Samedi 24 février 2024

Société

Dégel des annales : La déception de certains bénéficiaires

30/10/2023 Commentaires fermés sur Dégel des annales : La déception de certains bénéficiaires
Dégel des annales : La déception de certains bénéficiaires
Des irrégularités ont été constatées sur certaines listes selon le gouvernement

Frustration, questionnement… règnent chez les employés de certaines institutions à statuts spéciaux qui espéraient, pour fin octobre, la mise en application du décret portant modalités pratiques de levée du gel d’avancement et harmonisation du mode d’avancement. Et ce, après que le Conseil des ministres a décidé de surseoir cette mesure, suite aux tricheries constatées sur certaines listes.

Un revirement. Alors qu’Audace Niyonzima, ministre des Finances, du Budget et de la Planification économique, avait promis, le 29 septembre 2023, à Gitega, que les salaires débloqués avec dégel des annales seront payés à la fin du mois d’octobre prochain avec régularisation pour les mois de juillet, août et septembre, conformément au décret du 1er septembre 2023, le Conseil des ministres du 18 octobre en a décidé autrement.

Pour les institutions à statuts spéciaux, M. Niyonzima avait expliqué que le retard du déblocage a été dû au fait que sur 133 institutions concernées, seules 66 ont transmis les données sur l’impact budgétaire du déblocage administratif et avancement fictif des grades du personnel.

Aux 67 restantes, il leur avait demandé de transmettre d’urgence les listes et avait appelé le personnel concerné par ce déblocage de patienter et avait encore une fois promis que le salaire d’octobre sera calculé conformément au décret présidentiel du 1er septembre 2023.

Audace Niyonzima avait promis, le 29 septembre 2023, que les salaires débloqués avec dégel des annales seront payés à la fin du mois d’octobre

Contrairement à la promesse du ministre des Finances, le compte rendu du conseil des ministres a indiqué qu’après exploitation des données transmises par les institutions concernées, beaucoup d’irrégularités dans ce travail de calcul ont été remarquées.
« La Commission mise en place a, en effet, constaté que certains en ont profité pour augmenter leurs salaires, que ce soient pour les responsables des institutions ou même des cadres de ces institutions ».

En outre, a-t-elle relevé, certaines institutions se sont présentées pour le déblocage alors que leur personnel n’a jamais été bloqué depuis 2015. Une preuve, selon le gouvernement, d’une grande tricherie pour s’octroyer d’autres avantages.

Via une note présentée lors dudit conseil des ministres, la commission de la Primature a donné quelques exemples : « A l’Université du Burundi, il apparaît que le personnel a continué à avancer administrativement et pécuniairement. L’ajout de 35% sur l’ancien salaire de base n’est pas justifié. »
Dans cette même institution, cette commission a constaté également des travailleurs partis en retraite avant 2023 se trouvant sur la liste de paie. Or, a-t-il expliqué, le déblocage concerne le personnel actif.

A l’Office Burundais des Mines et Carrières (OBM), cette commission a relevé que l’institution a donné à certains fonctionnaires une ancienneté non-méritée : « Un cadre qui est en poste depuis 2023 a fait un calcul qui fait remonter son salaire de base à 2015 alors qu’il n’était pas encore là. »

A l’Agence Nationale de Gestion du Stock de Sécurité Alimentaire (ANAGESSA), la commission a constaté que tout le monde a avancé suivant un taux de 7%. « Et ce, au moment où les cotations connues sont de 7% pour la note Elite, 6% pour la note Très Bon et 4% pour la note Bon ». Ce qui laisse entendre, selon cette commission, que tout le personnel a été côté Elite durant toute la période de gel des annales. « Ceci montre que les notations attribuées l’ont été par simple complaisance ».

Le rendez-vous de fin octobre reporté sine die

D’après ce procès-verbal, après avoir constaté toutes ces irrégularités, la commission est en train de travailler avec toutes les institutions pour leur montrer le canevas à suivre et les corrections nécessaires à effectuer, afin de bien calculer l’impact budgétaire.
Au regard de ces imperfections, le conseil des ministres a décidé qu’il serait difficile que la rémunération du personnel de ces institutions pour le mois d’octobre puisse tenir compte du nouveau format de calcul des salaires.

Le gouvernement réfute toute responsabilité dans le retard de mise en application de ce décret. « La responsabilité du retard du déblocage est du ressort de ces institutions qui ont fourni de fausses données. Le déblocage sera fait après la correction de toutes les imperfections. »
Pour le gouvernement, la formule de calcul du salaire doit être la même pour tous, à savoir, la part indiciaire, la part emploi et la part performance. « Toutes les institutions à statuts spéciaux doivent s’y conformer. Les personnes qui se sont octroyé des avantages comme des annales, sur décisions des conseils d’administration alors que les différentes lois budgétaires les avaient gelées, doivent les rembourser, le cas échéant. Car une décision du Conseil d’Administration ne peut pas déroger à une loi. Les responsables des différentes institutions impliquées dans ces tricheries seront sanctionnés ».

Mercredi 25 octobre, le ministre des Finances a indiqué que les institutions qui ont envoyé des listes bien faites vont recevoir cet argent fin octobre. Néanmoins, il a tenu à souligner que le plus important n’est pas le mois de déblocage. L’essentiel, selon lui, c’est qu’une fois les calculs bien faits, les concernés bénéficieront de tous les arriérés.

Un combat retardataire

« Cela montre qu’il y a une manœuvre pour retarder cette mise en application », réagit Désiré Nisubire, président du Syndicat du personnel enseignant de l’Université du Burundi. Il dit ne pas comprendre l’intervention du ministre de la Fonction publique dans cette matière alors que le dossier des institutions à statuts spéciaux doit être géré par les ministères de tutelle et celui des Finances.

Insistant sur les accusations portées contre l’UB, il dit ne pas savoir d’où est venue cette affirmation selon laquelle les travailleurs de l’UB ont continué à bénéficier d’avancements comme si de rien n’était. « C’est une humiliation. On nous a considérés comme des gens qui ne respectent pas la loi, qui volent le grenier public », s’indigne-t-il, avant d’enchaîner :« Si on comparait les accréditifs de 2016 et ceux de 2023, les deux accréditifs se ressemblent. « Comment on peut avancer de 35% et avoir le même accréditif ? Quand nous avons posé cette question, on a dit que les professeurs continuent à avancer. Ce qui n’est pas correct parce que les professeurs de l’UB n’avancent pas par cotation annale mais par diplôme ou par publication. »

Pour lui, ce sont des manœuvres dilatoires que le ministère des Finances a utilisées pour expliquer ses mauvaises capacités de mettre en application le décret présidentiel.

Les 35% c’est quoi ?

« A l’UB, on a une indemnité de logement de 25% alors que beaucoup d’autres fonctionnaires, sauf quelques-uns qui ont des problèmes comme nous, ont une indemnité de logement de 60%. Et quand on était en train de discuter avec les différents partenaires, notamment les différents ministères et l’ENS, on nous a dit, on peut maintenant calculer avec 60% pour question d’harmoniser avec d’autres fonctionnaires », explique-t-il.

M.Nisubire dénonce, en outre, une politique de deux poids, deux mesures dans un même ministère. « Je tiens à vous affirmer que la Commission nationale de l’enseignement supérieur (CNES), qui est aussi une institution du ministère de l’Education, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, possède une indemnité de logement de 60%. Qui peut expliquer cela ? »

D’après lui, les 35% renvoient à cet écart. Il fait savoir que, par la suite, ils n’ont pas eu ce pourcentage. « C’était une proposition pour qu’on puisse être rétablis dans nos droits ».

L’autre élément primordial, selon lui, c’est le fait que quand est venu le temps de mettre en application le décret présidentiel pour les institutions à statuts spéciaux, ils ont énuméré un tas de documents qu’il faut donner à la commission de la Primature.
« Imaginez-vous à l’UB, nous sommes 1800 employés. Et on demande que pour chaque employé, on rende disponible les bulletins de notation de 2016 à 2023 à observer dans une journée. Est-ce normal ? Faisable ? Heureusement que la direction de l’UB a fait cela. Mais, on n’a jamais ouvert les cartons dans lesquels se trouvent ces bulletins. »

Ce qui n’a pas été le cas pour d’autres fonctionnaires, dénonce-t-il. Il affirme qu’il y a des gens qui ont perçu leurs véritables salaires. Cas de l’OBR, la Régideso et des fonctionnaires de l’aéroport international de Bujumbura, etc.

« Ils ont perçu le salaire corrigé. Est-ce que maintenant ils vont encore retourner les documents au niveau de la commission ? Est-ce qu’on va leur retirer les salaires déjà octroyés ? Toutes ces choses démontrent des manœuvres dilatoires ».

Prolongation du préavis de grève

Ce syndicaliste signale que comme le dossier a été étudié au Conseil des ministres, les travailleurs de l’UB vont retourner au point de départ : « Nous allons aller à la présidence de la République pour demander des éclaircissements sur le décret présidentiel. »

Il demande au ministère des Finances de ne pas toujours utiliser ses agents pour dénigrer l’UB : « Est-ce que si on lui demandait de donner des exemples de ses affirmations, serait-il capable de le faire ? Je tiens à lui demander d’être à côté de ses agents pour qu’ils ne continuent pas à démoraliser et à désinformer l’opinion quant au fonctionnement de l’UB, surtout quant à la moralité de ses travailleurs. »

Désiré Nisubire : « Il faut donner ce dossier à ceux qui sont capables de le faire »

M.Nisubire indique que les travailleurs de l’UB travaillent actuellement frustrés : « Nous avons décidé de prolonger le préavis de grève pour donner davantage de temps, comme on le fait toujours, espérant ainsi que cette prolongation va être la dernière. On a donné trois semaines pour lever ces blocages. Si durant cette période, le ministère des Finances ne le fait pas, nous allons faire ce que la loi nous autorise. »

Le président du Syndicat du personnel enseignant de l’Université du Burundi souligne que cette question doit être vidée : « Il faut donner ce dossier à ceux qui sont capables de le faire. On a toujours demandé si le gouvernement du Burundi a des problèmes de mise en application de ce qu’il a promis aux travailleurs. Il faut qu’on en discute pour trouver une solution. Nous restons disposés à comprendre n’importe quelle préoccupation de l’Etat du Burundi. Il faut qu’on dialogue. Nous sommes de vrais partenaires de cette nation. »

M.Nisubire fait savoir qu’ils ont demandé une audience au président de la République du Burundi.

Clairia Kankurize, DG de l’OBM, a botté en touche : « Il y a une commission qui a été mise en place chargée d’étudier tous les contours du dégel dans tous les ministères. Je pense que le rapport présenté en Conseil des ministres a été transmis par cette commission. Donc, c’est cette dernière qui peut vous donner beaucoup plus d’éclaircissements. »

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