Une phrase, et c’est l’explosion. « Le Burundi est un pays où la loi n’a plus de place » : les mots de l’ex-président de la CNIDH provoquent un tollé. D’un côté, la fureur des défenseurs du régime de Gitega. De l’autre, la méfiance des détracteurs. Le gouvernement, lui, balaie : direction les oubliettes.Mais la question brûle toutes les lèvres : pourquoi cette volte-face après six ans à la tête de la CNIDH ? Révélation tardive ou règlement de comptes ?
« Le Burundi est un pays où la loi n’a plus de place. Vous ne pouvez pas dire que vous allez retourner au Burundi et aller au tribunal parce que personne ne va vous écouter. On va faire semblant. Si les gens ont déjà quitté le pays, ils ont déjà commis l’infraction. Cela signifie que ce qui va vous arriver, ça n’a rien à faire avec le droit. Donc, en fait, au Burundi, plutôt que de dire qu’il y a la loi, on va dire que c’est une République qui est régie par autres choses qui ne sont pas la loi ».
Ces paroles sont de Sixte Vigny Nimuraba, ancien garant et des droits de l’Homme, en exil depuis avril 2025, lors du rassemblement initié par « le Collectif des Burundais.es en Suisse et Droit de Rester Vaud », organisé devant les bureaux de Mme Isabelle Moret, conseillère d’état en charge de la migration, afin d’établir un dialogue sur l’impossibilité des renvois de la Suisse vers le Burundi.
Dans un témoignage, l’ancien président de la CNIDH met en garde les autorités suisses. « Même si certaines personnes pensent que les gens peuvent être envoyés au Burundi et être à l’aise ou subirent une juridiction, je vous informe que même si vous n’êtes pas poursuivis aujourd’hui, je ne sais pas ce qui va vous arriver après deux mois, trois mois ou 4 mois. On a tant d’exemples. »
Boulets rouges sur le président de l’Assemblée nationale
Dans la foulée, l’ancien président de la CNIDH revient sur les raisons de son exil. Dans une publication, il dénonce le harcèlement qu’il a subi de la part du président de l’Assemblée nationale durant la période d’avril 2019 à juin 2025. « En agissant ainsi, contre toute logique, le Président de l’Assemblée a clairement montré son aversion contre la personne (Sixte Vigny Nimuraba ndlr), et en même temps, entravé l’indépendance d’une grande institution étatique, la CNIDH, et de la loi qui la régit. A cette occasion, il a rendu une piètre copie de l’idée que les Burundais et nos partenaires, se font d’un président de l’illustre Assemblée Nationale, censé être le premier à faire respecter la loi.
Sixte Vigny Nimuraba énumère en 10 étapes, « des exemples non exhaustifs d’initiatives innovantes en termes de gestion moderne, prises par le président de la CNIDH et de son équipe, saluées par des différents services de contrôle habilités. » Malheureusement, indique-t-il, toutes ces « bonnes initiatives » ont été ignorées par le président de l’Assemblée nationale qui, « disons-le clairement, s’est rendu ridicule dans sa mauvaise compréhension et de son dénigrement de notre travail, face à l’opinion et même devant ses pairs députés de l’Assemblée nationale. »
M. Nimuraba note que l’acharnement du président de l’Assemblée nationale contre lui « est un exemple éloquent des difficultés de travailler dans un tel contexte malsain, et faire des innovations dans la protection et la promotion des droits de l’homme au Burundi, tant que la CNIDH reste sous le joug d’une telle autorité. »
Malgré plusieurs demandes, les services de communication de l’Assemblée nationale ont refusé de s’exprimer.
L’avant exil de Sixte Vigny Nimuraba
« Nous estimons à plus de 1 124 700 000 BIF, le montant que le Président de la CNIDH doit justifier sur une période de 2 ans seulement », avaient indiqué les commissaires de la CNIDH dans une lettre envoyée au président de l’Assemblée nationale, Gélase Daniel Ndabirabe.
Dans la ventilation budgétaire (exercice 2024-2025) opérée par Sixte Vigny Nimuraba, une somme astronomique de 476 000 000 BIF, soit 62,3% du budget total de l’institution, était affectée aux voyages à l’étranger. Il était prévu 20 missions à l’étranger. Une allocation jugée exorbitante et non prioritaire. « Des voyages à l’étranger qui ne rapportent rien à la Commission selon les commissaires de la CNIDH. »
Malgré les « bonnes initiatives » évoquées par M. Nimuraba, ce dernier avait affecté seulement 65 000 000 BIF (soit 8,5% du budget total) aux activités de protection et 90 000 000 BIF (11,8%) aux activités de promotion des droits de l’homme.
Une autre dépense avait suscité la stupéfaction : « le président de la CNIDH s’est fait aménager un salon VIP pour un coût total de 149 544 352 BIF. « Ce qui est inacceptable pour une commission qui vient de passer toute une année sans organiser les activités de promotion des droits humains et les visites cachots sous prétexte de manque de moyens », avaient souligné les commissaires.
Ces commissaires de la CNIDH avait émis des souhaits : « Compte tenu de la précarité dans laquelle se trouve la CNIDH aujourd’hui et les reculs que nous enregistrons depuis 2 ans, nous sollicitons la démission du président de la CNIDH et d’ordonner à vos services de conduire un audit spécifique rigoureux sur l’utilisation des frais de mission, frais de représentation, réparation des véhicules et le carburant que le Président prend chaque mois. »
L’ex-président de la CNIDH a fui le pays le 18 avril 2025. L’ancien président de la CNIDH aurait eu peur après la fouille-perquisition qui a eu lieu à son domicile ainsi que le retrait de son passeport diplomatique.
Réactions
Jérôme Niyonzima : « Il ne représente rien »
Contacté pour avoir une réaction du gouvernement sur les déclarations de l’ancien président de la CNIDH, Jérôme Niyonzima, secrétaire général et porte-parole du gouvernement, a été très bref : « Le gouvernement ne fait pas de commentaire sur les propos déplacés de quelqu’un qui ne représente rien. »
Me Janvier Bigirimana : « Il a choisi de se ranger du côté de l’oppresseur »
« Les propos de Sixte Vigny Nimuraba ne peuvent pas ne pas surprendre dans la mesure où il a passé des années à maquiller les pires violations commises par le régime du CNDD-FDD », attaque ce juriste et défenseur des droits de l’homme.
Selon lui, « sous sa présidence, les rapports de la CNIDH étaient très minimalistes sur certaines catégories de violations » tandis qu’ils étaient muets sur d’autres. Exemple : la campagne Ndondeza du FOCODE lui faisait parvenir des alertes d’enlèvements et de disparitions forcées, mais la CNIDH était inactive ou, pire, défendait les agents étatiques impliqués.
« Monsieur Nimuraba était en position de sauver des vies humaines, d’être la voix des opprimés, le bouclier des faibles, mais il a alors choisi de se ranger du côté de l’oppresseur. D’où la sincérité de ce qu’il fait aujourd’hui est profondément altérée. »
Sous sa présidence, poursuit Me Bigirimana, la CNIDH « n’était pas seulement soumise au joug de l’exécutif, mais était également devenue un outil de maquillage et de propagande du pouvoir politique ».
Concernant le harcèlement qu’il dit avoir subi de la part de Daniel Gélase Ndabirabe, Me Bigirimana se demande : « Si une personnalité de son rang peut subir un harcèlement sans avoir aucune garantie de protection et de justice, cela en dit long pour les citoyens ordinaires. C’est alors sur ce terrain qu’il aurait pu être utile à des milliers de victimes. »
En conclusion, l’avocat espère que l’exil aura donné une leçon à M. Nimuraba. « S’il veut aujourd’hui se dissocier du régime oppresseur et œuvrer du côté des victimes, on ne peut que lui souhaiter bonne chance, mais le chemin à parcourir est relativement long pour asseoir la confiance et la crédibilité auprès de la population burundaise. »
Hamza Venant Burikukiye : « Aucun citoyen digne et fier de sa nationalité ne peut croire aux propos de cet égaré incivique »
Le représentant légal de l’Association Capes+ rappelle que le droit d’asile reste un acquis, mais que le pays d’accueil peut s’en décharger si les arguments de départ n’ont plus de fondement sécuritaire.
Concernant les propos de l’ancien président de la CNIDH, il est sans équivoque : « Aucun citoyen responsable, digne et fier de sa nationalité ne peut croire aux propos de cet égaré incivique. Non seulement c’est une traîtrise, mais une haute trahison condamnable au sens juste du terme. »
M. Burikukiye souligne que Nimuraba oublie qu’il a défendu les droits humains avec acharnement pendant son premier mandat jusqu’à ramener la CNIDH au Statut A qu’elle avait perdu.
Quant aux accusations contre le président de l’Assemblée nationale, il estime que recommander fait partie des rôles parlementaires : « On ne vient pas devant le Parlement pour leur faire avaler des choses qui ne sont pas à digérer. »
Léopold Sharangabo : « Pourquoi ces personnes ne prennent-elles pas la décision de démissionner ? »
« Les propos de Sixte Vigny Nimuraba viennent corroborer ce que de nombreux Burundais et organisations de défense des droits humains dénoncent régulièrement », indique le président de la Coalition des défenseurs des droits humains opérant dans les camps de réfugiés (CDH/VICAR). Le fait qu’un ancien président de la CNIDH l’affirme ouvertement constitue un élément important pour les demandeurs d’asile et met en lumière une réalité que certains pays commencent à ignorer en estimant, à tort, que la paix serait rétablie au Burundi.
Cette volte-face peut être interprétée de deux manières, selon M. Sharangabo : elle montre qu’il existe des personnes qui privilégient la fonction au détriment de la réalité, mais révèle aussi les contraintes politiques pesant sur certaines responsabilités officielles. « Cela laisse penser que, s’il n’avait pas été déchu, il aurait peut-être continué à publier des rapports éloignés de la réalité. »
Le fait que cette dénonciation intervienne après la perte de fonction peut aussi laisser penser à une dimension personnelle liée à des tensions antérieures. D’où sa question : « Pourquoi ces personnes ne prennent-elles pas la décision de démissionner si elles estiment ne pas pouvoir continuer à travailler sous pression ? Une telle décision renforcerait la crédibilité de leur position. »
Jacques Nshimirimana : « Il est inacceptable de transformer des responsabilités personnelles en une prétendue crise institutionnelle »
« Vous connaissant intimement sur le plan professionnel, j’ai immédiatement perçu l’arrière-plan stratégique de votre démarche », écrit Jacques Nshimirimana, ancien commissaire de la CNIDH et collaborateur direct de Nimuraba pendant six ans. Selon lui, l’ex-président de la CNIDH cherche à « intervenir à la veille de la 61ème session du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, prévue à Genève du 23 février au 31 mars 2026, dans l’objectif manifeste d’influencer négativement le processus d’évaluation de la CNIDH et d’en provoquer, coûte que coûte, sa rétrogradation. »
Sur le fond, M. Nshimirimana juge que la déclaration de Nimuraba « pèche par une exagération manifeste ». Affirmer que « la loi n’existe pas au Burundi » est juridiquement inexact, selon lui. Et de faire une leçon à son ex-chef : « La loi est une norme juridique adoptée, promulguée et publiée ; la justice est l’institution chargée de l’appliquer. Confondre les deux notions revient à déclarer qu’il n’existe plus de feux de signalisation parce qu’un policier a mal régulé la circulation. »
Durant le premier mandat de M. Nimuraba, l’action de la CNIDH a été saluée, rappelle-t-il. « Les années qui ont suivi c’était de la cacophonie. »
Sa conclusion : « Il est dès lors inacceptable de tenter de transformer des responsabilités personnelles en une prétendue crise institutionnelle. » La démarche la plus sage aurait été de présenter des excuses au peuple burundais pour avoir failli à la mission de protéger les vulnérables.
Gérard Hakizimana : « Des allégations mensongères »
Pour le président de la FOLUCON-F, les déclarations de M. Nimuraba sont surprenantes, venant d’une personnalité qui connaît pourtant parfaitement le fonctionnement institutionnel du Burundi et les efforts déployés par l’État dans le respect des lois.
« Ses propos témoignent d’une volonté manifeste de travestir la réalité par des affirmations infondées. Notre organisation dément fermement ces allégations mensongères. »
Il appelle la communauté internationale à faire preuve de discernement et à ne pas se laisser induire en erreur par des discours de désinformation.





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