Les porte-paroles des institutions de l’État ont organisé, le 27 mars 2026 à Kayanza, une émission publique afin de répondre aux questions qui préoccupent la population burundaise. L’essentiel des réponses s’inscrit dans une logique de tranquillisation. Bon nombre d’entre eux expliquent que le gouvernement est à l’œuvre pour trouver des solutions aux problèmes. Beaucoup d’observateurs déplorent des réponses échappatoires et s’interrogent sur la portée réelle du rôle des porte-paroles.
Ils s’étaient donné rendez-vous au stade Gatwaro, en commune Kayanza, province de Butanyerera. Plusieurs journalistes étaient présents. Plus nombreux encore étaient les citoyens venus de différents coins de la province, proches ou lointains. Chacun espérait repartir avec une réponse convaincante d’un responsable public. Outre les interventions en présentiel, des appels téléphoniques étaient également permis. Ce type d’émission se tient une fois par trimestre.
Pendant plus de trois heures, à partir de 9 h du matin, les questions ont fusé, dans le respect des consignes de la modération. Chaque participant avait droit à deux questions au maximum. Toutes les questions étaient admises, sous certaines conditions. Celles jugées individuelles ou personnelles étaient orientées vers des conseillers présents sur place, chargés de les transmettre aux services concernés.
Les préoccupations exprimées touchaient directement la vie quotidienne : pénurie de carburant, politique salariale, départs massifs de fonctionnaires vers l’étranger à la recherche d’un emploi plus stable, distribution des engrais Fomi, promesse faite aux retraités de percevoir l’équivalent de leur dernier salaire net, rapatriement des réfugiés burundais de Tanzanie, réouverture des frontières terrestres entre le Burundi et le Rwanda, campagne en cours sur la vente de minerais, etc. La liste est longue et tous n’ont pas pu poser leurs questions, faute de temps.
La question du carburant figurait parmi les préoccupations majeures. Un journaliste a souhaité connaître la position du gouvernement face à la guerre au Moyen-Orient et ses implications sur l’approvisionnement du Burundi en produits pétroliers.
Jérôme Niyonzima, secrétaire général et porte-parole du gouvernement, s’est voulu rassurant. « Le fait que le carburant soit problématique au Burundi signifie que nous avons des endroits où l’utiliser (Dufise aho tugishira, aho tugikoresha). » Il a comparé la situation à celle d’une personne qui se plaint de ne pas avoir de chaussures alors que d’autres n’ont pas de pieds.
Selon lui, la guerre affectant le détroit d’Ormuz ne devrait pas inquiéter les Burundais. Il mise notamment sur les exportations minières pour générer des devises. Ces exportations auraient rapporté près de 100 millions de dollars américains en six mois, entre septembre 2025 et février 2026.
Concernant la fermeture des frontières entre le Burundi et le Rwanda depuis janvier 2024, il a indiqué que leur réouverture dépendrait de la remise de personnes recherchées par la justice burundaise, estimant que la balle se trouve dans le camp rwandais.
Interrogé sur le rôle du président burundais, également président en exercice de l’Union africaine, dans le rapprochement entre les deux pays, il a affirmé que le Burundi faisait sa part et que « le Rwanda devrait faire autant et livrer ces Burundais ».
Engrais Fomi : une pénurie persistante
La pénurie d’engrais produits par l’usine FOMI persiste. De nombreux agriculteurs affirment avoir payé leurs fertilisants sans être servis à temps, parfois jusqu’à la fin de la saison culturale. Ce qui compromet les récoltes.
La porte-parole du ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Élevage, Douce Angélique Nineza, reconnaît la pénurie et évoque l’augmentation du nombre d’agriculteurs comme facteur explicatif.
« L’engouement croissant pour l’agriculture a entraîné une hausse importante des besoins en fertilisants qui dépasse les capacités disponibles. »
Elle encourage les agriculteurs à recourir davantage au fumier organique afin de réduire la dépendance aux engrais industriels.
Pénurie de médicaments reconnue
Le porte-parole du ministère de la Santé publique, Polycarpe Ndayikeza, a reconnu des ruptures de stocks dans plusieurs structures sanitaires, tout en affirmant que la situation serait en amélioration.
Selon lui, la Centrale d’achat des médicaments du Burundi (Camebu) aurait reçu les devis nécessaires pour importer des médicaments essentiels grâce à l’appui du gouvernement et de la Banque mondiale.
« Le manque de médicaments se réduit. Les médicaments sont pour le moment disponibles. »
Accusations visant un député
Plusieurs habitants de Kayanza ont dénoncé des actes de torture, d’emprisonnements abusifs et de menaces de mort attribués à un député, Vincent Ndagijimana, également actif dans le secteur minier.
Des témoins affirment qu’il exercerait une influence sur plusieurs institutions. Les plaignants ont demandé au président de la République de garantir leur sécurité après leurs témoignages publics.
La porte-parole de la Cour suprême, Agnès Bangiricenge, a indiqué que ces accusations devaient d’abord être vérifiées avant toute action judiciaire, promettant des enquêtes approfondies.
Réactions
Olivier Nkurunziza : « Des réponses générales face à des problèmes concrets. »
Le président de l’Uprona estime que les porte-paroles remplissent une mission utile d’explication de l’action publique, mais observe un décalage entre les préoccupations réelles des citoyens et la généralité des réponses apportées.
« Les réponses restent générales et ne traitent pas concrètement les problèmes vécus par la population. »
Selon lui, les citoyens attendent des solutions tangibles face aux difficultés liées notamment au carburant, à l’emploi ou au coût de la vie.
« Les Burundais veulent voir des actions effectives, pas seulement des déclarations. »
Il reste favorable à la poursuite de ces émissions, à condition d’en améliorer la qualité.
Agathon Rwasa : « Des réponses qui renforcent les inquiétudes. »
Pour Agathon Rwasa, certaines explications avancées par les porte-paroles restent superficielles et ne dissipent pas les inquiétudes de la population, notamment sur la question du carburant.
Il s’interroge également sur la gestion de la Fomi, évoquant des incohérences entre les contributions des agriculteurs et la capacité réelle de production et de distribution.
« Pourquoi la Fomi collecte-t-elle l’argent de la population sans satisfaire la demande, tout en ouvrant des succursales à l’étranger ? »
Selon lui, ces situations soulèvent des interrogations légitimes qui méritent des investigations approfondies.
Il remet également en question la pertinence de certains postes de porte-paroles si les réponses fournies ne permettent pas d’éclairer réellement l’opinion publique.
« Certains postes ont été créés uniquement pour consommer l’argent du contribuable. »
Il plaide pour davantage de transparence dans la gestion publique et pour une meilleure orientation des ressources vers les priorités des citoyens.
Kefa Nibizi : « Dire clairement qu’il n’y a pas de solution. »
Pour le président du Codebu, ces émissions constituent un cadre important d’information publique, même si les réponses apportées restent souvent insuffisantes.
« Cela montre que les institutions n’ont pas de solution par rapport aux attentes de la population. »
Il estime qu’une communication plus transparente renforcerait la crédibilité des institutions.
« Nous encourageons les porte-paroles à être honnêtes lorsqu’ils n’ont pas de solution. »
Gaspard Kobako : « La communication reflète la manière de gouverner. »
Pour le président de l’Alliance nationale pour la démocratie, la qualité de la communication traduit la manière dont les institutions fonctionnent.
« Les porte-paroles sont le reflet de leurs institutions. »
Il estime que les contradictions observées dans certaines explications, notamment sur la crise du carburant, fragilisent la confiance du public.
Selon lui, la communication publique doit éviter les incohérences et s’appuyer sur des éléments vérifiables afin de ne pas accentuer le doute.
Il considère néanmoins que ces émissions permettent aux citoyens d’évaluer la cohérence et la crédibilité des institutions à travers leurs prises de parole.
Hamza Venant Burikukiye : « Un espace d’expression utile. »
Le représentant légal de Capes+ estime que ces émissions offrent à la population une occasion importante d’exprimer directement ses préoccupations aux responsables publics.
Selon lui, la participation importante des citoyens témoigne de l’intérêt de ce cadre d’échange, malgré les critiques formulées sur la qualité des réponses.
« La population a besoin de s’exprimer librement. »
Il souligne également que la présence de conseillers chargés de recueillir les doléances constitue un signal d’écoute institutionnelle.
Pour lui, cet espace de dialogue contribue à mettre en lumière les préoccupations prioritaires des citoyens.
Faustin Ndikumana : « Une communication qui affaiblit la redevabilité. »
Pour le directeur national de Parcem, la communication publique constitue un pilier essentiel de la redevabilité des institutions. Il regrette une tendance à éviter le débat contradictoire et à privilégier des réponses peu consistantes.
« Les ministres sont les premiers responsables de la gestion de la chose publique. Ce sont eux qui devraient expliquer leurs politiques. »
Selon lui, certaines interventions tentent de justifier l’injustifiable sans apporter d’informations fiables.
« On assiste à des réponses évasives, sans consistance ni substance. »
Il appelle à une stratégie de communication plus cohérente afin de restaurer la confiance.
Gabriel Rufyiri : « Un besoin de clarté et de cohérence. »
Le président de l’Olucome estime que les défis actuels exigent des réponses précises et convaincantes.
Selon lui, certaines interventions ont donné l’impression d’éviter les questions sensibles, ce qui alimente la méfiance.
« Les réponses étaient données avec une grande légèreté, sans vraiment apporter de réponse. »
Il souligne que les citoyens suivent attentivement les déclarations publiques et attendent des explications structurées.
« Les choses doivent être dites avec clarté, avec des réponses concises et convaincantes. »
Pour lui, la tendance à fournir des réponses échappatoires fragilise la crédibilité des institutions.
Dans les coulisses de l’émission
Sur le papier, l’émission publique trimestrielle est un exercice de transparence : les porte-paroles viennent répondre aux préoccupations de la population. Dans la pratique, le décor se met en place bien avant l’arrivée du public.
En amont, plusieurs réunions préparatoires sont organisées. Objectif affiché : recenser les questions qui préoccupent la population. Objectif officieux, selon certains journalistes : éviter celles qui pourraient mettre les porte-paroles en difficulté. Certaines questions sont reformulées, d’autres orientées, quelques-unes tout simplement écartées. Un tri préalable qui, pour certains observateurs, transforme l’exercice de spontanéité en exercice de maîtrise des risques.
Plusieurs journalistes soupçonnent même que certaines questions circulent à l’avance, permettant aux intervenants d’arriver avec des réponses déjà calibrées. De quoi réduire la part d’imprévu… et parfois celle de la franchise.
Dans les travées du stade Gatwaro, le scepticisme se murmure à voix basse.
« Cette émission publique ne sert à rien. Les préoccupations de la population ne reçoivent pas de réponses concrètes. Autant toucher les frais de mission et rentrer », glisse, mi-ironique, mi-dépité, un journaliste.
Au fil des interventions, chaque réponse est scrutée, commentée, parfois décodée en direct par les professionnels de l’information présents sur place. Lorsqu’un porte-parole esquive ou s’en tient à des généralités, les regards se croisent, les carnets se ferment plus vite.
« Un porte-parole est censé incarner la clarté et la maîtrise des dossiers. Quand il tourne autour du pot, cela en dit souvent plus long que la réponse elle-même », observe un journaliste.
La réponse apportée à la pénurie d’engrais Fomi — attribuée notamment à l’augmentation du nombre d’agriculteurs — a suscité quelques sourires sceptiques.
« À force de vouloir rassurer, on finit par frustrer davantage », commente un autre confrère. « On a parfois l’impression que les institutions parlent beaucoup, mais répondent peu. »
Une journaliste, fataliste, résume l’état d’esprit ambiant :
« Je vous avais dit que beaucoup de questions n’auraient pas de réponses claires. Mais bon… il faut bien remplir son carnet. »
Un journaliste chevronné, fort de quinze ans d’expérience, estime pourtant que l’exercice pourrait gagner en crédibilité avec quelques ajustements : une préparation fondée sur des données actualisées, une plus grande disposition à aborder les questions sensibles, et des réponses articulées autour d’engagements précis.
« Les citoyens ne demandent pas des discours parfaits. Ils attendent surtout des réponses compréhensibles. »





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