Une fois n’est pas coutume, je me permets de consacrer mon éditorial à un fait de société ou plutôt de foi qui se perpétue dans l’ombre des églises burundaises : le refus de baptiser des enfants parce qu’ils portent des prénoms kirundi.
Et puis, tout compte fait, la question n’est pas seulement religieuse : elle est politique. Elle touche à la décolonisation des esprits, à la dignité d’un peuple, à sa capacité à être pleinement chrétien tout en restant pleinement burundais.

« Pourquoi devrions-nous continuer à porter des noms qui ne sont pas les nôtres ? » La question mérite d’être posée crument. Plus encore : pourquoi, en 2026, certains prêtres s’arrogent-ils encore le droit de rejeter des prénoms kirundi chargés de sens spirituel au profit de prénoms européens dont ils ignorent parfois eux-mêmes l’origine ? Un nom comme Irakiza (c’est Dieu qui sauve) est une référence directe à la mission du Christ. Mais apparemment, pour ces gardiens du temple, seul un Jean-Baptiste ou une Marie-Thérèse mérite la grâce divine.
Le débat a enflammé la rédaction d’Iwacu lorsqu’un journaliste a révélé cette pratique persistante. Les arguments de ces prêtres conservateurs : « Qui priera pour ton enfant ? Chaque chrétien a besoin d’un modèle et d’un protecteur au ciel. » Traduisez : Dieu ne comprend pas le kirundi. Les saints africains n’existent pas dans leur calendrier romain. Et la protection d’Imana, le Dieu que nos ancêtres vénéraient bien avant l’arrivée des missionnaires, ne vaut rien.
Prenez ce couple qui a attendu des années avant d’avoir un enfant. Ils ont appelé leur fils Ishimwe (Action de grâce). Leur nom de famille est Manirakiza (C’est Dieu qui sauve). Au complet, son nom est beau, une prière vivante : « Louange à Dieu qui sauve ». Mais non. Cela ne passe pas. Il faudrait un François ou un Joseph.
Ce qui rend cette situation encore plus révoltante, c’est l’hypocrisie. Nos évêques discourent sur l’inculturation, l’accueil, l’amour du prochain. Le Directoire national de catéchèse du Burundi – oui, le document officiel ! – encourage explicitement l’adoption de prénoms kirundi pour le baptême. La seule condition : que le prénom soit compatible avec la foi chrétienne.
Ishimwe, Irakiza, Manirakiza le sont manifestement. Mais au niveau local, certains prêtres obtus ferment la porte.
Appelons les choses par leur nom : il s’agit d’un colonialisme mental qui refuse de mourir. Ces prêtres – souvent âgés, formés dans un système qui glorifiait l’Occident – n’arrivent pas à concevoir que la foi chrétienne puisse s’exprimer autrement qu’en français, à défaut du latin ou dans des langues européennes. Pour eux, être chrétien, c’est encore singer onomastiquement l’Européen.
Mais regardons les conséquences de cette violence symbolique. Lorsqu’un prêtre refuse le baptême à un enfant à cause de son prénom “kirundi”, il ne refuse pas qu’un prénom : il refuse une identité, une histoire, une famille, une culture. Il dit aux parents : « Votre kirundi n’est pas assez bon pour Dieu. Votre fierté culturelle est un obstacle à la grâce. »
Cette blessure est profonde. Les parents se retrouvent face à un dilemme atroce : céder et renier leur culture, ou tenir bon et priver leur enfant du sacrement. Comment un prêtre peut-il, en conscience, mettre des familles dans cette situation ? Comment peut-il prétendre servir l’Évangile de l’amour tout en humiliant des fidèles qui viennent demander la grâce de Dieu ?
La relation de confiance est brisée. Le prêtre n’est plus un pasteur : il devient un bureaucrate colonial, un fonctionnaire d’une institution qui peine à se débarrasser de ses vieux modèles. Une rigidité absurde.
Posons les vraies questions, celles qui dérangent : Faut-il absolument un saint européen mort il y a 1 500 ans pour espérer la grâce divine ?
Pourquoi un prénom comme Guillaume– dont la majorité des Burundais ignore la signification– serait-il plus « chrétien » qu’Irakiza, qui signifie littéralement « c’est Dieu qui sauve » ?
Si l’Église catholique est vraiment universelle, pourquoi certains de ses ministres continuent-ils à imposer un modèle culturel unique ?
Choisir un prénom kirundi pour son enfant, c’est aujourd’hui un acte de résistance culturelle. C’est refuser que nos identités soient effacées au nom d’une soi-disant universalité qui n’est qu’un eurocentrisme déguisé. Pour la diaspora burundaise, c’est aussi un pont entre la culture d’origine et la foi, un moyen de transmettre un héritage à des enfants qui grandiront loin du pays.
Mais cette résistance ne devrait pas être nécessaire. Les évêques ont le pouvoir de donner des directives claires et fermes à leurs prêtres. Il est temps que la hiérarchie ecclésiastique burundaise agisse. Non pas avec des discours lénifiants sur l’inculturation, mais avec des sanctions concrètes contre les prêtres qui persistent dans ces pratiques figées.
Un prêtre qui refuse de baptiser un enfant portant un prénom kirundi significatif ne défend pas la foi : il perpétue une injustice historique. Il insulte les familles, trahit sa mission pastorale et discrédite l’Église elle-même. Et sa culture. Et qui sait, peut-être que Dieu parle kirundi…


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