Culture

Au coin du feu avec Léonce Ngabo

08/08/2020 Hervé Mugisha Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Léonce Ngabo
Au coin du feu avec Léonce Ngabo

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Léonce Ngabo.

Votre qualité principale ?

L’amour du prochain.

Votre défaut principal ?

Je suis un vrai maniaque de la ponctualité. Pour moi, l’heure c’est l’heure. Une qualité que j’ai héritée de mon père. Durant notre enfance, à la fin de la semaine, notre père faisait une mise au point hebdomadaire. Histoire de voir ce qui n’a pas marché au cours de la semaine écoulée, à cette occasion il nous prodiguait des conseils. Lors de ces « mises au point », celui qui était en retard, de facto était sanctionné. Chaque fois, à la fin cette réunion familiale, il nous donnait des biscuits avec une limonade, à l’époque qu’on appelait « Ijafaa ». Et le retardataire n’en recevait pas.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

L’honnêteté, la ponctualité, la solidarité

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

Encore une fois le manque de ponctualité. Aussi, dois-je ajouter le mensonge.

La femme que vous admirez le plus ?

Ma femme .Et ceci pour diverses raisons. En plus de son engagement pour le bien-être de la communauté, je l’admire pour sa prise d’initiatives. A cela, j’ajouterai son esprit de partage.

L’homme que vous admirez le plus ?

Mon père, Antoine Ntiyanogeye. Un mentor pour moi. Tout ce que je suis devenu, je le lui dois. Très rigoureux, il nous a inculqué dès notre bas âge l’importance du travail, du respect de l’autre même plus petit que soi, de vite pardonner pour avancer ou de dire merci quand tu rends ou on te rend service.

Votre plus beau souvenir ?

-La liste n’est pas exhaustive (rires). Le 1er, c’est lorsque j’ai réussi mon concours national. C’était en 1964. Le test donnait accès à l’école secondaire. Un souvenir qui est resté ancré dans ma mémoire. Parce qu’à cette époque, réussir cet examen était quelque chose d’inédit. D’ailleurs, je me rappelle qu’avec mes camarades, nous sommes la 1ère promotion qui a passé cet examen. Sinon en 6ème, on faisait ce qu’on appelait l’examen diocésain.

-La naissance de mon 1er enfant en 1989 est mon autre beau souvenir. Quand pour la 1ère fois, j’ai tenu dans mes mains, ma fille Kanyambo, les larmes ont coulé. Je n’arrivais pas à croire que je viens de devenir parent. A mes yeux, c’était un miracle.

-Le mariage à l’église avec ma seconde épouse reste aussi un moment unique. Parce qu’avec les atrocités de 1972, j’étais devenu un renégat. Après 46 ans, j’ai été de retour dans l’église.

Mon autre souvenir, c’est lorsque j’ai une crise d’adolescence. J’étais en 5ème gréco-latines au lycée du Saint-Esprit. Bien que brillant, j’ai échoué à tous les examens sauf en anglais et en éducation physique. D’ailleurs, j’avais même reçu le prix du meilleur élève en anglais. Très fiers de leur fils, dans leur innocence de paysans, sur le chemin du retour à la maison, tout heureux, mes parents exhibaient gaillardement mon bulletin à tous les passants. Sans savoir que j’avais échoué. Arrivé à la maison, nous avons mangé de la viande, etc. Voyant leur joie, sur le coup, j’ai manqué le courage pour leur dire qu’en réalité j’avais échoué. Il a fallu que les grandes vacances débutent pour que je leur annonce cette « peu réjouissante nouvelle ».Mais, à ce moment, j’avais déjà eu une place à l’école Scheppers.

-L’autre souvenir, c’est en 1973, lorsque j’ai remporté le 1er concours de la chanson burundaise. Le concours était connu sous le nom de « Pirogue d’or de la chanson », avec la chanson Sagamba Burundi. Le début de ma carrière en tant que chanteur. Comme prix, j’ai fait les 45 tours de la variété du Burundi. Et quand j’ai porté à l’écran le film Gito, l’ingrat, c’était l’apothéose de ma carrière.

Votre plus triste souvenir ?

-En plein événements de 1972, avec mes sept amis on nous a embarqués dans des camions. A cette époque, personne n’imaginait que dans Kamenge, des Tutsi pouvaient y habiter. Une fois arrivés à la prison de Ngozi, au moment où ils allaient nous jeter dans la prison, une personne est venue. Elle a demandé : « Qui est Léonce Ngabo ? ». Par après, je suis sorti. Malheureusement, mes amis n’auront pas cette chance. A ce moment, j’ai commencé à penser comment une personne peut être victime de son identité.

-L’enlèvement puis l’assassinat de mon frère Samuel Ntiyanogeye est un terrible souvenir. En septembre 1994, en pleine guerre civile, il a été enlevé puis tué avec sa copine. Une mort qu’on a mis du temps à surmonter. C’était un garçon brillant, très aimé pour sa serviabilité et sa joie de vivre. Il est un des premiers Burundais à créer une compagnie informatique. Elle s’appelait Bit Pelps. La balkanisation des quartiers devenant insupportable, j’ai décidé de m’exiler.

Quel serait votre plus grand malheur ?

La réédition des événements sanglants dans notre pays.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

La lutte menée par le Prince Louis Rwagasore et ses compagnons de lutte pour que le Burundi accède à l’indépendance. L’avènement de la démocratie au Burundi n’est pas à omettre.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Le 1er juillet 1962, la proclamation de l’indépendance. A l’époque, j’avais 11 ans.

La plus terrible ?

L’assassinat du Prince Louis Rwagasore et l’assassinat du président Ndadaye.

Le métier que vous auriez aimé exercer?

Chanteur. Dieu merci, je l’exerce. A la maison, on me surnommait « Rusake » (comme un coq qui réveille les gens en chantant le matin, j’aimais fredonner des notes de musique).Une passion qui date de mon enfance. Et cerise sur le gâteau, toutes les écoles que j’ai fréquentées avaient des clubs de la musique. Ceci m’a permis de me perfectionner.

Votre passe-temps préféré ?

La musique et le cinéma.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Avec le film Gito, l’ingrat, j’ai parcouru le monde. Mais, sans aucune prétention, je dois vous dire qu’il n’ ya pas mieux que le Burundi. Le climat, la beauté des paysages…

Votre lieu préféré au Burundi ?

Mon Kamenge natal. Certes, l’ambiance n’est plus toujours la même. Mais, l’endroit respire la vie : la concorde sociale, les souvenirs d’enfance entre amis, les braseros dans la rue … II n’ ya pas mieux.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Avec ma femme dernièrement, nous avons visité les îles Seychelles. Un endroit paradisiaque, ha ha ha… Je vous le dis. Prochainement, si Dieu me le permet, nous aimerions visiter l’Amérique latine et l’Australie. La 1ère destination pour voir les vestiges des anciennes civilisations de cette partie du monde, l’Australie pour ses terres sauvages.

Votre rêve de bonheur ?

Vieillir tranquillement auprès des miens

Votre plat préféré ?

Jeune, je raffolais du « fufu » (pâte de manioc avec le Mukeke). Avec l’âge et les papilles gustatives qui perdent leur acuité, il faut se discipliner. Depuis deux ans et demi, je mange sans huile et sans sel. Une recette qui fonctionne à merveille, elle a soulagé mon hypertension artérielle.

Votre chanson préférée?

Everything I do, I do it for you de Bryan Adams et Bed of roses de Bon Jovi. Mais, au-delà des préférences et des goûts pour tel ou tel autre chanteur ou chanson, il y a un vœu que j’aimerai voir se réaliser. Les personnes qui élaborent les programmes scolaires ou académiques devraient permettre que certaines chansons soient étudiées comme des classiques. Ceci, je le dis parce qu’il ya certains auteurs, tels que Canjo Amissi dont les paroles ne doivent pas tomber dans les oubliettes. Car, très inspirantes, et riches en enseignement.

Quelle radio écoutez-vous ?

Radio nationale et Isanganiro.

Avez-vous une devise ?

Aie une vision et une détermination pour la réaliser.

Votre souvenir du 1er juin 1993(le jour où le président Ndadaye a été élu) ?

Bien que craintif, au fond de moi, j’étais heureux parce que pour une fois, la voix du peuple avait été écoutée.

Votre définition de l’indépendance ?

Etre respecté par les autres pour tes choix, tes orientations en priorité sans se plier à leurs injonctions.

Votre définition de la démocratie ?

Etre à l’écoute de sa population dans le strict respect de leurs opinions en tenant en compte leurs desiderata.

Votre définition de la justice ?

L’égalité de tous devant la loi.

Chimiste de formation, comment êtes-vous devenu chanteur, cinéaste?

C’est vrai que cela puisse paraître étonnant. Mais, vous devez aussi savoir que la chimie c’est aussi de l’art. Le mélange des produits chimiques, il y a une certaine musicalité. Il faut avoir un bon œil pour apprécier le changement. Même chose que pour la musique. Mais, pour tout dire, la musique c’était dans mes gènes. Déjà lorsque j’étais à l’université d’Alger, contrairement aux autres étudiants qui s’enferment dans leurs studios pour réviser leurs syllabus, il m’était inconcevable d’étudier sans écouter de la musique. Et je ne remercierai assez jamais la musique. Elle m’a permis de sortir de ma timidité, d’avoir confiance en moi.

Vous êtes parmi les initiateurs du Festicab, comment analysez-vous l’évolution du 7e art burundais ?

Petit à petit, on franchit un palier. Grâce aux partenariats, de nouveaux horizons s’ouvrent, de nouvelles opportunités se créent.
Mais, il y a encore un hic. La perception du cinéma de certains entrepreneurs me désole. Ils voient le cinéma comme « utu genegene » (des petits amusements) alors qu’ils devraient comprendre c’est un composant de l’industrie culturelle, qu’ils devraient développer, valoriser parce que ça crée les emplois…

En 2021, le film Gito, l’ingrat aura 30 ans .Quel souvenir gardez-vous?

Je dois vous avouer que lorsque j’ai commencé à écrire son scénario, moi-même je n’y croyais pas .En 1981, de passage en Belgique, je passe voir un ami pour lui dire que j’ai terminé mes études. A ce moment, il me lance : « Léonce de retour au Burundi, il faudra faire un film.» Et de répliquer : « Non, j’ai ma licence universitaire Je rentre, je serai bien rémunéré chez moi.» Par curiosité, en 1985, j’ai commencé l’écriture de son scénario. Avec la lenteur de la correspondance postale, le produit final du scénario mettra 6 ans pour voir le jour.

Après l’avoir terminé, j’ai présenté le projet au ministre de la Culture de l’époque. Par coïncidence, cette année, il y avait un réalisateur belge qui était venu pour donner des formations en rapport avec le cinéma. Un certain Jacques Sendoz. Toujours en attente, Frédéric Ngenzebuhoro, alors ministre, lui a demandé dans quelle mesure le ministère pouvait m’aider. Et de lui proposer que j’amène d’abord mon projet.

Que s’est-il alors passé ?

Juste le temps d’y jeter un coup d’œil, le lendemain, il m’a téléphoné à la 1ère heure pour que j’amène le script. Au départ, court métrage, il m’a demandé si j’étais partant pour qu’il soit un long métrage. Alors directeur de l’école des télécommunications, avec mon salaire de 33 mille BIF, je me disais, je n’aurais rien à perdre. Parce que de toute façon, je gagnais bien ma vie. A ce moment, il m’a adjoint une personne pour quelques retouches.

A ma surprise, lorsqu’est venu le moment de signer le contrat, j’ai été étonné de l’énormité de la somme. Sous mes yeux, un contrat de 15 millions BIF. Sur le coup, j’ai failli tomber en syncope. La suite vous la connaissez. Que de prix dans tous les festivals ! Rien qu’au cours de cette année là, j’ai perçu plus de 60.000 USD. Une énorme somme à l’époque. Mais, au-delà de l’argent, je suis devenu une référence dans le monde du cinéma africain.

Avez-vous réalisé d’autres films ?

J’ai fait quatre grands films- documentaires diffusés sur TV 5 monde. (Un documentaire sur Jeanne Gapiya et son investissement dans la lutte contre le Sida), un autre sur l’histoire du Burundi intitulé Burundi 1850-1962, en attendant le retour des éléphants, (c’est par rapport à la détérioration de la faune burundaise à cause de la guerre civile), « Kubandwa » avec l’Abbé Ntabona : une façon de connaître la culture burundaise. Montrer comment les Burundais priaient avant l’arrivée des Blancs.

Commissaire à la CVR, estimez-vous satisfait par le travail déjà accompli ?

Nous sommes encore à mi-chemin. Mais, par rapport aux inquiétudes des uns et des autres, c’est normal. Comme le travail comporte un volet politique et il touche toutes les souches sociales, les victimes et les auteurs des crimes. Et compte tenu des émotions des uns et des autres, l’appréciation n’est pas toujours unanime. Il ya ceux décrient, il ya ceux qui saluent. Mais, l’objectif, c’est la réconciliation.

En tant qu’ancien chanteur, votre commentaire par rapport à la qualité et la profondeur des textes des actuels chanteurs ?

Composer une chanson, c’est une dissertation. Elle doit comporter l’introduction, le développement et la conclusion. Ceci pour dire que le chanteur doit mûrir son idée afin que le texte soit original. Le problème avec nos actuels chanteurs, c’est qu’ils ne prennent pas du temps suffisamment pour réfléchir. Non seulement des formations sont nécessaires sur le plan technique(les instruments), mais aussi sur la structuration des textes. Toutefois, il faut saluer le fait qu’ils commencent à comprendre qu’à l’instar des footballeurs, ils peuvent vivre de leur musique.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Absolument. Dieu nous a créés bon. Seulement, compte tenu des aspérités de la vie, tout un chacun peut changer.

Pensez-vous à la mort ?

Souvent, d’ailleurs. Mais, à ce moment tout ce que je demande à Dieu c’est de me préserver encore quelques jours pour que je puisse accomplir mes projets.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Merci de m’avoir créé et de m’avoir tant préservé.

Propos recueillis par Hervé Mugisha

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