Lundi 09 février 2026

Editorial

Les larmes d’une colombe

26/12/2025 3

Lors d’une grande croisade de prières organisée il y a quelques années, l’ancienne Première Dame, Révérende Pasteur Denise Bucumi, représentante de l’Église du Rocher, tout de blanc vêtue, a lancé un cri du cœur. Submergée d’émotions, les larmes dans la voix et sur les joues, elle a dénoncé ces « hauts dignitaires qui ne font qu’amasser de l’argent et des biens », cette pratique qu’elle a qualifié de « kurundarunda ». Une façon de leur rappeler, en bonne chrétienne, que tout n’est que « vanité des vanités », que « biens mal acquis ne profitent jamais », qu’ils vont tout laisser ici-bas.

Cela rappelle le réquisitoire contre cet ancien Premier ministre condamné pour atteinte à la sécurité intérieure de l’État, complot en vue de changer l’ordre constitutionnel, outrage au chef de l’État et atteinte à l’économie nationale. Selon l’accusation, certaines peines ont été prononcées en raison des fortunes colossales accumulées. Il n’est pas le seul.

Cet ancien haut dignitaire a vu tous ses biens non déclarés – multiples villas, véhicules hors de prix – confisqués pour avoir été considérés comme mal acquis, puis mis en vente aux enchères.

Lors de ce sermon de « Maman Buntu », bon nombre de fidèles présents ce jour-là, dont les hauts dignitaires qui se sentaient sans doute visés, ont fait semblant de n’avoir pas bien entendu ou saisi son message, détournant les regards. Mais l’expression de leurs visages les trahissait.

D’autres ont baissé les yeux. La prédicatrice semblait avoir touché les cœurs, une corde sensible : la corruption qui gangrène les hautes sphères de la République. Non pas la petite corruption aux montants dérisoires pour de menus services, mais les grands détournements, les exonérations massives, les taxes non payées, les tricheries sur les facturations des produits importés ou exportés, …

Et dernièrement, le chef de l’Exécutif burundais a repris le flambeau pour mettre à genoux les « corrupteurs et les corrompus qui sont devenus plus forts que l’État », comme le dit Gabriel Rufyiri, le champion de la lutte anticorruption.

N’est-ce pas réinventer la roue ? Il existe même une « Stratégie nationale de lutte contre la corruption », dûment arrêtée. C’est bien, tout cela est louable. Il y a quelques années, toute une batterie de lois et de stratégies avaient été mises en place pour éradiquer ce fléau : des instruments, des décrets, des lois, une brigade et même une cour spéciales, des primes pour les dénonciateurs de cas de corruption, des opérations « Mois Témoins » initiées par l’OBR, pour la collecte des taxes avec une synergie faite de policiers et d’agents de cet Office burundais des recettes.

L’engagement assorti de recommandations était là, mais la volonté politique ferme, avec – des textes d’application, des moyens nécessaires pour frapper fort – et n’importe qui, sans exception, car nul n’est au-dessus des lois –, n’a pas suivi. Cette fois, est-ce la bonne ?

Forum des lecteurs d'Iwacu

3 réactions
  1. Nshimirimana

    cher Monsieur,
    votre conclusion est pertinente. « Cette fois, est-ce la bonne ? » . Espérons que oui mais , il y a un mai car on « On ne change pas la société par décret » comme le rappelle Pascal Ntakarutimana en citant Michel Corzier. J’ajouterai que l’on ne change pas la société par décret et encore moins par discours et autres prédications. Il faut d’autres moyens et d’autres méthodes. Mais lesquels? Je n’en sais rien mais il faudra un jour les inventer sinon, c’est l’abolition du peuple et de sa Nation au vu de ce qui se passe. Un exemple: quand on voit un ministre des finances presque au bord des larmes et presque inquiet pour sa sécurité parce parce qu’il se sent menacé par les puissants du FOMI, plus rien à espérer sauf une révolution qui par définition passe par un changement radical. Cela doit s’imposer car la corruption et d’autres malversations sont devenus une autre culture et une autre forme d’institution là-bas.
    Meilleurs vœux à vous tous

  2. Pascal NTAKIRUTIMANA

    Cher Abbas, c’est ici que l’idée du sociologue français Michel CROZIER s’avère pertinente : « On ne change pas la société par décret ». En effet, en dépit de la réforme anticorruption entreprise par le Gouvernement CNDD-FDD depuis son
    accession au pouvoir et surtout du lancement de slogan de « tolérance zéro à la corruption » par Pierre Nkurunziza lors de son investiture pour son second mandat en 2010, la corruption est loin d’avoir fléchi. Les pratiques de corruption s’observent plutôt à tous les niveaux et dans tous les secteurs de la vie nationale. À ce sujet, l’International Crisis Group ( 2012) montre que cette approche est vouée à l’échec, « car le problème est mal identifié : au Burundi, à l’heure actuelle, il ne s’agit pas de se doter de la
    « bonne rhétorique », du « bon dispositif institutionnel » et de « bonnes lois » mais d’inverser des rapports de force défavorables à la promotion de la bonne gouvernance ».

    • PCE

      @ Pascal Ntakirutimana
      Vous dites bien bien « On ne change pas la société par décret » en citant Michel Crozier. C’est parfait de le citer . Mais a t on jamais pensé qu’on pouvait changer la société sans décret ? La question principale est en effet de savoir comment on change de mentalité? Il n’existe pas beaucoup de stratégies! Il faut sans doute amener les gens à changer de mentalité par l’éducation et l’instruction. Cela est fondamental . Cette stratégie demande du temps il faut compter en termes de générations. Parfois on n’y parvient même pas car l’éducation ne suffit pas , il faut les lois , cet instrument grace auquel on influe de manière coercitive au changement de mentalités . Parfois les lois ne suffisent pas . Il faut donc recourir à des techniques infaillibles . Celles là existent aujourd’hui grace à l’informatique. Mais là aussi la technique n’est pas une panacée , la technique étant mise en place par des hommes , par définition faillibles parfois volontairement. A mon avis il faut une combinaison raisonnée des trois stratégies qu’il faut constamment soumettre au contrôle afin d’en examiner l’efficacité . Lorsque toutes ces mesures échouent cela veut dire que cette société est pourrie , rien ne la sauvera. Parfois on a les dirigeants qu’on mérite , mais il arrive aussi le moment ou le peuple a besoin d’un choc pour changer . Ma proposition n’est pas non plus une panacée, mais ca vaut peut être la peine d’y penser.

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