Vendredi 24 mai 2024

Société

Certaines veuves, du calvaire au quotidien

23/06/2023 1
Certaines veuves, du calvaire au quotidien
Octavie Ntakarutimana : « Des fois, c’est la famille biologique de la veuve qui intervient pour aider les orphelins »

Stigmatisation, discrimination, menaces d’expulsion du toit conjugal, perte de source de revenus, droits bafoués…Quelques difficultés qu’endurent certaines veuves au Burundi. A la veille de la journée internationale des veuves, célébrée le 23 juin de chaque année, Iwacu est allé à la rencontre de certaines veuves en mairie et dans la province Bujumbura.

Gishingano, au pied de la colline, à un jet de pierre de la rivière Nyabagere, dans la commune Isare en province Bujumbura. Il est vers 12h. Susane est assise devant sa maison aux tôles noirâtres et aux nombreuses fissures.

A notre arrivée, elle finalise la cuisson du déjeuner qu’elle va servir à ses enfants qui s’apprêtent à se rendre à l’école fondamentale de Gishingano. Les cours débutent à 13h. Elle me donne une chaise. J’exhibe ma carte de presse et lui fait savoir l’objet de ma visite.

D’un air triste, elle me raconte son calvaire. J’apprends qu’elle est originaire de la colline Benga dans la commune Isare. Mariée depuis 2010, elle est mère de cinq enfants.

Veuve depuis 2020, elle dit mener une vie difficile. Du jour au lendemain, sa vie bascule. « Depuis que je suis devenue veuve, je subviens seule aux besoins de la famille. C’est à peine que je parviens à nourrir mes enfants », raconte-t-elle, les larmes aux yeux.

En plus des ressources économiques très limitées, sa situation est aggravée par la stigmatisation, la solitude et le traumatisme. « A part le choc de la perte de mon mari, je me sens abandonnée. Personne du côté de ma belle-famille ne me soutient. Personne n’intervient dans la scolarisation de mes enfants », témoigne-t-elle.

Des menaces

B.N. est une habitante de la zone Gihosha. Elle est veuve depuis 2015. Mère de deux fillettes, elle vit dans la tourmente. Ses beaux-frères la menacent d’expulsion du domicile conjugal, voulant s’accaparer des propriétés foncières laissées par son mari défunt.

Selon elle, sa sécurité physique se trouve menacée et est exposée à un traumatisme psychique constant : « Tout commence avec la mort de mari. Je suis traitée de tous les noms, tantôt d’étrangère, tantôt de femme illégale. »

Elle fustige leur comportement tout en précisant que c’est une attitude contraire à la coutume et à la loi. Et de renchérir : « Je reste l’ayant-droit, l’héritière des biens de mon mari. Je vais me battre pour mes droits jusqu’au bout. »

V.B., veuve et habitante de la zone Kinama en mairie de Bujumbura, fait savoir que le veuvage plonge les femmes dans l’extrême pauvreté. Bien qu’il y ait cette journée, souligne-t-elle, le chemin est encore long pour l’amélioration des conditions de vie des veuves au Burundi. « La diminution subite des ressources dans un foyer de veuve est la cause d’un état de précarité », déplore-t-elle.

Par ailleurs, ajoute-t-elle, la journée reste méconnue par un grand nombre de veuves. « Certaines veuves n’entendent cette journée que sur les radios. Il faut que les veuves soient sensibilisées afin qu’elles sachent comment revendiquer leurs droits ».

« Un drame silencieux »

Octavie Ntakarutimana, présidente de l’Association des veuves responsables (Avr), fait savoir que les veuves font face à de nombreux défis, dont la marginalisation et la discrimination : « Quand une femme perd son conjoint, elle est marginalisée, déconsidérée, sous-estimée. Elle entre dans ce que j’appellerai le « drame silencieux. »

Et d’expliquer : « Nous connaissons un drame silencieux parce que nous avons beaucoup de difficultés mais nous ne pouvons pas crier très haut. Cela reste dans nos cœurs, cela ronge nos cœurs. Et malheureusement, on se tait. »

Elle épingle le manque de soutien de la part des belles-familles. Elle regrette qu’il existe des cas où certaines belles-familles s’accaparent des biens des veuves. « Des fois, c’est la famille biologique de la veuve qui intervient pour aider les orphelins ».

« Il faut des remèdes »

Cette activiste des droits des veuves en appelle au changement de mentalité sur la vie d’une veuve : « Il faut que la mentalité change. Si on perd un mari, on commence à te regarder comme si tu es un fardeau. » Elle déplore, de surcroît, qu’il y a des veuves qui s’adonnent à l’alcool pour inhiber leurs soucis.

M. Ntakarutimana suggère l’autonomisation économique de la veuve. Elle interpelle les familles et la société d’intervenir pour qu’une veuve puisse avoir une indépendance économique.

Du reste, elle recommande une assistance psychosociale et juridique à l’endroit des veuves. Pour elle, il faut des centres d’écoute, de conseil et d’orientation des veuves.


Eclairage

« La veuve est souvent considérée comme un enfant mineur »

Manque d’information sur les biens acquis ou les engagements pris par leurs maris, manque d’information sur ses droits et les lois qui la protègent. Des défis auxquels font face certaines veuves. Entretien avec Marie Louise Baricako, présidente de Mouvement des femmes et filles pour la paix et la sécurité.


Votre appréciation de la situation des veuves au Burundi. Sont-elles protégées par la loi ?

Depuis qu’il y a eu l’adoption du Code des personnes et de la famille, certaines questions, notamment relatives à la place de la veuve dans la gestion de la succession suite à la disparition du mari, ont été tranchées.

Si on considère la manière dont la veuve était considérée par la famille et la société dans le système traditionnel, on réalise qu’aujourd’hui, même si ce n’est pas encore généralisé, il y a une grande amélioration de la situation et du respect des droits de la veuve au Burundi.

Il y a néanmoins une nette différence basée sur le contexte dans lequel vit la veuve et sa famille. Pour une femme instruite, informée de ses droits et de ses obligations en tant que chef de famille après la disparition de son époux, ayant également des revenus qui lui permettent de s’occuper des enfants, de leur éducation et de leur bien-être en général, la jouissance de ses droits et l’exercice de ses responsabilités semblent généralement plus aisés.

Elle aura juste à gérer les provocations et les perturbations venant des membres de la famille de l’époux qui considéraient l’époux comme leur pourvoyeur et qui estiment être en droit de faire pression sur la femme pour avoir ce qu’ils recevaient du mari.

La femme est en mesure de gérer les provocations éventuelles de la part de la belle-famille, en faisant recours à la loi si besoin est.

Qu’en est-il de la femme non-instruite ?

La situation est nettement différente dans le contexte d’une femme non instruite, non informée de ses droits, femme au foyer sans aucune ouverture sur le monde du droit et de la loi. Elle est vulnérable et exposée à beaucoup de perturbations de la part de la belle-famille qui normalement devrait la soutenir et l’accompagner dans les nouvelles tâches de chef de famille.

Ils peuvent vouloir gérer les choses à sa place, vouloir la marier à une autre personne de la famille comme le voulait la tradition, non pas nécessairement pour son bien et celui de ses enfants, mais surtout pour pouvoir prendre en mains la gestion de l’héritage de son mari.

Ne connaissant pas ses droits, la femme peut choisir de se battre pour ses enfants, refuser le mariage et refuser à la belle-famille l’accès à la gestion de l’héritage de son mari, mais le combat peut être dur et affecter la vie de la femme et de ses enfants.

La loi peut donc exister, mais si les bénéficiaires n’en sont pas informés et ne savent pas comment y faire recours, elles ne vivront jamais dans le droit que leur assure cette loi. C’est le cas pour beaucoup de veuves au Burundi.

Quels sont les défis ?

Un des plus grands défis des veuves du Burundi est d’ailleurs, c’est le manque de respect et de considération. Pour beaucoup dans le système traditionnel, qui malheureusement perdure encore, la veuve est souvent considérée comme un enfant mineur, qu’il faut gérer.

C’est ainsi que parfois, la famille décidera de remarier la femme à un autre membre de famille, sans même la consulter et lui demander son avis.

Un autre défi pour les veuves peut être le manque de moyens pour faire vivre sa famille et assurer l’avenir de ses enfants. Lorsque le mari était le seul pourvoyeur, exerçant notamment un emploi de travailleur journalier à revenu éphémère, sans aucune assurance, la femme est confrontée à l’épreuve de trouver comment faire vivre sa famille après la disparition du mari.

Pas d’autres ?

La femme peut aussi avoir vécu avec son mari sans avoir aucune information sur les biens acquis ou les engagements pris. Et cela ferait qu’elle soit sous pression, soucieuse du lendemain de ses enfants alors que son mari avait des biens, ou alors, croyant avoir un patrimoine familial, réaliser en fait que rien ne leur appartient plus, tout a été vendu ou engagé contre une dette non payée.

Un défi non négligeable mentionné plus haut est celui du manque d’information sur ses droits et les lois qui la protègent.

La veuve peut être confrontée à des difficultés que le Code des personnes et de la famille ou même d’autres lois du pays prévoient dans leurs dispositions, mais le fait de ne pas en être informé fera que ces opportunités de solutions ne lui seront d’aucune utilité, faute de connaissance.

De même, ne pas savoir comment utiliser les systèmes en place est un autre défi majeur pour beaucoup de ces veuves.

Qu’est-ce que vous recommandez par rapport à ces défis ?

La première recommandation adressée à l’Etat et ses institutions en charge de la promotion de la femme ainsi qu’à nous toutes organisations de défense des droits des femmes, c’est de promouvoir l’éducation des filles et des femmes, ainsi qu’assurer l’autonomisation économique des femmes, pour qu’elles soient vraiment indépendantes et capables d’assumer leurs responsabilités quelles que soient les circonstances de leur vie.

Il faut aussi former et informer les femmes sur leurs droits et leurs obligations.
Les hommes mariés ont encore pour certains un travail à faire pour reconnaître véritablement que la femme est une compagne qu’il faut considérer et garder à ses côtés, en l’informant et lui faisant participer aux affaires de la famille.

Le fait de la garder au même niveau d’information préserve la famille de certains de ces défis énumérés plus haut. Le père de famille qui respecte et considère sa femme construit une bonne base d’éducation de ses enfants, facilitant ainsi le travail de la mère en cas de décès du père.

Forum des lecteurs d'Iwacu

1 réaction
  1. Jody Jinama

    《Depuis qu’il y a eu l’adoption du Code des personnes et de la famille, certaines questions, notamment relatives à la place de la veuve dans la gestion de la succession suite à la disparition du mari, ont été tranchées》
    BOnjour
    Merci pour ces informations
    j’aimerais avoir ce code dans son Art. en rapport avec la gestion de la succession en situation d’une femme veuve.

    Merci en core une fois

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