Jeudi 26 mars 2026

Editorial

« Umusi mukuru w’igitenge » ou le fétichisme du pagne

13/03/2026 5

Au Burundi, la célébration de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, est devenue un miroir déformant. Ce qui devrait être une journée de réflexion et de revendication s’est mué en folklore coloré, en défilés de pagnes assortis, en discours convenus sous des chapiteaux bien ordonnés. Les humoristes, avec leur cruauté lucide, l’ont rebaptisée « Umusi mukuru w’igitenge » — la grande fête du pagne. L’ironie fait mal, précisément parce qu’elle dit vrai.

Le pagne, réduit à un uniforme festif, est devenu le symptôme d’un mal plus profond : la confiscation de cette journée par une certaine élite féminine urbaine, souvent déconnectée des réalités des femmes rurales. La célébration est récupérée politiquement, commercialisée, vidée de sa substance militante. Ce spectacle de façade détourne l’attention de ce qui aurait dû être dit, crié, exigé.

Car les sujets ne manquent pas. On aurait aimé entendre des discours sur le droit de succession, qui permettrait aux femmes d’accéder au crédit et de s’autonomiser économiquement. Sur les violences faites aux femmes, qui demeurent une réalité alarmante et systématiquement sous-traitée. Sur les obstacles culturels et sociaux qui freinent encore leur pleine participation à la vie politique et publique. Rien de tout cela. Ou si peu.

Pire, on organise de grands rassemblements en ville, alors que c’est sur les sites de déplacées — victimes des inondations du lac Tanganyika à Gatumba, à Makombe, sur la colline Mutambara, à Rumonge — que la journée aurait eu tout son sens. Là où la précarité n’est pas un concept, mais une réalité quotidienne vécue dans la chair. Sous d’autres cieux, le 8 mars est un moment puissant de plaidoyer et d’action concrète. Au Burundi, il reste trop souvent une fête pour les femmes, quand il devrait être une journée de lutte pour les droits de toutes les femmes, à commencer par les plus vulnérables.

La question des prix décernés à cette occasion illustre, elle aussi, cette dérive. Ce n’est pas la première fois que l’attribution suscite de vives réactions. Qui choisit les lauréates ? Sur base de quels critères ? Comment les candidatures sont-elles recueillies ? Existe-t-il un appel ouvert à toutes, ou les récompenses sont-elles distribuées dans un cercle fermé, selon une logique opaque ? Le flou total qui entoure ce processus alimente inévitablement le soupçon : les choix ne reposeraient pas sur le mérite, mais sur d’autres considérations.

Le résultat est prévisible. Les prix tendent à récompenser des femmes déjà visibles, déjà reconnues. Pendant ce temps, les milliers d’agricultrices qui assurent la sécurité alimentaire de leurs familles, les médiatrices communautaires qui résolvent les conflits dans les collines, les petites commerçantes qui luttent chaque jour pour leur survie, bref les véritables héroïnes du quotidien restent invisibles. Leur contribution, pourtant fondamentale, n’est pas jugée digne d’une distinction officielle.

Ce biais n’est pas anodin. Comme le relèvent des observateurs avisés, cette subjectivité dans l’attribution des prix « agit comme un poison lent qui démobilise les actrices de terrain, fracture le mouvement des femmes et décrédibilise la notion même de mérite et de modèle ». Il sape les fondements de la lutte pour l’égalité des genres, avec des effets en cascade sur l’ensemble de la société.

La solution existe, elle n’est pas hors de portée : un jury indépendant, des critères transparents et publics, une inclusivité qui reflète la diversité des contributions féminines, et une cérémonie conçue comme un forum d’inspiration et de plaidoyer — et non comme un meeting politique déguisé en gala.

Le 8 mars ne devrait pas être la fête du pagne. Il ne devrait pas non plus être le « fétichisme du pagne » qui éclipse la véritable signification de l’événement qu’il est censé célébrer. Il devrait être, chaque année, un rappel exigeant de ce qui reste à conquérir. Les femmes burundaises méritent mieux qu’un défilé. Elles méritent une journée qui leur ressemble vraiment — toutes, sans exception.

Forum des lecteurs d'Iwacu

5 réactions
  1. Rududura Claver

    Il faut repenser la Cérémonie et la nature de la récompense
    Le prix pourrait inclure : Un soutien financier pour le projet de la lauréate, avec un suivi pour garantir la bonne utilisation des fonds, un programme de mentorat ou de renforcement des capacités, une visibilité médiatique contrôlée par la lauréate pour promouvoir sa cause, et non la gloire des organisateurs.
    Pour la cérémonie, la remise des prix pourrait devenir un « Forum des héroïnes du quotidien » plutôt qu’un défilé politique. Ce serait un moment où les lauréates partagent leur expérience, inspirent l’audience et dialoguent avec le public et les décideurs.

  2. Jereve

    Disons que la fête de la femme n’échappe pas à la politique du spectacle auquel on nous a habitué. Les acteurs comme les spectateurs de ce show permanent savent très bien qu’il cache beaucoup de misères. Le seul gagnant, me semble-t-il, c’est la personne ou la société qui est derrière la confection et la commercialisation de ces pagnes et autres uniformes qui prolifèrent à chaque manifestation.
    Si j’étais une femme, j’aurais pris mon courage à deux mains et dit les quatre vérités à la gente masculine qui monopolise la gestion du pays. J’aurais dit que les hommes se sont montrés trop gourmands, trop portés à la corruption et à la course folle à l’enrichissement personnel par tous les moyens. Les chemins de la ruine pour tout un peuple. Les femmes ne sont pas non plus des anges, mais il est de notoriété publique qu’elles sont moins corrompues et moins méchantes. C’est égal qu’elles soient du parti au pouvoir, de l’opposition ou de la société civile, elles peuvent réussir là où les hommes ont échoué. Il est temps de leur céder la place.

  3. Michel Kariyo

    Pour que le 8 mars retrouve son sens originel, les femmes burundaises pourraient privilégier des célébrations qui allient réflexion, action et solidarité. Il s’agirait de passer d’une logique de « fête pour les femmes » à une logique de « journée de lutte pour les droits de toutes les femmes », en particulier les plus vulnérables et celles vivant en milieu rural.

  4. Lina Buntu

    En l’absence de critères objectifs, la perception est que les prix sont décernés non pas aux femmes les plus méritantes, mais à celles qui sont « bien vues » par le pouvoir en place.
    Les prix peuvent être perçus comme un moyen de récompenser des femmes pour leur affiliation à un parti politique (ici le Cndd-Fdd) , leur soutien au gouvernement ou leur conformité à l’idéologie officielle, plutôt que pour leur travail indépendant en faveur des droits des femmes.
    Inversement, les militantes les plus engagées, celles qui dénoncent les injustices et critiquent les politiques gouvernementales, sont systématiquement ignorées, voire marginalisées. Récompenser une figure critique serait perçu comme un aveu de faiblesse par les autorités. Qui peut nous dire une voix dissonante qui a été primée?

  5. kabingo dora

    Mr Sikuyavuga ne sort pas tout le temps son bazooka pour tirer sur les dames en pagne, là c’est un vrai missile de longue portée qu’il envoie , pour utiliser les termes du moment! Alors M.Sikuyavuga , quel accoutrement voulez vous pour les femmes burundaises ? Autrefois elles mettaient les excellents tissus made in Europe , aujourd’hui elles n’en ont plus les moyens , elles mettent donc les pagnes « made in RDC » . Les amitiés régionales ca sert à ca aussi , elles veulent ressembler aux congolaises !- comme Neva souhaite ressembler à Gisekedi ( j’écris son nom express comme cela) .
    D’autre part , vous posez les vraies questions ! Comment les lauréates sont elles choisies ? Moi je sais : il faut être adhérer au parti au pouvoir , et puis « ugashiririka » . En fait je ne sais même pas ce que cela veut dire.

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