Ils sont venus au coin du feu

Au coin du feu avec Jean-Claude Bitsure

16/05/2020 Antoine Kaburahe Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Jean-Claude Bitsure
Au coin du feu avec Jean-Claude Bitsure

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Jean-Claude Bitsure.

Votre qualité ?

Le franc-parler. Je dis toujours ce que je pense et à haute voix et à qui que ce soit. Ce qui m’a d’ailleurs attiré des ennuis à plusieurs occasions. Mais cela ne me dérange pas : un ami qui te déteste pour avoir dit la vérité n’en est pas un.

Votre défaut principal

Je suis trop confiant, je fais beaucoup confiance aux gens, et la plupart me déçoivent  parfois.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

Je ne tolère pas l’injustice dans ma vie.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

L’hypocrisie.

La femme que vous admirez le plus ?

Ma mère. Je pense d’ailleurs qu’aucune femme dans ce monde n’a la bonté, l’affection et la gentillesse de ma mère !

L’homme que vous admirez le plus ?

Mon père. Je suis devenu ce que je suis grâce à l’éducation qu’il nous (ses enfants) a inculquée. Il était rigoureux, responsable, juste, honnête et très affectueux.

Qui aimeriez-vous être ?

Je le suis déjà : un journaliste et enseignant. Pendant des années j’ai été « la voix des sans voix » à travers beaucoup  d’enquêtes journalistiques de terrain. Quand j’étais journaliste au Groupe de Presse IWACU, j’animais également une rubrique qu’on appelait « On avance » : je faisais des reportages et des entretiens avec des individus/entrepreneurs, souvent partis de rien, mais qui avaient prospéré. Ces papiers ont inspiré du monde, surtout les jeunes. C’est l’un des résultats dont je suis très fier aujourd’hui.

Votre plus beau souvenir ?

C’est lorsqu’on m’a annoncé que j’ai réussi au concours national en 1991. J’ai eu une joie très immense. C’était comme si j’avais gagné le billet pour le paradis.

Votre plus triste souvenir ?

La mort de mon père le lundi 27 novembre 2000 à 9h45. Il s’est éteint sous mes yeux alors que j’étais son garde-malade. Il s’est senti mal un dimanche. Admis à l’hôpital le même jour, il est décédé le lendemain matin. C’est très triste de voir son père disparaître si rapidement alors qu’il n’était pas très souffrant.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Mon plus grand malheur serait de perdre de mon vivant, un de mes enfants.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

La grande lutte de Mwezi Gisabo contre les colons allemands de 1896 à 1903. Un dirigeant africain qui a combattu pendant sept ans avec des armes blanches, des envahisseurs  armés de fusils c’est tout simplement courageux ! Pour moi, Mwezi Gisabo est un grand héros. Le gouvernement devrait construire un monument spécial pour ce vaillant roi.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

L’indépendance du Burundi le 1er juillet 1962.

La plus terrible ?

J’estime que quatre dates sont terribles au même degré : l’assassinat du Prince Louis Rwagasore le 13 octobre 1961 ; celui du président Melchior Ndadaye le 21 octobre 1993 ; les assassinats ciblés contre les membres de l’élite hutu en 1972 ; les massacres des Tutsi et Hutu, et sûrement de certains Twa en 1993.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

Le journalisme, je l’ai fait, Dieu merci. Cette profession a été toujours mon rêve dès mon plus jeune âge. Quand j’étais encore à l’école primaire, il n’y avait que la seule « radio nationale ». J’écoutais des journalistes comme Laurent Ndayuhurume, des animateurs comme Apollinaire Gahungu dans l’émission matinale des chansons douces, les slows, appelée « Réveil de musique (ou Lundi Réveil je ne me souviens pas du nom exact) », ou encore Guy Karema avec son émission magique « Au-delà du son »,  j’étais quasiment envoûté ! A l’époque, c’étaient mes idoles et j’ai aimé la presse.

Votre passe-temps préféré ?

Quand j’ai du temps libre, surtout en cette période de la covid-19, j’aime jouer au billard (pool table) ; regarder le catch (wrestling) américain ; dévorer des livres (j’ai presque une petite bibliothèque chez moi) ; regarder des documentaires politiques ; regarder des films et séries comiques burundais, rwandais et nigérians ; et lire diverses informations et publications sur les réseaux sociaux surtout Facebook même s’il y a des fake news aussi.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Chez moi à Jenda. Spécialement un endroit appelé « Kwa Maza », un bar où on fait de la bonne brochette de chèvre, avec des boissons naturellement rafraîchies par le beau climat de ma région.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Le Burundi, mon pays natal. C’est l’un des plus beaux pays au monde et la vie y est très abordable comparativement aux autres pays africains.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Découvrir Israël, précisément à Nazareth où Jésus-Christ a grandi, et à Jérusalem sur le mont Golgotha où il a été crucifié.

Votre rêve de bonheur ?

Voir grandir mes enfants, réussir à l’école et dans la vie et, garder jusqu’à la fin de leurs jours, l’éducation que nous leur inculquons.

Votre plat préféré ?

Malheureusement, mon plat préféré n’est pas préparé chez nous au Burundi. C’est un plat sénégalais qu’on appelle le « thiéboudienne » avec la sauce gombo.

Votre chanson préférée ?

La chanson « Incuti Irahumuriza » (ou « Ku gasozi ka kure » comme beaucoup aiment l’appeler). Je l’ai écoutée avant d’aller au premier rendez-vous avec l’amour de ma vie et elle est restée gravée dans cœur pour toujours (Rires).

Quelle radio écoutez-vous ?

Exclusivement la Radio France Internationale (RFI). Si je rate les éditions de cette radio, pour des raisons techniques ou autres, je me sens un peu frustré.

Avez-vous une devise ?

Ma devise est : Non au conformisme aveugle. Je ne me conforme jamais aux idées ou opinions de quelqu’un si je ne les épouse pas réellement. Et je ne sais pas faire semblant : je suis d’accord je l’exprime ouvertement ; je ne suis pas d’accord je le dis aussi. Je ne suis pas hypocrite.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

J’étais en 8eme année au Lycée Don Bosco de Ngozi à l’internat. Les résultats des élections sont proclamés et le FRODEBU sort vainqueur. Les pro FRODEBU (à majorité Hutu) sont fous de joie et commencent à danser. Les pro-UPRONA (à majorité Tutsi) sont mécontents. Tous les élèves pro FRODEBU sont allés à  l’extérieur du Lycée prendre de la bière juste après la proclamation des résultats vers 19h30-20h. Revenus vers minuit, ils défilent en passant par tous les dortoirs du cycle supérieur au cycle inférieur en dansant et chantant pour provoquer les pro-UPRONA. Certains versaient de la bière sur eux. Heureusement, ce jour-là, il n’y a pas eu de confrontations entre eux. C’est le début des divisions ethniques au Lycée. Ce jour, les élèves ont également réarrangé l’ordre des dortoirs. Normalement au cycle inférieur, deux élèves partageaient un lit et un matelas. Un élève Tutsi pouvait dormir avec un Hutu. Ce qui est normal. Mais, désormais, un Hutu dormait avec un Hutu ; un Tutsi avec un Tutsi.

Votre définition de l’indépendance ?

Pour moi, un pays est indépendant lorsqu’il peut prendre librement ses décisions politiques, économiques, sécuritaires, judiciaires, etc. sans imposition ou influence extérieure. En réalité, très peu de pays au monde sont indépendants.

Votre définition de la démocratie ?

La démocratie c’est lorsque les dirigeants d’un pays sont élus dans la transparence, et prennent des décisions en concertation directe avec le peuple. C’est aussi lorsque les violations des droits humains et les injustices de toutes sortes n’existent pas.

Votre définition de la justice ?

Il y a la justice lorsque les juges sont indépendants et que tous les citoyens sont égaux devant la loi et ne peuvent pas être emprisonnés pour leurs opinions politiques, religieuses, culturelles, etc.

Si vous étiez ministre de l’information, quelles seraient vos deux premières mesures ?

La première mesure serait de libérer tous les journalistes emprisonnés, faciliter le retour des journalistes exilés et la réouverture de tous les médias.

La deuxième serait de changer la loi organique du Conseil National de la Communication (CNC) pour que ses responsables soient des journalistes élus par leurs pairs, afin de mieux libéraliser le secteur de l’information.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Non. L’être humain est égoïste, injuste et hypocrite. La recherche de l’intérêt personnel est au centre de sa vie. En général l’être humain est insensible au sort de son semblable. Il suffit d’être en difficultés pour le constater. Les « amis » et connaissances, même très proches s’éclipsent, vous fuient. D’autres font semblant de compâtir avec vous alors que cela n’est pas le cas ; certains vont même verser des larmes de crocodile. Par contre si vous êtes bien placé ou dans l’abondance, tout le monde veut se rapprocher de vous. Ce monde est bâti sur l’ironie infâme. Cependant, il y a quelques rares êtres humains qui ont de la bonté.

Pensez-vous à la mort ?

Oui, j’y pense bien sûr. Chaque fois quand je sors, je me dis que c’est possible de rentrer vivant ou mort.

Si vous comparaissiez devant Dieu, que lui diriez-vous ?

Si je discutais avec Dieu face à face je lui poserais une seule question qui m’intrigue : pourquoi as-tu fait les riches et les pauvres, et sur quels critères t’es-tu basé pour choisir les membres de ces deux catégories ?

Propos recueillis par Antoine Kaburahe

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Bio-express

Né en zone Jenda, Commune Mugongo-Manga de la province Bujumbura, au Burundi le 29 août 1976, Jean-Claude Bitsure est détenteur des diplômes de doctorat (PhD) en Communications de l’Atlantic International University (Etats-Unis); Master 2 en Genre et Consolidation de la Paix de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal) ; Master Complémentaire en Journalisme de l’Université du Burundi (Chair UNESCO) et d’une Licence en Langue et Littérature Françaises de l’Université du Burundi. D’avril 2008 (après un stage à la radio en 2007) à mars 2015, il a travaillé respectivement comme journaliste au Groupe de Presse IWACU et chargé de la communication à l’Observatoire de lutte contre la Corruption et les Malversations Economiques (OLUCOME). De mars 2015 à octobre 2019, il a travaillé aux Nations Unies en République Centrafricaine, à la MINUSCA, occupant respectivement les postes d’Associate Public Information Officer-writer ; Associate Reporting Officer ; Security Information Analyst. A temps partiel, de 2012 à 2015, il était Maître-assistant dans des Universités privées au Burundi (Université Martin Luther King ; Université Sagesse d’Afrique ; Université Paix et Réconciliation) et pendant l’année académique 2019-2020, il est professeur associé à l’Université Catholique la SAPIENTIA de Goma en République Démocratique du Congo (RDC). En 2012, il fonde et préside une association, le Centre Burundais pour la Liberté de la Pesse (CBLP). Actuellement, il s’attache beaucoup à l’enseignement supérieur (universitaire) et à l’écriture. Il va publier, au mois de mai 2020, aux Editions Universitaires Européennes, un ouvrage intitulé « Contribution aux méthodes d’écriture en presse écrite. » Il compte également continuer à enseigner le journalisme et la communication dans des universités burundaises et de la région.

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