Droits Humains

Burundi : une médiation forte, un agenda clair et des protagonistes sérieux

Telles sont les clés que proposent Michel Forst, rapporteur spécial des droits de l’homme, Mgr Jean Louis Nahimana et Frère Emmanuel Ntakarutimana, à l’occasion d’un « side event » à Genève.

Au Palais des Nations à Genève, la question des droits de l'homme au Burundi au centre des débats

Au Palais des Nations à Genève, la question des droits de l’homme au Burundi au centre des débats

Que Bujumbura le veuille ou pas, la précarité des conditions des droits de l’homme, préoccupe et elle ne cessera jamais d’être évoquée aux Nations unies.

Mercredi 16 mars 2016, Frère Emmanuel Ntakarutimana, ancien président de la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme, Mgr Jean Louis Nahimana, président de la Commission Vérité et Réconciliation et Michel Forst, expert en droit de l’homme, étaient au Palais des congrès à Genève.

Devant une centaine de personnes dont la délégation du gouvernement burundais conduit par Willy Nyamitwe, les trois orateurs, chacun à sa façon, ont présenté l’état des lieux de la situation des droits de l’homme au pays et le bilan est très négatif.

Pour avoir été au pays en décembre 2014, Michel Forst témoignede la répression des opposants politiques au Burundi, des menaces contre des journalistes, l’un après l’autre, des difficiles conditions de travail des défenseurs des droits de l’homme, la difficulté d’enregistrer des associations, etc.

Il lui a été également reporté l’interdiction de manifester dans la ville de Bujumbura : « Le maire de la ville a supprimé toutes manifestations privilégiant celles du parti au pouvoir, des groupes ou partis satellites affiliés à ce dernier. »

Déjà à l’époque, raconte M. Forst, on parlait de nombreuses attaques opérées par les jeunes du parti au pouvoir (les Imbonerakure), des rumeurs de transfert d’armes venant du Rwanda, des appels déraisonnables visant à attiser la haine ethnique à l’intérieur du pays : « De véritables signaux d’alerte étaient là mais la Communauté internationale en général et le Conseil des droits de l’homme en particulier ont commis une erreur : ils n’ont pas été assez attentifs. »

Pour l’expert, la situation du Burundi n’a pas été à l’ordre du jour de la communauté internationale. Il y a quelques années, poursuit-il, le Conseil des droits de l’homme conscient du danger qui guettait le Burundi, avait pris une sage décision d’établir un mandat sur la situation des droits de l’homme au pays. Et ce mandatétait large pour couvrir l’ensemble des crimes sur les droits de l’homme : « Même si le Conseil avait conclu un marché de dupes en abolissant très tôt le mandat de l’expert indépendant au profit de la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme (CNIDH), il n’a pas été déçu par les prestations de Frère Emmanuel Ntakarutimana qui la dirigeait à l’époque. » D’après lui, c’est comme si la Communauté internationale venait de se désengager dans la supervision de la question des droits de l’homme au Burundi.

Il dit avoir accompagné la première commission : rien à redire. Néanmoins, Michel Forst ne cache pas son inquiétude face à l’actuelle CNIDH dirigée par Jean-Baptiste Baribonekeza : «Je doute que la proximité entre ses membres et le pouvoir n’affecte le travail de la commission. »

Autres erreurs, constate M. Forst, c’est le retrait progressif des Nations unies et la fin du mandat du Haut-commissaire des droits de l’Homme. Pour lui, le passage du Bnub à la Menub n’est pas seulement le changement de nom, c’est aussi celui du mandat.

Pour sortir de la crise que traverse le pays, il insiste sur le retour de toutes les forces vives au pays s’impose, la cessation des menacescontre les journalistes, etc.

Un clin d’œil à la communauté internationale : elle doit jouer pleinement son rôle pour ne pas agir lorsqu’il sera tard. Quant à l’actuelle CNIDH, elle se doit d’œuvrer pour la nation et non pour un quelconque parti.

Quand la violence des uns appelle celle des autres

« Notre pays se trouve dans une impasse politique marquée par une perte de confiance très profonde entre le pouvoir, les partis de l’opposition et la société civile », lâche Mgr Jean-Louis, président de la Commission Vérité et Réconciliation.

A l’origine du recrudescence de la violence, tente-t-il d’expliquer, la répression musclée de l’Etat d’une part et des actes de violence commis par des opposants, d’autre part. Il qualifie d’irresponsables ces gens qui lancent des grenades contre une population paisible. « La violence des uns appelle la violence des autres », observe-t-il. Pourtant, il y a 16 ans, des leaders politiques avaient signé des accords de paix et le peuple avait nourri beaucoup d’espoirs : «L’accord a été vécu comme la fin de la violence et le départ pour bâtir un nouveau projet de société où chacun aurait sa place au soleil. Comment sommes-nous tombés plus bas ? »

Arusha, raconte le prélat, s’était beaucoup penché sur les problèmes d’exclusion parce qu’à l’époque, il se posait la question de l’intégration de la majorité hutu, très longtemps exclue dans la gestion du pays.
Il y avait aussi la question de la protection des minorités ethniqueset politiques. La mise en œuvre de ces accords va porter au pouvoir le parti qui n’a pas été associé aux pourparlers d’Arusha. D’où les divergences politiques actuelles.

Pour le président de la CVR, la méfiance entre Bujumbura et ses opposants est due au manque de dialogue : « Tout est parti d’une mauvaise et double interprétation de la Constitution, rédigé de façon ambivalente et susceptible à plusieurs interprétations. Il n’y a pas eu de vrai débat et chacun s’est enfermé dans sa position »

Pour que le pays recouvre la paix, il propose l’arrêt immédiat de la violence, le retour des réfugiés qui se comptent par centaines de milliers et dont la plupart sont des enfants et des personnes qui n’ont rien à voir avec la lutte politique, le déploiement des observateurs afin de rétablir la confiance et le dialogue inclusif.

Selon lui, les préalables pour la réussite de ce dialogue sont : une médiation forte, face à de véritables interlocuteurs avec un agenda clair qui reflète une véritable vision ou un projet de société qui pourrait aider les Burundais à poser des minimas pour vivre dans la tranquillité.

Fatigue généralisée

La crise burundaise n’a que trop durer. « Je ne suis pas pessimiste mais je ne voudrais pas qu’au niveau de la communauté internationale, on retombe dans un fétichisme et une fatigue généralisée comme c’est le cas aujourd’hui », déclare Frère Emmanuel Ntakarutimana, ancien président de laCommission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme. Au niveau du système des Nations Unies, énumère-t-il, des diplomates, des partis politiques, des organisations non gouvernementales, des citoyens, etc. c’est la fatigue.

Par ailleurs, rassure-t-il, ce n’est pas pour la première fois que le Burundi traverse une si profonde crise et s’en est toujours bien tiré : 1961, 1965, 1972, 1973, 1988, 1993, etc.« Les différentes crises nous ont enrichis. Elles ont constitué des occasions d’un sursaut national qualitatif », signale-t-il.

La crise de 1988, démontre-t-il, a provoqué une peur-panique de la réédition des massacres de 1972 mais elle aura permis une réflexion aux fils et filles du pays conduisant à un débat national sur la question de l’unité nationale, de la cohabitation ethnique: « Elle a donné naissance aux valeurs et principes démocratiques et ouvert la voie à une constitution pluraliste. »

Celle de 1993 a occasionné plusieurs pertes en vies humaines, des biens et d’infrastructures. Cependant, à travers un débat long et coûteux en énergie spirituel, psychologique, financier, elle nous a permis d’engager un dialogue à Arusha et la question ethnique qui constituait le mal des Burundais pendant des décennies, pour ne pas dire des siècles, a fini par trouver une issue.
La crise actuelle, tranquillise Frère Ntakarutimana, elle est la dernière du cycle et devrait apporter également sa plus-value, donner une chance à la société burundaise.

Pour y arriver, cela suppose qu’il y ait de véritables médiateurs et gestionnaires des passions : « Bujumbura, pourra-t-il jouer ce rôle?Ici, j’interpelle la responsabilité et l’engagement personnels du chef de l’Etat, qu’il prenne en main l’ampleur de la situation et de la crise pour en profiter comme ce fût le cas dans le passé. »


>>> Les réactions

Marguerite Barankitse (alias Maggy) : « Nkurunziza a chassé tous les gestionnaires des passions »

Témoignant qu’elle avait fondé une maison pour protéger des enfants orphelins à la Maison Shalom, elle a été contrainte d’abandonner ces enfants sans aucune assistance. Elle indique qu’elle avait également créé un cadre pour permettre aux jeunes de s’occuper autrement, casser cette génération violente, etc. mais tout s’est effondré à cause de la cupidité de certaines personnes.

Pessimiste, Mme Barankitse n’attend rien de M. Nkurunziza: « La conférence épiscopale, laCommunauté internationale a déployé toutes les forces jusqu’à Ban Ki Moon pour le Conseiller sans succès. » Elle se demande si Pierre Nkurunziza est quelqu’un qui peut comprendre la souffrance de son peuple : « Qui pourra nous consoler ? La fatigue, c’est vrai tout le monde est fatigué. » Et de rappeler le passage des cinq chefs d’Etat et de gouvernement : « Le dialogue a été de sourd. »

Willy Nyamitwe : « L’ancienne CNIDH était inféodée à l’opposition »

Le conseiller principal à la présidence de la République chargé de l’Information, de la Communication et des Relations avec les médias a sa vision des faits : « Nous vivons une situation où chacun essaie d’amplifier, d’exagérer sur certains faits, ce qui discrédite notre pays à tort. »

D’après M. Nyamitwe, ce que nous vivons depuis 2015 est le reflet du déni des résultats des élections de 2010. Il rappelle qu’avec les grenades qui sont larguées un peu partout dans la capitale, le pays enregistre des morts chaque jour. Et il rappelle que, selon Human Right Watch, 138 attaques à la grenade ont eu lieu entre les élections communales et les élections législatives. Dans Bujumbura rural, ajoute-t-il, loin des yeux des diplomates et des journalistes, de la capitale, des gens sont tués : « Les journalistes en parlent mais certains exagèrent. L’exemple le plus frappant, c’est celui de France3 qui a publié des images en confirmant que ce sont des Tutsi qui sont en train d’être tués. »

S’attaquant à M. Forst et à Frère Ntakarutimana, ce conseiller principal en communication de la lâche : « M. Forst, vous avez lancé des fleurs à votre ami Ntakarutimana, à la Commission qu’il présidait et vous avez accusé l’actuelle Commission d’être inféodée au pouvoir. Faux et archi-faux, elle ne l’est pas. »Par contre, conclut M. Nyamitwe, c’est celle de Frère Emmanuel Ntakarutimana qui était inféodée à l’opposition.

  2   Vos commentaires
  1. ntahitangiye

    « une médiation forte, un agenda clair et des protagonistes sérieux »

    1) Une médiation forte: celle qui existe (Ouganda, Tanzanie, Afrique du Sud) est-elle forte ?
    2) Un agenda clair: Pour le moment l’agenda est-il flou ? Inconnu ?
    3) Des protagonistes sérieux : Qui sont-ils ? et qui va les choisir ?
    Et entre temps les familles sont endeuillées !!!!!!!

  2. Honest

    Qu’est-ce que vous voulez? L’ONU n’est pas ce que vous pensez. La Russie et la Chine ont posé leurs vétos contre. L’ONU ne peut rien faire. D’ailleurs l’intervention ne peut rien arranger au Burundi. En plus « la fin justifie les moyens » n’a jamais marché. Essayez vous allez voir, le Burundi sera Hollywood. Vous connaissez mal Nkurunziza.

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