Vendredi 13 mars 2026

Editorial

« Umusi mukuru w’igitenge » ou le fétichisme du pagne

13/03/2026 0

Au Burundi, la célébration de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, est devenue un miroir déformant. Ce qui devrait être une journée de réflexion et de revendication s’est mué en folklore coloré, en défilés de pagnes assortis, en discours convenus sous des chapiteaux bien ordonnés. Les humoristes, avec leur cruauté lucide, l’ont rebaptisée « Umusi mukuru w’igitenge » — la grande fête du pagne. L’ironie fait mal, précisément parce qu’elle dit vrai.

Le pagne, réduit à un uniforme festif, est devenu le symptôme d’un mal plus profond : la confiscation de cette journée par une certaine élite féminine urbaine, souvent déconnectée des réalités des femmes rurales. La célébration est récupérée politiquement, commercialisée, vidée de sa substance militante. Ce spectacle de façade détourne l’attention de ce qui aurait dû être dit, crié, exigé.

Car les sujets ne manquent pas. On aurait aimé entendre des discours sur le droit de succession, qui permettrait aux femmes d’accéder au crédit et de s’autonomiser économiquement. Sur les violences faites aux femmes, qui demeurent une réalité alarmante et systématiquement sous-traitée. Sur les obstacles culturels et sociaux qui freinent encore leur pleine participation à la vie politique et publique. Rien de tout cela. Ou si peu.

Pire, on organise de grands rassemblements en ville, alors que c’est sur les sites de déplacées — victimes des inondations du lac Tanganyika à Gatumba, à Makombe, sur la colline Mutambara, à Rumonge — que la journée aurait eu tout son sens. Là où la précarité n’est pas un concept, mais une réalité quotidienne vécue dans la chair. Sous d’autres cieux, le 8 mars est un moment puissant de plaidoyer et d’action concrète. Au Burundi, il reste trop souvent une fête pour les femmes, quand il devrait être une journée de lutte pour les droits de toutes les femmes, à commencer par les plus vulnérables.

La question des prix décernés à cette occasion illustre, elle aussi, cette dérive. Ce n’est pas la première fois que l’attribution suscite de vives réactions. Qui choisit les lauréates ? Sur base de quels critères ? Comment les candidatures sont-elles recueillies ? Existe-t-il un appel ouvert à toutes, ou les récompenses sont-elles distribuées dans un cercle fermé, selon une logique opaque ? Le flou total qui entoure ce processus alimente inévitablement le soupçon : les choix ne reposeraient pas sur le mérite, mais sur d’autres considérations.

Le résultat est prévisible. Les prix tendent à récompenser des femmes déjà visibles, déjà reconnues. Pendant ce temps, les milliers d’agricultrices qui assurent la sécurité alimentaire de leurs familles, les médiatrices communautaires qui résolvent les conflits dans les collines, les petites commerçantes qui luttent chaque jour pour leur survie, bref les véritables héroïnes du quotidien restent invisibles. Leur contribution, pourtant fondamentale, n’est pas jugée digne d’une distinction officielle.

Ce biais n’est pas anodin. Comme le relèvent des observateurs avisés, cette subjectivité dans l’attribution des prix « agit comme un poison lent qui démobilise les actrices de terrain, fracture le mouvement des femmes et décrédibilise la notion même de mérite et de modèle ». Il sape les fondements de la lutte pour l’égalité des genres, avec des effets en cascade sur l’ensemble de la société.

La solution existe, elle n’est pas hors de portée : un jury indépendant, des critères transparents et publics, une inclusivité qui reflète la diversité des contributions féminines, et une cérémonie conçue comme un forum d’inspiration et de plaidoyer — et non comme un meeting politique déguisé en gala.

Le 8 mars ne devrait pas être la fête du pagne. Il ne devrait pas non plus être le « fétichisme du pagne » qui éclipse la véritable signification de l’événement qu’il est censé célébrer. Il devrait être, chaque année, un rappel exigeant de ce qui reste à conquérir. Les femmes burundaises méritent mieux qu’un défilé. Elles méritent une journée qui leur ressemble vraiment — toutes, sans exception.

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