La désertion massive des enseignants et du personnel public burundais, avec près de 1 800 départs recensés depuis août 2025 et 47 docteurs partis des universités depuis 2020, atteint un niveau jugé alarmant par les autorités, les syndicats et les analystes. Tous pointent des salaires insuffisants, la cherté de la vie et une crise économique plus profonde comme principales causes de cet exode vers l’étranger. Face aux risques graves pour l’éducation et les services publics, des réformes globales et urgentes sont réclamées pour freiner la fuite des compétences.
Selon le ministre de l’Éducation, François Havyarimana, près de 1 800 enseignants ont quitté leurs postes entre août 2025 et le 17 janvier 2026, un chiffre révélé lors d’une émission diffusée sur la RTNB et Radio Nderagakura. L’enseignement supérieur est également touché : depuis 2020, 47 enseignants titulaires d’un doctorat ont quitté les universités, notamment l’Université du Burundi. « Compte tenu des moyens investis pour former ces docteurs, leur départ constitue une perte considérable pour le pays », a reconnu le ministre.
La principale cause évoquée demeure la faiblesse des salaires face à la hausse du coût de la vie. Beaucoup d’enseignants affirment ne plus pouvoir subvenir aux besoins de leurs familles et cherchent des opportunités mieux rémunérées à l’étranger, notamment à Dubaï, au Malawi ou en Zambie. « Les rémunérations sont insuffisantes à tous les niveaux d’enseignement, et c’est une réalité », a admis François Havyarimana.
Le ministre attribue également cette situation aux effets économiques de la pandémie de Covid-19 et de la guerre en Ukraine, qui ont renchéri les importations et réduit le pouvoir d’achat. « Une augmentation salariale serait souhaitable, mais les ressources actuelles de l’État ne le permettent pas », a-t-il indiqué. Les difficultés de remplacement, surtout à l’université, aggravent encore l’impact sur le système éducatif.
Réactions
Antoine Manuma : « Recruter de nouveaux enseignants n’est pas une solution durable, »
Face à la désertion croissante des enseignants, Antoine Manuma, président de la Fédération nationale des syndicats du secteur de l’enseignement et de l’éducation au Burundi (FNASEEB), alerte sur un découragement profond de la profession. Selon lui, ces départs traduisent la perte d’attractivité du métier. « Les enseignants se détachent de leur profession parce qu’elle ne leur permet plus de vivre dignement. La dégradation de leurs conditions de travail est dénoncée partout, et lorsque l’État reconnaît lui-même que le salaire ne garantit pas le bien-être, le découragement s’aggrave ».
Dans un contexte de forte hausse du coût de la vie, il estime que remplacer les enseignants partis ne constitue pas une solution viable. « Les nouvelles recrues partiront elles aussi si les conditions ne s’améliorent pas », prévient-il, soulignant les conséquences sur la qualité de l’enseignement.
Eulalie Nibizi : « Même si les salaires étaient multipliés par cinq, ils ne couvriraient pas les besoins essentiels »
La désertion du personnel dans les secteurs clés, notamment l’éducation et la santé, ne saurait s’expliquer uniquement par la faiblesse des salaires. C’est l’analyse d’Eulalie Nibizi, présidente du Syndicat des travailleurs de l’enseignement du Burundi (STEB), qui évoque une crise structurelle touchant l’ensemble de l’économie. « La question doit être examinée de manière globale, en associant les représentants des travailleurs, des employeurs et même des chômeurs », souligne-t-elle.
Selon elle, l’augmentation des rémunérations, souvent présentée comme solution prioritaire, ne suffirait pas. « Même multipliés par cinq, les salaires ne permettraient pas de couvrir les besoins essentiels, car la production est faible, les prix élevés et les importations presque impossibles », affirme-t-elle, décrivant un environnement économique instable et anxiogène.
L’analyste met également en cause la gouvernance économique, évoquant les disparités entre secteurs formel et informel, la corruption et la rareté des biens, qui accentuent les inégalités. Elle appelle les autorités à stimuler la production nationale, sécuriser les importations et restaurer la confiance des acteurs économiques.
Selon elle, les pénuries de carburant, de devises et d’intrants agricoles paralysent l’économie et alimentent l’exode. « Ces difficultés entraînent inévitablement la fuite des compétences vers des pays offrant de meilleures perspectives », conclut-elle.
Libérat Ntibashirakandi : « Aucun pays ne peut se développer sans une éducation de qualité »
La désertion massive des enseignants burundais s’inscrit dans une crise nationale plus large, touchant l’ensemble des professions. C’est l’analyse du professeur d’université et expert en éducation Libérat Ntibashirakandi, qui souligne que les départs actuels ne peuvent être compris sans tenir compte du contexte socio-politique, économique et sécuritaire du pays. « On observe un exode massif des Burundais, toutes professions confondues, par différents canaux. L’exemple des milliers de Burundais passés par la Serbie en est une illustration ».
Selon lui, le secteur de l’éducation est particulièrement touché parce que les conditions de travail des enseignants se dégradent depuis des années, aggravées par la dévaluation de la monnaie nationale. Cette situation, affirme-t-il, met en péril l’avenir même du pays. « Aucun pays ne peut se développer sans une éducation de qualité capable de former des compétences dans tous les domaines », insiste l’expert, évoquant un risque réel d’hypothéquer l’avenir de la jeunesse.
Libérat Ntibashirakandi critique également l’argument selon lequel les crises internationales expliqueraient la situation actuelle. « Invoquer la guerre en Ukraine est trompeur, car les difficultés existaient bien avant », estime-t-il, citant notamment le manque chronique d’infrastructures scolaires de base.
Pour lui, la solution dépasse largement le cadre sectoriel. Il plaide pour une réponse politique globale visant à stabiliser le pays, relancer l’économie et restaurer la confiance. « Le chef de l’État devrait s’emparer personnellement de cette question, car sans réforme profonde, les ambitions de développement resteront illusoires « .
À défaut d’un dialogue national inclusif et de réformes structurelles, prévient l’expert, la fuite des compétences risque de se poursuivre, compromettant durablement le développement du Burundi.








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