Lundi 23 mars 2026

Editorial

Des journalistes malentendants ?

06/02/2026 2

La dernière sortie médiatique de l’Ombudsman après la présentation de son rapport à l’hémicycle de Kigobe continue d’interroger. L’Ombudsman a clairement exprimé ses craintes face aux menaces et chantages auxquels elle est confrontée lorsqu’elle traite de dossiers sensibles, notamment ceux relevant du ministère de la Justice.

« Compte tenu de certains dossiers que je suis appelée à traiter, mon immunité liée à mon statut d’Ombudsman me protège. Sinon, certaines personnalités auraient aimé m’emprisonner ou me faire du mal quand je leur dis que ce qu’elles font n’est pas conforme. Mais ces gens butent sur cet obstacle », a-t-elle tenu à préciser.

L’Ombudsman a notamment évoqué son bras de fer avec un procureur qui est allé jusqu’à menacer de lui chercher noise si elle osait mettre le nez dans certains dossiers, en l’accusant de ceci ou de cela. Elle faisait probablement allusion à l’ex-procureur général.

Les inquiétudes clairement exprimées par l’Ombudsman ont été suivies de messages de réconfort venus du perchoir. Le Président de l’Assemblée nationale a d’ailleurs lancé un appel solennel à tous les députés pour qu’ils unissent leurs voix en soutien à cette institution.

« Vous avez entendu qu’elle a dit qu’il y a des personnalités qui aimeraient l’emprisonner. On dirait que cela ne vous dit rien. Comprenez-vous la portée de cela ? Ce sont des difficultés réelles. Il faut proposer des solutions. Mettez-vous à sa place : si on vous nommait Ombudsman, vous présenteriez votre démission illico presto ».

Voilà pour les faits.

Après cette déclaration qui n’avait rien d’anodin, je me suis dit que les journalistes pensaient déjà à leurs titres, à leur UNE : « L’Ombudsman révèle être menacée », « La sécurité de l’Ombudsman en question », « L’Ombudsman crie au secours », « L’Ombudsman appelle les députés à l’aide », « SOS pour l’Ombudsman », etc.

Et c’est exactement ce qui s’est passé. Les journalistes ont effectivement publié reportages et analyses, tous convaincus de faire œuvre d’alerte citoyenne en volant au secours de l’Ombudsman.

Sauf que le lendemain, coup de théâtre : l’Ombudsman a fait machine arrière. Rectificatifs et démentis ont fusé. Elle n’aurait pas dit cela. Il n’y aurait aucune menace pesant sur l’Ombudsman. Tout ceci serait la faute des journalistes. Toujours eux…

Pourtant, tous ceux qui étaient présents ont bien entendu les plaintes de l’Ombudsman. Les enregistrements existent. Le très honorable président de l’Assemblée, lui, n’a apporté ni rectificatif ni démenti sur ce qu’il a déclaré.

Faisons simple : les journalistes ont simplement rapporté ce qui a été dit clairement et publiquement à Kigobe. Ce « démenti » ne dément rien. Il ne fait que susciter d’autres questionnements.

Quand j’ai écouté le « démenti » de l’Ombudsman, je me suis demandé si, à côté de nos traditionnels enregistreurs et caméras, on ne devrait pas nous équiper de détecteurs de mensonges.

Il y a aussi une autre hypothèse : tous les journalistes burundais seraient-ils malentendants ? Auquel cas, il faudrait également prévoir des appareils auditifs.

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Jereve

    Dans un régime à parti de facto unique, il est d’usage de « laver le linge sale en famille ». Quiconque s’écarte de ce principe et divulgue les dysfonctionnements au public s’expose à des représailles. Les faits – extorsion de l’argent public – rendus publics par le ministre des finances sont difficilement dissimulables. En plus de menaces de mort à l’encontre de la personne, une force occulte émanant du système a sommé toute la hiérarchie de se taire et ne pas donner suite à ce hold up du siècle.
    Idem pour l’ombudsman, mais cette fois-ci la mesure a été plus catégorique: non seulement on l’a obligée de se taire, mais aussi on l’a par dessus tout obligée de mentir par un démenti. Ceci pour dissuader quiconque serait tenté d’étaler le linge sale en public.
    Mais au fond, les deux personnalités ont dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Rien de nouveau en fait, car le Chef de l’Etat himself ne cesse dans ses discours de s’insurger contre les dysfonctionnements (surtout la dilapidation des bien de l’état) qui mettent en péril l’existence même de notre pays. Mais il s’avère que quand bien même il lui a été donné liberté d’expression sans limite, quelques forces obscures ne lui laissent pourtant pas une marge de manœuvre suffisante pour la liberté d’action.

  2. Karabagega Lucien

    Pouvoir burundais : qui tient vraiment les commandes ? Merci Abbas pour ton éditorial pércutant.

    Honnêtement, on s’y perd. Tout en haut, ça se contredit dans tous les sens, comme si personne ne savait vraiment où il va.

    Regardez Réverien, le chef du CNDD-FDD. Voilà qu’il s’affiche en train de rendre hommage à Bagaza, l’ancien président. Pourtant, c’est justement contre » le système » que le CNDD avait pris les armes. Il réinvente carrément l’histoire du parti, sans la moindre gêne.

    En parallèle, le ministre des Finances fait monter la tension. Il dit qu’on le menace, qu’il craint pour sa vie. Il rejoint la liste de ceux qui tirent la sonnette d’alarme, comme l’Ombudsman… sauf que lui, on l’a vite désavoué. Et que l’Ombusdman s’est vite désavouée elle-même honteusement qu’il n’ y avait rien, piteuse situation.

    Le président, de son côté, dénonce une “mafia” bien en place. Selon lui, ces fameux “gens en V8” ,ces juges …. (des jérémiades sans fin) bloquent tout et sabotent ses réformes.

    Résultat, on a trois niveaux du pouvoir – le parti, le gouvernement, la présidence – et chacun raconte sa propre histoire. D’un côté, on encense l’ancien régime ; de l’autre, on crie au complot et au danger intérieur ; ailleurs, on fait marche arrière sur ses propres alertes, comme si tout ça n’était qu’un mauvais rêve.

    Au final, c’est la cacophonie totale. Qui tient vraiment le manche ?

    Est-ce que tout ça cache une stratégie, ou bien c’est juste une guerre de clans, feutrée mais bien réelle, au sommet ? Imaginez un cockpit : un copilote qui s’extasie sur le passé, l’autre qui allume tous les voyants rouges, et le commandant qui accuse des “mains invisibles” de saboter le vol. Et 2040 et 2060 qu’on chante à tous vents.

    On avance à l’aveugle, dans un brouillard épais. Un jour, on crie au loup, le lendemain, on nie ; ici, on fait les louanges du passé, là-bas, on dénonce la mafia. Pour les Burundais, impossible de savoir ce qui relève du vrai danger ou de la simple mise en scène.

    Le navire État tangue, pas à cause d’ennemis extérieurs, mais parce que son propre équipage se déchire. Et la vraie question, ce n’est plus “Y a-t-il un pilote dans l’avion ?”, mais : “Est-ce que le pilote contrôle encore l’appareil, ou bien il a perdu la main, avalé par les luttes internes ?”

    Ce chaos grignote la confiance, sème le doute. Quand ceux d’en haut parlent chacun dans leur coin, tout le pays se demande s’il y a encore une direction… ou si, franchement, on avance en pilote automatique, droit devant, sans savoir où on va.

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