les hommes qui dépassent 19 heures avec les femmes qui ne sont pas les leurs, et vice versa. Cela permet de limiter ou éradiquer la débauche et les divorces qui étaient devenus monnaie courante.»

Pour elle, c’est honteux de voir une femme ivre frapper sur la porte de son toit conjugal à 2 heures du matin. Quand il lui refuse d’ouvrir, dit-elle, c’est le chaos qui commence. « Pas d’autre motivation que de résoudre les problèmes familiaux. Moi-même, hormis mes fonctions d’administrateur communal, je suis une femme mariée qui doit assumer les responsabilités au foyer comme il se doit».

Elle indique que la mesure n’est ni unilatérale ni arbitraire comme le disent certains. Elle a été prise, explique-t-elle, suite à des propositions de la population lors des réunions dans différentes zones. Les hommes et les femmes ont lancé des cris d’alarme. « Ceux qui la critiquent sont des récalcitrants qui ne veulent pas se ressaisir. Heureusement qu’il y a ceux qui ont compris ».

Interrogée, Ingrid Kamusoni, secrétaire exécutive de l’Association pour la promotion de la fille burundaise (Apfb), dénonce une mesure qui viole les droits et les libertés individuelles. Selon elle, chacun a la liberté de mouvement et de circulation. « Etre avec un mari ou une femme d’autrui au bar ne doit pas faire penser directement à la débauche. C’est possible d’être en train de discuter tout simplement, de préparer des projets ensemble. Plus encore, des liens de parenté peuvent lier des gens qui discutent dans un bar. Idem pour les jeunes. C’est une mesure non fondée, qui doit être suspendue ».

Mme Kamusoni ne s’oppose pas à la résolution des problèmes familiaux, mais plutôt à cette globalisation. Elle souligne la nécessité des séances de sensibilisation sur la santé sexuelle et reproductive à l’endroit des jeunes et sur les bons comportements et attitudes des couples mariés. L’Apfb se dit entièrement disposée à appuyer dans ce sens.

Pour rappel, des mesures similaires ont été déjà prises dans certaines communes, comme Mutumba en province de Karusi et Ruhororo en province de Ngozi en 2020 et Musongati en province Rutana en 2019.

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Gervais

    J’aurais aimé que Madame l’administrateur nous donne des statistiques sur lesquelles elle base sa décision. Combien de divorces ou cas de querelles a-t-on enregistrés liés à la fréquentation des buvettes ? Quel pourcentage par rapport à la population totale de la commune ? Car il ne faut pas globaliser et prendre une décision si radicale sur base de cas marginaux. Les ivrognes, les débauchés, les divorcés, les délinquants… existeront toujours. On ne va tout de même pas restreindre la liberté de 99% de la population pour quelques brebis égarées. Au lieu de cela, il faut toujours éduquer.

  2. doris barro

    Je ne sais si mes compatriotes burundais s’en rendent compte , mais une telle mesure de couvre-feu sélective n’est ni pas moins qu’une discrimination , c’est comme cela que les discriminations commencent et s’enracinent dans la société et plus tard passent pour une chose normale. C’est de cette manière que certains hommes s’octroient le droit de battre leurs épouses , soeurs etc car ils estiment que ces dernières n’ont pas le “droit” de faire ceci ou cela. Vous rendez vous compte de la société que vous êtes entrain de construire? Mon mari originaire d’un pays africain a lu cet article , il n’en revient pas .

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