C’est dans un hangar désaffecté suite aux inondations qui ont frappé les zones situées à la lisière du Tanganyika que l’exposition baptisée Labphoto, un projet piloté par deux photographes chevronnées, s’est déroulée du 20 février au 1er mars. 10 jours pour admirer les œuvres de six artistes débordant de créativité, de la magie au bout de leurs objectifs.
D’entrée de jeu, un premier petit souci : comment rendre accueillant un espace où la nature a repris ses droits ? Retrousser les manches, un peu de débroussaillage par-ci, un peu de sable par-là pour chasser les dernières flaques d’eau, témoins de la dernière montée des eaux de ce lac, un peu de graisse de roulement pour les portes à rail afin d’éviter les frictions, quelques pots de peinture, quelques rouleaux et autres brosses pour un relooking des murs. Et pour couronner le tout de petits projecteurs discrètement disposés pour laisser passer une lumière feutrée donnant sur différentes œuvres.
Avant cette exposition, il y aura des séances de coaching pour les six photographes assurées par deux pros : Martina Bacigalupo et Bénédicte Kurzen, suivies d’une immersion au Lagos Photo Festival, pour élargir leurs horizons par des échanges d’expérience. Tout cela avec l’appui de l’initiative “Burundi en Création” de l’Institut français du Burundi.
Les six photographes sont encouragés à aller au-delà des idées reçues, à faire preuve d’innovation, à sortir des sentiers battus, à avoir du flair, à se fier à leur instinct.
Mais à un certain moment, confient les six photographes, l’imagination semble leur jouer des tours : il y a des incertitudes, tous révèlent qu’ils auront des moments de doutes sur le choix des sujets convaincants à présenter, à développer, une sorte syndrome de la page blanche, et un jour une étincelle jaillit.
Voir au-delà du « cadre »

Par un tour au cimetière, un hasard, Landry Nshimiye, photographe reconnu par ses pairs, se dit que ces photos délavées des disparus sur les tombes, peu entretenues, le seul lien physique avec les siens, peuvent faire l’affaire.
Charissa Daniella Iradukunda a une toute autre idée, elle compte immortaliser l’amour éprouvé par sa grand-mère pour les vaches : « Elle en parlait comme d’un membre de la famille, à entourer d’affection ». Mais il y a là une équation à résoudre : « Comment rendre par une représentation vivante ce culte voué à ces vaches ? ».
Elle fera plusieurs essais jusqu’à avoir une idée de gros plans sur certaines parties du pelage de ces animaux tant aimés par sa grand-mère. Le résultat sera exposé dans la salle tout en bleu avec les photos de Landry Nshimiye nous rappelant notre ultime destin.
Dans la deuxième salle, une exposition dans un espace tout blanc réservé à la culture urbaine avec des photos de murs riches en couleurs et en images de Bwiza devant lesquels des jeunes gens qui viennent poser, jouer, rêver, … un terrain de chasse pour le photographe Bruno Nsengiyumva. C’est sa ’’caverne’’ avec de l’autre côté des autoportraits de Junior Safari baignant dans un jeu de lumières.
Le troisième hall avec des murs tout noir laisse la place aux photos d’Anaïs Hashazinka, photographe et designer, qui fait son petit bonhomme de chemin. Son idée : mettre en valeur les tambourinaires, ’’Abahebera’’, toutes les générations et toutes les diversités s’y retrouvent.
Des vieux ’’batimbo’’, des jeunes, des enfants, … rencontrés à la source dans différents sanctuaires ou dans des centres urbains, ils ont un dénominateur commun : l’engagement à perpétuer une tradition intimement liée à la royauté burundaise.
Dans l’autre moitié de cette salle, un autre univers, un autre monde ou plutôt deux mondes qui se croisent, une communion : la mode et la photographie avec comme maître des lieux un drôle d’oiseau, Baps, de son vrai nom, Joan Baptista Ndenzako.
D’un ballot de jeans de seconde main invendus, il en prend une moitié qu’il coupe en lanières à utiliser pour faire des cadres pour les photos de ses modèles. Le résultat est d’un autre niveau.
Charissa Daniella Iradukunda : « Hommage à ma grand-mère »

J’ai commencé à prendre des clichés de vaches après le décès de ma grand-mère. Mon aïeule avait un amour passionnel voire fusionnel avec les vaches. Quand cette native du Mugamba parlait des vaches, il était perceptible, par le choix délicat des vocables utilisés qu’il ne s’agissait pas d’un simple animal, elle adorait ces bêtes. Dans le Burundi traditionnel, en posséder conférait un certain rang, un prestige.
Puis je me suis intéressée, comme photographe, à ces animaux bien choyés par ma grand-mère. J’ai fait trois séries de shooting avec des photos simples où l’on voyait des vaches et puis il y a eu un autre travail qui était un peu poétique et un autre shooting un peu abstrait.
Il fallait alors faire un choix pour me permettre de faire une approche profonde venant du fond de mon cœur et voilà le résultat avec des gros plans sur quelques parties de la vache comme cet autoportrait où je suis visible dans l’œil d’une vache.
En fait, la robe de la vache change selon les saisons, le climat, l’heure de la journée, le matin, le soir, c’est différent. Il y a des fois où les couleurs sont nettes ou ternes, c’est changeant. J’ai fait plusieurs navettes pour amener ce genre de photos avec une obsession : comment traduire par de simples clics le langage poétique de ma grand-mère quand elle parlait des vaches.
C’est comme si elle avait dédié sa vie à ces bêtes : tout tournait autour de ces vaches dans ses conversations, elle nous bénissait en nous souhaitant beaucoup de vaches. Elle savait tout des vaches : leurs horaires, les heures pour les amener aux pâturages, à l’abreuvoir, au bercail, …
Et je me suis intéressée à tout cela et cette exposition est un hommage à ma grand-mère et à tous ceux qui gardent ce lien affectif avec les vaches, c’est un trait culturel qui disparaît petit à petit. Où la vache n’est pas qu’un simple animal. Moi, j’ai grandi au milieu de cet univers et quand il arrive de retourner à ma colline natale, il y a beaucoup de souvenirs qui me reviennent et c’est ce monde qui se reflète dans mes photos. C’est ce que j’ai voulu exprimer.
Landry Nshimiye : « Les cimetières sont venus nous éloigner des nôtres, ’’Abacu’’ »
Aujourd’hui, je fais beaucoup plus la photographie que les métiers de l’audiovisuel et du cinéma, mon exposition concerne les photos délavées, méconnaissables se trouvant sur les tombes. L’idée m’est venue quand je préparais un film documentaire sur le centenaire de la ville de Gitega, désormais capitale politique du Burundi.
Je visitais l’ancien cimetière quand j’ai réalisé que ce périmètre était un des témoins du passé récent du Burundi par les noms des personnalités qui reposent là-bas comme le Père Canonica, des noms qui sont dans des livres d’histoire. C’est ce dernier prêtre blanc qui a supprimé la fête nationale des semailles, ’’Umuganuro’’ en 1930 en baptisant Mukakaryenda, la gardienne du tambour sacré, ’’Karyenda’’.
Dans cet ancien cimetière, loin du tumulte de la ville, je me suis bizarrement senti un peu détendu. Et c’est là que des idées pour mon sujet ont commencé à germer dans la ma tête. C’est un projet que je porte depuis 2018.
La mort est finalement un sujet plus vaste que la vie. L’angle d’attaque n’était pas évident. Mais j’en suis venu à ces images qui se détériorent, justement pour parler de la relation, du lien entre les Burundais et leurs morts, qui se dégradent également avec le temps.
Dans le Burundi traditionnel, les morts étaient inhumés dans la propriété familiale, le disparu n’était pas loin, il y avait même tout un culte dédié à ces défunts mais aujourd’hui c’est remplacé par d’autres pratiques funéraires d’inspiration religieuse.
Mon idée c’était de faire vivre les morts, redonner vie à ces morts aujourd’hui enterrés loin des leurs dans un cimetière froid. Une innovation plutôt une recommandation datant de la colonisation allemande qui a rencontré des résistances de la part des Burundais. Tout cela fait que les liens entre les vivants et les morts s’effacent progressivement. Et c’est cela le cœur de mon sujet.
Bruno Nsengiyumva : « Bwiza, tout est en couleur et en harmonie »

Je suis fondamentalement de Bwiza, un quartier cosmopolite de la ville de Bujumbura. Avec cette exposition de photos de jeunes posant devant des fresques murales, des graffitis ou des peintures naïves des différentes rues animées.
Mon cœur ne bat que pour Bwiza et j’ai préféré parler, à ma manière comme photographe, de mon quartier. C’est là où je suis né, c’est là où j’ai grandi. Ce n’est pas n’importe quel quartier.
Bwiza grouille de vie, il y a tout. Et sa notoriété ne date pas d’aujourd’hui, il y a 50 ans, Bwiza était toujours un quartier cosmopolite. A chaque conflit ethnique dans le pays, Bwiza a accueilli les gens venus de tous les coins du pays, même des pays voisins fuyant les persécutions.
Bwiza, c’est melting pot, ce mix de nationalités, toujours d’actualité. J’étais grandi là-bas, avec des gens venus de tous les horizons, et il n’y a jamais eu de différences entre nous. C’est vraiment spécial.
Bwiza, c’est aussi cet amour entre les gens, c’est pourquoi j’ai décidé d’en parler à travers des photos des enfants. Il y a cette innocence et cette autre réalité, cet amour Parce que pour moi, j’avais essayé de comparer l’innocence de l’enfance et cette réalité, cet amour, où les gens se soucient peu des origines de tel ou tel autre, où les gens ont décidé de vivre ensemble, de rigoler ensemble, de danser ensemble, et de parler une même langue, le Swahili.
A Bwiza, les Maliens parlent le swahili, les Sénégalais parlent le swahili, les Tanzaniens, les Rwandais, les Congolais, tout le monde. Même les Burundais qui viennent de l’intérieur du pays s’efforcent à parler swahili
A Bwiza, il y a des Burundais 100% qui maîtrise mal le kirundi et qui préfèrent parler swahili. Si l’envie vous prend de visiter l’Afrique sans quitter le Burundi, il faut faire un tour à Bwiza.
Junior Safari : « J’ai voulu exprimer la fatigue, l’incertitude mais aussi le courage »
Mon but était de pouvoir élargir mes horizons sur la photographie, c’est pour moi un métier que je pratique depuis une décennie. Pour cette exposition, il était d’abord question, dans la formation, de pouvoir créer et structurer un projet personnel.
Et pour moi en tant que jeune, je voulais mettre en lumière la frustration, la fatigue, l’incertitude face à un avenir fuyant que nous les jeunes nous traversons mais je voulais également mettre en valeur le courage de pouvoir avancer, l’effort de pouvoir rester debout malgré tout et rêver encore.
C’était vraiment une toute autre expérience pour moi. J’ai été exposé davantage à la philosophie de la photographie, les œuvres des autres photographes et nous avons appris comment créer et structurer un projet photo, faire de l’editing, développer son propre langage, comment organiser une expo.
En termes de contact, il y a eu une ouverture sur le monde extérieur, notamment avec d’autres réseaux des photographes sur le continent notamment au Nigeria, en Afrique du Sud et au Ghana.
A un profane, je dirai plutôt que la photographie, avant tout, c’est un métier qui consiste à raconter, tantôt d’une manière ou d’une autre, les réalités ou les faits quotidiens.
Alors pour l’expo, j’ai choisi de pouvoir démontrer certaines réalités que nous vivons en tant que jeunes aujourd’hui au Burundi et presque partout dans la Communauté Est Africaine.
Anaïs Hashazinka : « Honneur à nos tambourinaires, héritiers d’une longue tradition »

J’aime tout ce qui est culture burundaise, avec ce projet Labphoto, j’avais envie de travailler sur la danse burundaise et j’ai commencé par les tambourinaires, ils sont partout, une fierté nationale renforcée par la reconnaissance du tambour burundais comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco.
Et j’ai eu l’occasion de visiter le sanctuaire des tambours sacrés de Gishora et je me suis dit de faire quelque chose avec ce symbole de la royauté burundaise.
Les tambourinaires sont partout et c’est comme si tout a été dit sur le tambour. Avec différentes visites effectuées dans différents sanctuaires, mon sujet à présenter pour ce projet était trouvé. Je me suis mise à faire des portraits de ces tambourinaires avec en arrière-fond un tissu blanc mais à des endroits différents.
J’ai fait le choix de parler à ma manière de ces hommes, leur rendre hommage. Des fois, on parle du tambour, du tambour et on en met à toutes les sauces, mais on les oublie alors que c’est grâce à eux que le tambour résonne, réveille ou ravive chez les Burundais cette fierté nationale, le patriotisme.
Par différents portraits, je mets également en honneur leur costume aux couleurs nationales. Avant les tambourinaires avaient un autre code vestimentaire en fonction de leur époque.
Baps : « Des jeans échoués dans mon studio »
Moi, c’est Baps, mon nom d’artiste. Mon vrai nom Joan Baptista Ndenzako, je suis photographe, je viens du milieu de la mode. Mon projet, c’est Ballot LSV45. C’est l’histoire du ballot de friperie, des jeans trouvés dans un hangar du marché de Ruvumera à Buyenzi, des invendus destinés à finir dans un dépotoir. J’ai travaillé avec les vêtements parce que je viens du milieu de la photographie de mode et du studio.
J’ai voulu raconter leur histoire à ma manière : je sais que ce business commence eu Europe où les gens se débarrassent de ces habits avant de se retrouver dans un hangar d’un marché. Et tout ne sera pas écoulé comme ce ballot.
J’ai voulu en savoir plus et j’ai appris que les invendus sont stockés quelque part pendant quelque temps en attendant un preneur mais quand ils commencent à être encombrants, il faut s’en débarrasser pour faire la place aux nouveaux arrivants.
J’ai essayé de donner non pas une seconde vie à ces rebuts mais une troisième vie à ces habits refusés en Europe, rejetés même en Afrique parce qu’ils ne sont plus à la mode.
J’ai essayé de me les réapproprier d’une manière créative au fait, pour raconter l’histoire de ce ’’Ballot LSV’’. C’est du skinny, aujourd’hui c’est ringard les jeunes préfèrent des vêtements amples mais cela peut nous revenir vite, on ne sait jamais.
Pour l’expo, j’ai fait porter, à ma façon, ces jeans à mes modèles, j’ai fait quelques photos que j’ai mises dans des cadres faits de lanières de ces habits démodés pour ce résultat. Cela ne passe pas inaperçu, les gens s’arrêtent. Pour la petite histoire, j’ai donné une bonne moitié de ces habits à une œuvre de charité.








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