Vendredi 12 avril 2024

Environnement

Cibitoke : les glissements de terrain sèment la terreur

12/12/2023 1
Cibitoke : les glissements de terrain sèment la terreur
Vue partielle du glissement de terrain de Rusiga

Destruction des maisons, des champs, des infrastructures … les habitants proches des rivières Rusizi à Rugombo et Nyamagana dans la commune de Buganda sont désemparés. Des mouvements de terrain ont déjà emporté plusieurs hectares. L’autorité provinciale craint pour la sécurité de ses administrés. Et Cibitoke n’est pas un cas isolé. Reportage.

A la sortie du centre-ville de Cibitoke, c’est déjà la colline Rusiga qui déploie ses paysages variés typiquement ruraux. Des maisons rustiques sont dispersées, certaines sont en briques adobes, d’autres en briques cuites. Elles sont à majorité couvertes de tôles ondulées. Des champs de maïs verdoyants à perte de vue, un signe d’espoir que la récolte s’annonce bonne.

Il y a également quelques champs de palmiers à l’huile, des bananiers, des manguiers, des orangers… La localité est presque viabilisée, des routes en terre battue sont bien tracées.

Quelques hommes étanchent leur soif devant les bistrots de la localité, des vendeuses des tomates, des oignons, du poisson ndagala, … étalent leurs marchandises. Le fumet de rôti de viande de porc domine ces lieux. Tout semble normal.

Néanmoins, à l’approche de la rivière Rusizi, c’est la désolation totale, l’inquiétude se lit sur les visages des habitants de cette colline. Les glissements de terrain créent la panique : « Nous avons vraiment peur. Car, nous pensions que l’Etat allait trouver une solution à ce glissement de terrain et boucher ces fossés qui se créent mais nous attendons toujours. Aujourd’hui, nous demandons d’être délocalisés pour qu’un jour, nous ne nous retrouvions pas au Congo de l’autre côté de la Rusizi ou engloutis », plaide Mathias Karikuriyo, 59 ans, un habitant de Rusiga.

D’après lui, ce phénomène date déjà de plus de 20 ans : « En fait, c’est en 2.000 que cela a commencé. Une petite source d’eau s’est improvisée. Et nous pensions que cela ne va pas prendre de l’ampleur. Mais, au fil des années, nous avons vu des crevasses se former, puis des glissements ».

Il se rappelle qu’un certain matin, ils ont constaté qu’une grande partie des terres avait glissé jusqu’à bloquer le lit de la Rusizi durant des heures. « Et les eaux de cette rivière ont dévié et ont commencé à envahir les champs avant de retrouver sa trajectoire en contournant ce monticule qui s’était déplacé. » Mathias Karikuriyo vit dans cette localité depuis 1964.

B.I, un autre habitant de la localité dit ne pas comprendre pourquoi les actions de protection de cette partie ne sont pas encore commencées. « Nous voyons souvent des journalistes venir filmer cette catastrophe, les autorités, des experts viennent souvent ici mais voilà comment se présente la situation. Les gens vivent la peur au ventre et le pays risque de perdre une partie de son territoire si rien n’est fait dans l’urgence », alerte-t-il.

Il souligne qu’ils n’ont plus accès aux marais de Rusiga. « Or, on y cultivait beaucoup du haricot, du maïs, des courges, … Et la partie était très productive. Les pertes sont énormes », déplore-t-il. Actuellement, il affirme que plusieurs hectares sont déjà partis et au moins cinq familles se sont retrouvées obligés de vider les lieux.

Sur terrain, la situation est lamentable. Des ruines des murs des maisons, des arbres fruitiers abandonnés comme les papayers, et d’autres sortes d’arbres d’habitude plantés tout près des habitations sont visibles dans la partie déjà déplacée. Et l’espace concerné ne cesse de s’étendre vers des champs, des habitations. Une route que les Burundais empruntaient pour se rendre en RDC n’existait plus. Idem pour le petit pont qui était érigée sur la Rusizi comme passerelle vers la RDC. « Les échanges se sont arrêtés », déplore B.I, soulignant que cette passerelle était très utile pour les Burundais et les Congolais.

Buganda n’est pas épargnée

Vue partielle du glissement de terrain à Murambi, commune Buganda

Les riverains de la rivière Nyamagana assistent également impuissamment à la destruction de leurs champs. Plusieurs dégâts sont déjà enregistrés sur la colline Murambi, commune Rugombo, province Cibitoke. « Regardez là-bas. Plusieurs maisons sont déjà parties. Des manguiers, des palmiers à huile, et d’autres plantes détruits. Des familles se sont déplacées pour se mettre à l’abri. La situation est terrible », raconte Pascal, un habitant de Murambi.

D’après lui, cette situation vient de durer plusieurs années. « Au début, c’était juste une petite source d’eau. Et après des années, des crevasses ont été remarquées et des éboulements ont commencé. Et cela se passe souvent la nuit ».

A l’allure actuelle de ces glissements, cet homme dit craindre pour la route reliant Bujumbura et Cibitoke, elle risque d’être affectée. « Aujourd’hui, ces éboulements ne cessent de gagner du terrain. Ils arrivent à moins de 200 mètres de cet axe. Si rien n’est fait dans l’urgence, le pire peut se produire », prévient-il.

Inquiétude de l’administration

« Le constat a été très alarmant, très inquiétant pour l’administration communale et provinciale. Plusieurs hectares se sont déjà écroulés vers la rivière Rusizi d’un côté et Nyamagana de l’autre côté. Il y a même un départ non négligeable des personnes qui habitaient sur ces collines mais aussi destruction des champs. C’est une grande perte », avoue Saïd Anicet, chef de cabinet du gouverneur de Cibitoke.

Selon lui, beaucoup de localités sont menacées par ces glissements de terrain de Rusiga et Murambi et différentes avenues sont concernées. Ici, il parle de la 10ème, de la 11ème et de la 12ème avenues. « Plusieurs familles sont menacées. De notre côté, nous demandons à la population de quitter ces lieux. Certaines familles sont déjà parties ailleurs. Ces gens ne reviennent là que pendant la journée pour cultiver les petits lopins de terre disponibles ».

Saïd Anicet : « Plusieurs familles sont menacées. De notre côté, nous demandons à la population de vider les lieux ».

Selon lui, environ 5 hectares se sont déjà effondrés sur les deux collines. « Sur la partie Rusizi, c’est clair que beaucoup de familles doivent être délocalisées. Nous sommes en train de chercher un site de délocalisation comme on l’a fait même dans d’autres coins ».

Il donne l’exemple de Mugina où autour de 250 familles ont été installées ailleurs après les éboulements de 2019 sur les sous-collines Nyempundu, Rukombe, Gikomero, Rwamagasha de la zone Nyamakarabo avec un bilan de 24 morts, 7 blessés et plus de 30 personnes portées disparues.

« Même pour ces cas présents, nous ne devons pas attendre qu’il y ait des accidents, des morts. Ils vont être installés ailleurs et ne revenir que pour certains travaux champêtres mais étant dans un endroit sécurisé », prévient-il.

Saïd Anicet affirme que des experts ont déjà visité ces endroits. « Ils ont trouvé d’emblée, qu’il faut d’abord faire une étude approfondie pour connaître les causes réelles de ces glissements de terrain ».

D’après lui, ces experts pensent que le fait que ces localités se retrouvent dans une zone volcanique, cela peut être la cause de ce phénomène. « Ils ont fait une liaison avec le Lac Kivu au niveau du Rwanda et le lac Tanganyika. Mais, ils n’ont pas confirmé. La vraie cause reste à déterminer ».

Le chef de cabinet du gouverneur de Cibitoke indique que le Burundi risque de perdre quelques portions de son territoire : « S’il y a un glissement de terre ici du côté du Burundi, cela va du côté du Congo et la rivière Rusizi se déplace vers le Burundi. Donc, une bonne partie du territoire burundais est déjà perdue. Et nous craignons que si rien n’est fait, même beaucoup d’hectares vont disparaître ».

Et à Bujumbura ?

Des travaux de stabilisation des rives de la Ntahangwa sont à l’arrêt

A côté de la province Cibitoke, des mouvements de terrain menacent aussi Bujumbura. Un phénomène s’observe dans les montagnes surplombant la ville et dans les environs des rivières traversant la capitale économique.

Le cas de la rivière Ntahangwa est révélateur. Que ce soit à Mugoboka I&II, à Mutanga-Nord, à Gikungu rural, les dégâts sont déjà là suite aux éboulements. Et les habitants vivent la peur au ventre.

A Mutanga-Nord, zone Gihosha, commune Ntahangwa, non loin de l’endroit dénommé Kukasoko, tout un bar-restaurant est déjà parti. Les autres maisons sont au point de s’effondrer vers la rivière Ntahangwa. Ce qui menace aussi des infrastructures publiques comme les routes, des écoles, etc.

A Gikungu-rural, toujours dans la zone Gihosha, plusieurs maisons se sont déjà écroulées. Les rives du ruisseau Nyenzari ont cédé. « Que voulez-vous qu’on dise ? Voilà, toute ma maison est déjà partie. Je n’ai plus d’habitations. Nous avons été obligés de retourner dans des maisons louées alors que j’avais contracté un crédit pour avoir ma propre maison. C’est triste », témoigne Edmond, ancien habitant de Gikungu-rural. Aujourd’hui, il a déménagé vers Kamenge.

Côté Mutanga-sud, c’est aussi la peur. « La rivière Ntahangwa ne cesse de s’élargir. Ses bergers s’écroulent et nos maisons sont menacées. Quand la pluie tombe pendant la nuit, c’est l’alerte. Nous craignons que nos maisons s’écroulent et qu’on se retrouve dans ces ravins », décrit Pélagie Niyokuri, habitante de ce quartier.

Elle demande à l’Etat de finaliser les travaux de stabilisation des rives de cette rivière. Même préoccupation pour Domine Nahayo, une autre habitante de Mugoboka. Elle signale que les parents sont obligés de veiller sur leurs enfants afin de ne pas s’approcher trop du ravin.

Côté administration à la base, les inquiétudes sont là. Nicolas Nduwimana, un des administratifs déplore déjà qu’une voie de communication n’est plus praticable. Et ce, suite à ces glissements de terrain. « Beaucoup de maisons se sont vu déjà amputées d’une partie. D’autres portent des fissures et sont au point de s’effondrer », décrit-il.

Il déplore que même les travaux de stabilisation ne se poursuivent pas. Avec les fortes pluies annoncées par l’IGEBU, il craint que la situation empire. Pour lui, la rivière Ntahangwa devrait être canalisée, stabilisée à partir de l’amont.

Forum des lecteurs d'Iwacu

1 réaction
  1. Ndikuriyo Jacob

    Mais pourquoi diantre ces habitants attendent toujours de l’Etat?Autrefois les gens se débrouillaient pour régler les problèmes.S’ils attendent que l’etat les aide cette aide ne viendra jamais parce que ceux qui sont a la tête ne pensent qu’à leurs propres intérêts personnels jusqu’à preuve du contraire.On se demande toujours à quoi servent les élections.C’est révoltant de voir la souffrance des burundais en ce moment.Ils doivent se lever pour régler les problèmes une fois pour toute avec ou sans l’état.

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