Dimanche 31 août 2025

Économie

Chroniques d’une résilience obstinée

01/08/2025 2
Chroniques d’une résilience obstinée
File de véhicules devant une station

Par Thérence Niyongere
Poète économiste à propulsion manuelle

Quand le carburant devient légende et la mobilité, une aventure : récit d’une nation au ralenti.

« Vous avez dit pénurie ? Non, cher lecteur… manque de carburant est un euphémisme. Ce que vit le peuple burundais, c’est une épopée nationale, un théâtre d’absurde où l’essence est devenue plus rare que la pluie en plein désert. »

Il était une fois… la semaine dernière, moi-même, humble serviteur de l’encre et de la mobilité à roulettes, je me rendais au centre de Bubanza. Là-bas, le mot “station-service” est presque relégué au rang de mythe ancien, à tel point que même les enfants nés après 2020 croient que c’est un vieux conte raconté au coin du feu. Les stations-service ?  Et à la place des pompes à essence, ce sont des bouteilles en plastique (appelées IBIBUNI) qui trônent fièrement, remplies d’un liquide doré aussi précieux que de l’or : 30 000 à 50 000 FBu le litre ! Oui, tu as bien lu, cher lecteur : le carburant se vend désormais en cachette, au prix du désespoir.

Mobilité ou miracle ?

Ce jour-là, j’ai passé des heures sans trouver un taxi. Et pour cause : les chauffeurs ont presque tous garé les véhicules. D’un côté, ils fuient la répression : on dit que la police arrête ceux qui augmentent les prix, et de l’autre, ils n’ont même plus de quoi remplir leur réservoir. Une double peine. Un paradoxe national.

Et pourtant, la vie continue. À Bubanza, j’ai vu des scènes qui feraient rougir les scénaristes de “Fast & Furious” :

  • Des motos qui transportent 5 à 6 personnes à la fois. Oui, oui : Le pilote, deux femmes (parfois avec bébés au dos), deux hommes en équilibre de cirque, et Dieu en mode co-pilote invisible.
  • Des Probox, ces véhicules devenus mini-bus improvisés : A l’avant : le chauffeur + deux passagers collés comme des sardines. A l’arrière : 5 ou 6 personnes. Et dans le coffre ? Des bananes, des sacs de riz, des valises, parfois même… un mouton très calme.
  • Contournement ou comédie nationale ?

    Sur la route Bujumbura–Bubanza, déjà en état de coma asphalterré (comprenez : route détruite et sans soins), tel que je l’ai vécu, n’était ni droit, ni doux. C’était un labyrinthe de trous, de secousses et de réflexions profondes sur l’absurdité de notre mobilité nationale. A chaque soubresaut de la route, mon cerveau criait, on assiste à un autre théâtre :

    « Cogito ergo tremble ! » Je pense, donc je bondis.

    Les chauffeurs, à 30 mètres des policiers, demandent aux passagers de descendre en vitesse, marcher à pied, traverser le point de contrôle, puis remonter dans la voiture 30 mètres plus loin. Une chorégraphie bien rodée, digne d’un théâtre d’improvisation. Même Shakespeare aurait dit : “To ride or not to ride, that is the question…” Un ballet ridicule et quotidien. Une danse de l’absurde, comme si marcher 60 mètres transformait un transport clandestin en randonnée légale.

    Et pendant ce temps, dans les centres reculés, des vendeurs de fortune, camouflés dans les buissons, s’approchent des véhicules arrêtés, sac en main, chuchotant : “ We Shoferi, ushaka ibibuni bingahe, …?” C’est propre, c’est frais… 30 000 le litre seulement. »

    Quand la pauvreté s’invite à table…

    Je m’arrête là, pour aujourd’hui. Car la pauvreté qui loge désormais dans nos foyers, qui s’invite sans frapper, qui mange avec nous sans rien contribuer, mérite une chronique à part entière. Oui, elle aussi a ses valises posées dans les coins de nos vies.

    Mais la question qui demeure :
    Jusqu’à quand roulerons-nous à la débrouille ?
    Jusqu’à quand notre mobilité sera-t-elle une loterie nationale ?
    Et surtout, jusqu’à quand les citoyens devront-ils choisir entre l’essence… et l’essentiel ?

    A vendredi prochain, … pour un nouveau chapitre de notre aventure dans l’économie invisible… mais bien vivante.

    Forum des lecteurs d'Iwacu

    2 réactions
    1. Bellum

      @Kadodwa Jean
      Vous-meme etes un commentateur de talent qui meriterait d’avoir sa propre chronique comme notre excellent poete economique.
      Le commun des mortels est sans issue. Nous assistons a un peuple qui tourne comme des zombies avec un regard hagard et le coeur rempli d’amertume.
      Face a la crise energetique d’antan, les Francais ont cree une boutade devenue slogan: En France, nous n’avons pas de petrole mais des idees.
      Au Burundi, nous n’avons ni petrole, ni idees, ni imagination. Que ne peut-on pas faire en 10 ans de pouvoir? Let alone 20 ans.
      Tenez. Les Allemands en moins de 10 ans avaient construit la voie ferree Dar es Salaam-Kigoma qui sert toujours.
      En 10 ans de pouvoir, notre frere-ennemi d’outre Akanyaru avait fait du pays une attraction touristique qui draine des centaines de millions de $ de sorte qu’il ne manque pas de devises pour importer le carburant.
      Chez nous, nous regardons le pays plonger dans la faillite depuis 20 ans sans savoir que les problemes existent pour etre resolus. Au point que les battants affirment que les problemes n’existent pas il n’y a que des defis.
      Last but not least, l’effet karma auquel nous assistons ne doit jamais nous faire oublier que choices have consequences.
      Lorsqu’en 2015 on a decide de violer les Accords d’Arusha, de massacrer et d’exiler la jeunesse, on croyait vraiment que cela n’aurait pas de consequences? Karma is a bitch disent les anglophones.

    2. Kadodwa JEAN

      Votre récit, à la fois poignant et teinté d’une ironie mordante, capture avec justesse le quotidien surréaliste d’une nation confrontée à une crise de mobilité devenue « épopée absurde ». Le Burundi, comme d’autres pays africains, transforme la pénurie en une forme de résilience créative — où l’essence se négocie comme un produit de contrebande et où les routes défoncées deviennent des scènes de théâtre improvisé.

      L’absurdité comme miroir social :

      La comparaison entre les stations-service et des « mythes anciens » illustre l’ampleur du décalage entre la réalité et les besoins basiques.

      Le « Cogito ergo tremble » résume à lui seul l’expérience traumatisante des routes burundaises, où la pensée philosophique naît des cahots.

      La débrouille comme art de vivre :

      Les motos transformées en « béliers urbains » (5 à 6 personnes !) et les Probox en « arches de Noé » (mouton inclus) révèlent une inventivité forcée, symptôme d’un système en panne.

      Le ballet des passagers descendant puis remontant devant la police est une métaphore cruelle de l’hypocrisie administrative.

      La question politique sous-jacente :

      Votre allusion aux « politiciens véreux » pointe du doigt l’inaction des dirigeants, qui laissent le peuple se noyer dans des combines de survie.

      La « pauvreté qui s’invite à table » rappelle que ces crises ne sont pas que logistiques, mais aussi humaines — et profondément politiques.

      Pour prolonger la réflexion :
      Et si la pénurie était un business ? Qui profite de ce marché noir où l’essence vaut « le prix du désespoir » ?

      La route comme symbole : Bubanza-Bujumbura, « en coma asphalterré », reflète-t-elle l’état du pays tout entier ?Certainement car l’état est en faillitte.

      L’économie invisible : Ces stratagèmes de survie font-ils partie d’une « shadow economy » qui, paradoxalement, maintient le pays à flot ?

      En attendant votre prochain récit, une chose est sûre : votre plume transforme le calvaire en une chronique vitale, mêlant humour noir et vérité crue. « Fast & Furious : Version Bubanza » n’a rien à envier à Hollywood… si ce n’est que cette fiction-là est douloureusement réelle.

      (P.-S. : À quand un recueil de ces chroniques ? Le Burundi mérite son Goncourt de l’absurde quotidien.)

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