Société

« Boost », la faucheuse d’avenirs

15-03-2015

Drogue dure issue de déchets de cocaïne, « boost » se présente sous la forme d’une poudre jaunâtre et floconneuse. Sniffée ou fumée en la mélangeant au cannabis, elle crée une dépendance extrême. Ce phénomène de société inquiétant est en pleine expansion parmi les jeunes.

Doses de « boost » ©Iwacu

Doses de « boost » ©Iwacu

Dès l’entrée de la maison, une odeur de laisser aller vous assaille et vous prévient que la propreté n’est pas la priorité. Le plafond vétuste du salon penche dangereusement. Au milieu de la pièce sombre et démunie, un jeune toxicomane hirsute en slip sale et baskets troués balaie nonchalamment des mégots de tout genre. Il nous envoie, moi et mon contact, nous installer à la véranda. On est à Ngagara Quartier III, point de rencontre des junkies.

Après nous, d’autres jeunes au regard trouble nous rejoignent à la véranda. Un tic commun les caractérise. Ils se grattent tout le temps. Les extrémités des doigts sont noircies par le feu. Leurs ongles sont incrustés de saleté, probablement des bouts de peau. Ils me jettent des regards soupçonneux et conversent entre eux à voix basse. De loin, je suis l’infiltré le plus flagrant qui ait jamais existé ! Au milieu de ces corps émaciés et des habits délavés, je me sens tout rondouillard et trop impeccable.

Des « sniffs » à huis clos

La pluie vient me tirer de l’embarras que mes blagues salaces n’arrivent pas à atténuer. Pour échapper aux trombes d’eau qui se déversent sur nous à travers le grillage, on migre au salon. La lumière y est absente. Je me mets un peu à l’écart pour bien observer, tout en prenant des notes sur mon téléphone. Une bonne tactique. Ils croient que je suis en train d’écrire un message. On se passe des cigarettes, l’atmosphère se détend.

À un moment donné, quelqu’un demande s’il y a quelqu’un qui a sur lui du « boost ». Sans répondre, un se lève et disparaît dans un couloir qui apparemment mène dans une pièce intérieure. Les autres se lèvent à sa suite. Je reste seul au salon avec mon contact. La peur me taraude, mais je ne veux rien montrer.

Cinq minutes après, ils reviennent, le regard allumé. « Ils viennent de sniffer. Ils n’aiment pas le faire devant les étrangers », m’explique mon contact. Les langues se délient aussitôt. Ils parlent du manque qui les rend malades, les rend faibles. J’apprends que la plupart ne quittent plus cet endroit.

Une consommation débridée

De nouveaux venus débarquent tout ruisselant d’eau de pluie. Leur truc à eux est de mélanger la poudre avec du cannabis. Ils appellent ça un « cocktail », le cannabis « sec » ne les suffit pas. Ils se mettent à l’écart des autres et fument le joint avec parcimonie. Le « boost » ne se partage pas. Pour cinq cents francs, on aura droit à deux bouffées.
Des jeunes de toutes catégories sociales se succèdent dans la maison. Parfois, c’est des adolescents de bonne famille que les effets dévastateurs de la drogue n’ont pas encore affectés, mais que le tic de grattement trahit. Le thé qu’ils sirotent de temps en temps n’est pas une façon de se réchauffer, « c’est pour raviver les effets qui, après un moment, s’estompent » me révèle mon contact.

Buyenzi, 10ème avenue, point de vente de « boost »

Confection d’un cocktail « boost-cannabis » ©Iwacu

Confection d’un cocktail « boost-cannabis » ©Iwacu

La pluie s’est calmée. Il est temps de prendre congé. J’ai sympathisé avec N.J., un consommateur. Il accepte de nous montrer où se procurer la drogue. Ce sera bien sûr contre deux doses. Nous croyons aller à Cibitoke, mais dans le taxi il se ravise. À Buyenzi, la qualité est meilleure.

La maison du fournisseur est une ruine. L’entrée se trouve dans l’arrière-cour. On entre dans la maison comme dans un moulin. La pièce centrale, au sol en terre battue, est vide. N.J. appelle le fournisseur par son nom. Un jeune homme au look de gangster écarte un rideau et nous observe. Il reconnaît N.J. La transaction ne dure pas. D’un petit flacon en plastique, il retire trois minuscules doses et empoche dix mille Fbu. Motus et bouche cousue sur la provenance réelle de la substance.

Prêts à tout pour s’en procurer

N.J. a trente-quatre ans. Il porte des habits trop grands pour lui, sales, et sa taille fluette ne lui fait pas paraître son âge. Il a découvert le « boost » en 2012. « En ces temps, il n’était pas du tout facile de se procurer de la drogue. Mais maintenant c’est tout à fait différent, elle est devenue très accessible » explique-t-il. Il comptabilise au moins cinq points de vente à sa connaissance.

Il admet que le « boost » est une drogue dangereuse, mais n’arrive pas à décrocher. «L’état de manque se traduit par des diarrhées, vomissements et perte d’appétit. Dans ces moments, je pourrais faire n’importe quoi pour avoir ma dose », confesse-t-il. À savoir qu’une dose coûte entre 2000 et 3000 Fbu, et que pour être satisfait il lui en faudra au moins dix par jour. « Certains d’entre nous, chassés de chez eux et sans le sou, deviennent des détrousseurs, des bandits, voire des assassins. »

A.I., consommatrice, mendie pour avoir sa dose, tandis que D., devenu kleptomane, s’est vu banni de toute sa famille.

Au vu de l’ampleur que la consommation de cette drogue est en train de prendre et la tranche d’âge de ses consommateurs, N.J. se dit inquiet pour l’avenir du pays. Quant à lui, il affirme être prêt à se reprendre en main et à sortir du circuit. N’empêche qu’avant de se quitter, il me demandera encore de lui refiler de l’argent pour une autre dose.
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Pierre-Claver Njejimana, psychologue traitant au Centre Neuropsychiatrique de Kamenge, est consterné : « Regardez la dévastation que cause le cannabis, pourtant qualifié de drogue légère. Imaginez alors une drogue dure comme la cocaïne. »

Il donne quelques éclaircissements sur les conséquences de la consommation d’une drogue pareille : « Les consommateurs développent des troubles du comportement ancrés. Le moindre est une négligence corporelle très poussée. Ils peuvent tremper dans n’importe quelle bavure, poussés par l’état de manque ou n’ayant pas conscience des conséquences de leurs actes. Ce genre d’addiction met un frein au développement social.»

Mis au ban de la société, c’est logique qu’ils tournent mal. « Cette catégorie de personnes est en général improductive. Ils sont perçus par la société comme des parias, des dangers. Abandonnés et stigmatisés, ils deviennent facilement des criminels », ajoute-il.

« Aussi, des maladies peuvent résulter de la consommation abusive de ces substances : cancer de l’œsophage, hypertension artérielle, des cirrhoses, etc.», prévient le psychologue. Et de conclure : « La toxicomanie est une maladie chronique caractérisée par des rechutes. Le changement du comportement addictif est en soi un processus difficile. Dans la plupart des cas, on échoue. Pour endiguer ce phénomène, il faudrait privilégier une prévention primaire, qui est une sorte de sensibilisation sur les conséquences de la consommation des stupéfiants.»
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Répertoire des principales drogues recensées au Burundi
-Cannabis
-Cocaïne blanche
-Cocaïne jaune (« boost »)
-Comprimés (clacid, indomethacine, prodnisolone 05 mg)

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