Avec sa trame plantée dans le Royaume du Burundi de la seconde moitié du 19ème siècle, le roman de Leona Mbonyingingo « L’Épouse du Tambour » entraîne le lecteur dans une exploration romancée des plus hauts lieux de la société burundaise : la cour du jeune Roi Mwezi Gisabo. Mais la vraie Reine de ce roman est Nkindi, une jeune fille marginale, championne des transgressions en tous genres. Un abonné d’Iwacu qui a lu ce roman nous en livre sa revue.
Par Louis-Marie Nindorera
Dans le Royaume du Burundi au 19ème siècle, Nkindi, jeune fille indocile et désinvolte, se retrouve, malgré elle et paradoxalement, élevée à l’honneur ritualisé d’Épouse de Karyenda, le Tambour dynastique sacré, insigne du pouvoir royal. Mais son ennoblissement, inespéré pour sa famille, va vite céder place à sa déchéance suprême, suite à sa dernière frasque, dénoncée à la cour du jeune Roi Mwezi Gisabo. En ce lieu, haut en prestige et bas en intrigues, Nkindi est sujette et témoin de la rivalité et de la perfidie des pouvoirs qui s’y affrontent, de Barishari, la reine-mère, dans ses démêlés sourds avec Matabura, grand devin royal, à Nkuba, bouffon de la cour, qui y va et vient pour brailler ses irrévérences. La grande fête des semailles (Umuganuro) approche, des hommes blancs aussi, qui apparaissent à Matabura en songes. Ses oracles en défaveur du Muganuro, sur fond de cabale contre le Roi, sont la pomme de discorde qui soustendent des frictions prolongées entre pouvoir politique et pouvoir religieux. Au bout de ces machinations complexes surgit un dénouement inattendu pour Nkindi, taillé en partie par son habileté à percer et manœuvrer les sympathies, les solidarités et les sournoiseries qui tournent autour d’elle.
Par un travail sérieux de documentation historique distillé à travers une narration fine, le roman de Leona Mbonyingingo projette le lecteur dans le décor et le décorum de l’aristocratie de cette fin de siècle, avec ses lumières et ses ombres. Pour nombre de Burundais instruits, l’histoire du Burundi précolonial a été apprise en salles de classe, comme des données insipides à ingurgiter puis régurgiter, à l’heure venue des examens de contrôle. L’Épouse du Tambour recontextualise et redonne vie à cette histoire par le levier du roman et le miroir du pouvoir, imaginée entre les mains d’une galerie de personnages à relief. De Barishari à Buganga, l’esclave de la Cour, les femmes, quasi invisibilisées par l’histoire officielle, campent des rôles de contraste. Ils ouvrent le lecteur à la connaissance, sinon à l’imagination de ce que la Cour royale au 19ème siècle pouvait drainer comme commerces, exiger comme intendances et couver comme arcanes. Les clans aussi – Bahanza, Bahima, Bajiji, Banyakarama, Bashubi, Benengwe – sont scénarisés, remis dans le contexte de leurs fonctions et positions sociales, ou réimaginés, notamment dans des luttes d’influence dont des femmes sont les figures de proue.
Ce roman est un admirable produit d’imagination, tissée sur une histoire documentée, vivifiée par une narration exquise. L’art rompu de l’auteur à faire apparaître et pavaner les absents de notre histoire, à poétiser l’amour du Tambour, à recomposer et colorier des collines, des bois, des champs, des saisons, des chemins de procession … rend aux lecteurs la vue, l’ouïe sur une époque qu’aucune photo, aucun son d’archive ne leur permet de se représenter. L’expédition de Leona précède donc celle d’Oscar Baumann (1892) de quelques années ! Il faut espérer qu’après la Cour et Nkoma, elle reprenne bientôt son carnet de notes et son baluchon pour arpenter les autres sentiers mal éclairés de notre histoire.
Bujumbura, le 13 février 2026
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