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Gaël Faye : « Personne n’a changé la société avec des chansons. Personne … »

Alors qu’il vient de clôturer sa tournée de promotion de son premier album solo, Pili Pili sur un croissant au beurre (Motown France, 2013), retour sur la tournée de deux semaines du rappeur et slameur Gaël Faye, au Rwanda et au Burundi, en juin dernier. Une rencontre, à Bujumbura, où il est question de soulagement, et de colère aussi …

Gaël Faye lors du concert au Vouvouzela ©T.Mazina

Gaël Faye lors du concert au Vouvouzela, le 16 juin dernier. ©T.Mazina

Finalement, ce fameux voyage au Rwanda et au Burundi s’est réalisé. Que ressentez-vous ?

J’ai réussi à réaliser mon rêve de bout en bout. La première étape était de faire mon album entre Bujumbura et Paris, puis de le présenter sur scène avec les musiciens qui m’accompagnent depuis des années. A Kamenge, ce 15 juin, on a donné un concert devant plus de 3000 personnes avec les collines en face, en panorama. C’était très émouvant pour moi.

Il y a eu deux concerts au Rwanda, le pays d’origine de votre mère, deux autres au Burundi où vous avez grandi : quels liens entretenez-vous aujourd’hui avec ces deux pays ?

C’est tout d’abord des liens affectifs puisque j’ai ma famille et mes amis qui y vivent. Et puis, au-delà de ça, c’est aussi des histoires dramatiques mais en même temps très riches pour un travail artistique. Quand on vient de ces régions-là, on a du mal à s’exprimer à travers l’art en éludant ce qui s’y est passé. J’ai quitté le Burundi en 1995, la guerre ayant commencé deux ans plus tôt. Entre temps, le génocide rwandais a eu lieu. Par après, je revenais chaque année car mon père vivait ici. Entre les exodes, les camps de réfugiés, la guerre mondiale qu’il y a eu en RDC – parce que c’est bien une guère mondiale vu le nombre de pays africains engagés dans la guerre du Zaïre d’alors – … tout cela m’a obligé à écrire, à réfléchir sur ce qui se passait ici. Je me sens engagé, responsable à travers mon art. Je ne peux pas faire comme si de rien n’était et parler d’autre chose …

Justement, quel regard jetez-vous aujourd’hui sur la région des Grands Lacs ?

Le regard d’un pessimiste qui croit en l’avenir. On a des situations qui sont différentes. Je me souviens du Rwanda tout de suite après le génocide, ma famille est retournée vivre là-bas après son exil au Burundi : mes vacances y étaient assez difficiles, les pénuries, pas d’eau, pas d’électricité. Tout le monde était affecté par ce qui venait de se passer, on était dans un cimetière à ciel ouvert. Aujourd’hui, presque 20 ans plus tard, à Kigali, on se croirait dans une mégalopole internationale ! A côté de ça, je vois le Burundi qui a du mal à trouver ses repères. Je ne vois pas d’amélioration. J’y ai cru un moment donné, il y a quelques années…et puis là je sens qu’il y a des tensions qui reviennent. Je suis un peu inquiet par rapport à tout ça, j’ai le sentiment qu’on est toujours en train de danser sur des barils de poudre.

Ce sentiment doux-amer, on le retrouve notamment dans le nom de l’album « Pili-pili sur un croissant au beurre », qui fait notamment référence à vos parents. Pouvez-vous expliquer ce titre ?

Pili-pili, c’est le nom qu’on donne au piment ici, dans la région. Le croissant au beurre, c’est de la viennoiserie par excellence. Dans ce titre, je voulais parler de cette double appartenance dans laquelle j’ai grandi, évolué. Cet entre-deux rives. Il y a un autre morceau sur l’album qui s’appelle Afrance que j’aurais pu reprendre pour le nom de l’album parce que, finalement, il reflète encore un peu plus l’idée que je me fais du métissage dans lequel je suis. Un métissage que je concçois comme une imbrication de cultures à la fin indifférenciables. Y a pas de 50-50 pour moi, il y a 100% de ce qui nous fait, ce qui nous constitue. Et dans Afrance – contraction d’Afrique et France – j’aimais bien cette idée.

Mais ce n’est pas le titre que vous avez choisi …

Oui, j’ai finalement gardé Pili-pili sur un croissant au beurre. L’expression a quelque chose de plus poétique, de plus intrigant. Mais toutes les chansons de l’album sont travaillées sur deux pôles, deux axes. Par exemple, une chanson comme Fils du Hip-hop rappelle cette tension propre à cet art, où il y a une volonté de s’élever socialement tout en restant un porte-parole de la base, de l’underground, des couches sociales inférieures.

Métissage, appartenance multiple, multiculturel, monde, voyages, … Des mots qui reviennent dans vos propos, vos chansons. Et « identité », cela signifie quoi, pour vous ?

C’est … c’est une question délicate (rires). Mais disons que pour moi, on est le fruit de ses expériences, de ce qui nous a traversé. C’est presque biologique, physiologique, c’est compliqué de se définir à travers des nationalités, des frontières. Moi, je sais qu’au Burundi, on me considère comme un p’tit blanc et que je ne serai peut-être jamais comme ce Burundais qui ne quittera jamais son pays, ou sa colline. Mais je me sens quand même burundais malgré ça. C’est en moi, avec aussi ce que j’ai de Rwandais, de Français. Et puis, je me dis qu’en s’appuyant sur ça, il faut essayer de dépasser les appartenances. Une identité sert à être dépassée, à se connaître pour mieux se dépasser et voir l’autre dans ce qu’il a d’humain. Parce que j’ai trop souffert, même au Burundi, d’être renvoyé à mes origines. Une fois j’étais blanc, une fois j’étais le fils d’une Rwandaise, une autre j’étais un Tutsi, une fois j’étais un Français avec tout ce qu’a pu faire la France au Rwanda… On m’a toujours renvoyé à des choses pour me catégoriser, à un âge auquel je ne comprenais pas la situation.

Gaël sur scène ©J-M.Ngendahayo

Gaël sur scène ©J-M.Ngendahayo

Un autre élément : c’est que le rappeur métis que vous êtes aujourd’hui et qui dénonce les travers d’une société dominée par la finance, a été auparavant trader à la City ! Alors, finalement, qui êtes vous ?

[Rires…] Ça, ce sont des parcours de vie ! Je pense qu’on ne choisit pas tout le temps sa vie. Élève, je n’étais ni bon, ni mauvais. J’ai juste fait un parcours qui fait que de stage en diplôme, on se retrouve dans une entreprise, on est là juste parce qu’il faut gagner sa vie. On ne se pose pas la question de ce qu’on aime véritablement, de ce qui nous fait vibrer, exister. On choisit une voie par défaut, parce que ça remplit le frigo et que ça paie le loyer. Et moi, c’est ce qui s’est passé. J’avais aissi une chance : ma passion de l’écriture et de la musique. Je me suis finalement rendu compte qu’il n’y avait pas de sens à mon existence. Et cet album, c’est ce qui m’a donné la motivation de tout plaquer et me lancer corps et âme dans ce métier d’artiste, de bohémien, de saltimbanque… On ne sait pas de quoi demain sera fait mais ça me correspond mieux que l’assurance de travailler et le bonus de fin d’année.

Le Gaël Faye de ce jour est donc un homme apaisé …

Disons que oui. Aujourd’hui, si je veux quelque chose, je le fais et il y a du sens derrière. Comme ce voyage au Burundi par exemple : personne ne nous a aidés, aucune institution culturelle ici n’a été là pour un soutien. J’ai tout financé avec mon petit label : les billets d’avion, le matériel, l’organisation. Cela peut paraître dérisoire pour certains, mais à notre petite échelle, c’était un pari qui n’était pas gagné d’avance. Bien sûr je ressens une satisfaction personnelle à le faire. Mais c’est aussi une manière de dire : « On ne vous attends pas pour avancer », une revanche vis-à-vis de certaines institutions qui n’ont pas souhaité nous accueillir alors que je sais que j’ai complètement ma place, ici, au Burundi. La preuve : il y a du monde à mes concerts, ce qui prouve que nous sommes légitimes dans notre démarche artistique.

Justement, sur l’album, on retrouve le titre « Président » enregistré avec l’Angolais Bonga … Un texte piquant : est-ce que cela vous a causé des problèmes pour revenir ici au Burundi ?

Non. Disons simplement qu’il y a des gens qui anticipent des problèmes, au Burundi. On a nous dit : « On ne peut pas vous recevoir parce qu’il y a des chansons avec tels propos, vous allez froisser un tel ou un tel. » Pourtant, j’étais et je reste persuadé que non. Je me sens responsable quand j’écris, je ne suis pas bête. Je sais ce que les gens peuvent recevoir et interpréter. Vous savez, quand j’écris, je ne me dit pas : « Je suis dans mon cocon en Europe, je vais faire du name dropping, la jouer rebelle en sachant que je ne pourrai pas chanter ce titre-là par la suite au pays… » Président, c’est un titre que j’ai chanté à Bujumbura, elle est passée à la radio, je l’ai chanté dans d’autres pays d’Afrique, en Centrafrique par exemple. Et je n’ai jamais eu de problèmes, ou en tout cas, on ne me l’a pas dit.

Oui, … mais qu’est-ce qui vous dérange dans tout cela, au final ?

Je me suis rendu compte que les Instituts français, comme celui du Burundi qui a refusé de me recevoir, flippent avant coup. Et ça, je ne comprends pas ! Je fais des chansons pour qu’il y ait du débat, de la discussion, pas pour faire mon pseudo rebelle. Avec mes petites chansons, je ne suis rien face à des appareils d’Etat. Par contre, je vois bien comment les gens reçoivent les chansons. Je sais qu’ils comprennent ce que je veux dire !

Sauf que tout le monde n’est pas animé de bonnes intentions dans l’interprétation de vos chansons …

C’est vrai. Mais j’écris justement des chansons pour discuter avec les gens, pour faire naître de l’émotion, dans des sens opposés parfois. Je sais très bien que je ne vais pas changer la société, et que personne n’a changé la société avec des chansons. Personne. Malheureusement, il y a des artistes qui sont allés en prison et qui ont payé de leur vie leur travail. Mais ils n’ont pas choisi ça, ils ne se sont pas dits : « Tiens, je vais écrire une chanson pour aller en prison ! »

Dans vos textes, on vous sent sceptique par rapport à la société occidentale. Vous parlez d’une intégration difficile, pourtant vous retournez chaque fois en France, vous y vivez. Est-ce que ça n’est pas un peu paradoxal ?

Il n’y a pas de scepticisme par rapport à la société occidentale : au contraire cet album est une manière d’englober tout ce que je suis. Je pose des questions et bien sûr j’ai des critiques, mais ce n’est pas forcément la société occidentale en cause. C’est le système économique dans lequel on vit, dans lequel le Burundi et le Rwanda vivent et qui, moi, me dérange. Ce n’est pas tant les sociétés humaines avec leurs valeurs culturelles et leur manière d’être, bien au contraire. Le système sur lequel je m’interroge est fait pour les riches, réfléchit pour des élites et pas pour le bien de tous. Et on voit que c’est la marche que sont en train de prendre le Burundi et le Rwanda. Sinon, culturellement, j’ai plus à voir avec le western hollywoodien qu’avec le Rwanda ou le Burundi.

Vous considèrez-vous comme un artiste engagé ?

Nous, artistes, avons des choses à dire. Et on les dit. Mais personnellement, je n’ai pas l’impression d’être engagé. La situation, la réalité est bien pire que ce qu’on dénonce dans nos chansons. Si je voulais véritablement « ếtre engagé » dans le sens de l’expression généralement admis pour les artistes, il faudrait alors faire de la politique. Comme disait Mongo Beti, on prend le maquis, pas le stylo !

  7   Vos commentaires
  1. Gerard

    Salue Gael,
    Puis-je avoir ton numero telephonique SVP?
    Je trouve que vous souffrez de la culpabilité collective mon frère.
    Merci de vos propos très pacifiques.

    Je vous souhaite mille et une bénédictions, une vie sans faille et sans trop de difficultés.

  2. BURUNDAIS

    Ce gars là mérite bien son passeport burundais
    Plus burundais que lui il n’y a pas (Gaël, nous, jeunesse, reconnaissons ton travail sur l’image de ton petit pays). Gardons toujours espoir.

  3. Ngaruko Francis

    Juste un petit mot pour t’encourager dans ton entreprise d’artiste engagé.
    Etant métis moi –même, je sens que tu es bien outillé pour exprimer et communiquer les travers de la société, surtout burundaise, pour avoir vécu le plus abominable : l’injustice du péché originel d’être né métis- « Musaliyama », car « Musaliyama siri la mama ». On ne peut jamais attribuer des origines à un métis. Probablement il vient du ciel, « n’umuvejuru ».
    Quand à ton interview, le propos est réfléchi et fouillé et cela dénote d’une certaine éducation et d’une culture livresque qu’on a toujours dénié au tout métis moyen.
    Sans te rejoindre dans ton monde artistique, je continue à t’encourager à transcender les limites naturelles que l’homme en général s’impose et voudrait imposer à son entourage.
    Cher artiste bon vent

  4. Federation

    M. Gaël Faye est un cadeau du ciel pour notre sous-région! Il est d’une intelligence et cohérence rares. J’éprouve une grande admiration pour l’Homme et l’artiste! J’ai toujours en tête la magnifique chanson (et son clip) : Petit Pays!
    PS : je salue au passage la pertinence des questions du journalste, M. Damien Roulette! Un excellent travail!

  5. BIBI1er

    Bonne chance à Gaël, j’ai écouté 3 ou 4 chansons et les mélodies sont plaisantes.

    c’est un artiste bien plus connu et apprécié par les 2 diasporas que par les locaux « de base » et c’est bien dommage!

  6. Mugunza

    Salut Gael! Penses-tu réellement que la société actuelle (moderne?) a encore du temps pour méditer sur la philosophie de la vie (comme tu fais bien de la vivre) au milieu de cette cadence frénétique des problèmes qui assaillent le monde? Bonne chance.

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