Trois ans après l’entrée en vigueur de la loi n° 1/05 du 16 mars 2023 portant détermination et délimitation du territoire du Burundi, les défis restent nombreux. Cette réforme était censée rapprocher l’administration des citoyens.
Dans plusieurs localités du pays, l’accès aux services administratifs demeure difficile. C’est notamment le cas dans la zone Murwi, en commune Cibitoke de la province de Bujumbura où les habitants peinent à obtenir certains documents administratifs délivrés au chef-lieu communal.
Les populations concernées indiquent qu’elles doivent parcourir de longues distances pour se procurer une carte nationale d’identité et d’autres documents scolaires. Une situation similaire est observée sur la colline Gasenyi, en zone Buganda, où les habitants dépensent environ 100 000 FBu pour un aller-retour vers le chef-lieu de la commune Bukinanyana.
Les chefs de zone affirment ne pas disposer d’infrastructures adéquates et continuent de travailler dans des conditions difficiles, malgré la diversification des services offerts. « Nous avons besoin d’électricité pour faire fonctionner nos ordinateurs ».
De plus, expliquent-ils, les bâtiments abritant leurs bureaux ne sont pas encore achevés. Ils se contentent de petits locaux insuffisants. Ils appellent les entreprises responsables de la construction à terminer rapidement les travaux.
Le nouveau découpage administratif a été officialisé à l’occasion de la mise en place des institutions issues des élections générales de 2025.
Réactions
Gabriel Rufyiri : « Les administrateurs communaux devraient mettre en place des calendriers de descentes régulières dans les zones »
Selon le président de l’Olucome, cette réforme sent une mesure mal préparée, voire pénalisante pour les citoyens. Il estime qu’elle donne l’impression d’une décision prise sans une étude approfondie de ses implications concrètes.
À titre d’illustration, il évoque la délivrance de la carte nationale d’identité qui reste du ressort exclusif de l’administrateur communal. Selon lui, cette centralisation complique l’accès aux services pour les populations éloignées.
D’après cet économiste, les administrateurs communaux devraient mettre en place des calendriers de descentes régulières dans les zones avec des objectifs précis afin de rapprocher réellement les services administratifs de la population.
M. Rufyiri affirme par ailleurs avoir été témoin direct d’une situation où des habitants ont passé près de deux semaines à la recherche d’un document administratif communal, une réalité qu’il juge inacceptable.
Diomède Ninteretse : « La décentralisation risque de rester une réforme sur papier sans aucun impact réel sur la population »
L’économiste et professeur d’universités reconnaît que certaines dispositions de la loi communale constituent une avancée, notamment le pouvoir accordé à l’administrateur communal de nommer les chefs de service et de département. Il y voit un pas vers la décentralisation et une preuve que le Burundi est engagé dans une mutation administrative visant à rapprocher les services des citoyens.
Cependant, il nuance en affirmant que ces avancées restent, pour l’instant, essentiellement théoriques et peu visibles sur le terrain.
Cet enseignant-chercheur craint les risques de dérives liés à le pouvoir de nomination accordée aux administrateurs. Il évoque notamment le clientélisme, le favoritisme et l’incompétence. Selon lui, dans un contexte où la majorité des administrateurs communaux sont issus du parti au pouvoir, il existe un risque que les nominations soient influencées par des « considérations politiques » plutôt que par des critères « de compétence ».
Pour lui, les chefs de service devraient avant tout être des techniciens, sélectionnés sur base de leurs compétences et de leurs expériences et non de leurs appartenances politiques.
M. Ninteretse estime que les ministères, en particulier celui de l’Intérieur, du Développement communautaire et de la Sécurité publique, devraient jouer un rôle de superviseur dans ce processus sans pour autant se substituer aux communes. Leur implication permettrait, selon lui, de garantir la qualité des recrutements et l’atteinte des objectifs poursuivis.
Il souligne en outre que le nouveau découpage territorial a éloigné certaines communes des chefs-lieux provinciaux. Ce qui complique le suivi administratif. Cette situation entraîne, selon lui, une lenteur dans la prise des décisions et un risque réel d’abandon des populations les plus éloignées.
Cet économiste insiste ainsi sur la nécessité de rapprocher davantage les services de base au niveau des zones en estimant qu’une administration éloignée devient inefficace et finit par éroder la confiance des citoyens.
Pour y remédier, il recommande plusieurs actions : investir dans la digitalisation afin de faciliter la circulation des informations et des décisions, renforcer la présence technique de l’État dans les communes, et professionnaliser l’administration locale à travers la formation, l’évaluation et la responsabilisation des acteurs.
Selon lui, donner plus de pouvoir au niveau local sans garantir la compétence revient à organiser l’échec de la réforme. Il appelle ainsi à mettre l’accent sur la transparence et la responsabilité dans la gestion des affaires locales, faute
de quoi, la décentralisation risque de rester une réforme « sur papier » sans aucun impact réel sur la population.
Papien Ruhotora : « Plus de pouvoir au niveau local sans garantir la compétence revient à organiser l’échec de la réforme »
Pour cet expert en bonne gouvernance, la décentralisation constitue une politique nationale nécessaire. Elle traduit la volonté de l’État de transférer une partie de ses pouvoirs aux communes.
Cependant, il souligne que sa mise en œuvre se heurte à plusieurs défis majeurs. Le redécoupage territorial a, selon lui, profondément modifié l’organisation administrative avec des communes plus étendues, une augmentation du nombre de zones et de collines. Par conséquent, une complexité accrue dans la gestion s’en suit.
Cette nouvelle configuration pose notamment la question du recrutement du personnel administratif. Selon lui, les critères utilisés actuellement ne garantissent pas toujours la compétence des agents, en particulier au niveau des conseillers communaux.
M. Ruhotora rappelle que ces derniers, bien qu’élus, sont souvent désignés par les partis politiques. Ce qui peut limiter leur capacité à répondre efficacement aux missions qui leur sont confiées.
D’après lui, cette situation met en évidence la nécessité de revoir certains textes législatifs, notamment la loi communale et le code électoral, afin d’assurer une gouvernance locale plus efficace et plus professionnelle.
Il souligne également que l’exécutif communal, dirigé par l’administrateur, doit fonctionner en complémentarité avec le conseil communal afin de garantir une gestion équilibrée et efficiente des affaires locales.





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