Culture

Au coin du feu avec Gratien Rukindikiza

13/10/2018 Antoine Kaburahe Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Gratien Rukindikiza
Au coin du feu avec Gratien Rukindikiza

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun
laissait parler son coeur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens
d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit
à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue
au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Gratien Rukindikiza.

Votre qualité principale ?

La persévérance. Je suis très persévérant. Je pense toujours qu’un échec prépare une réussite. Je ne suis jamais découragé et souvent j’arrive à mes objectifs.

Votre défaut principal ?

Je sais que je suis rigide et surtout quand je crois que j’ai raison. Cette rigidité est liée aussi à la rigueur que je m’impose avant tout et j’ai tendance à l’imposer aux autres.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

J’aime beaucoup l’honnêteté chez les gens. J’ai tendance à penser que tous mes amis sont honnêtes, mais je suis souvent très déçu.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

La trahison est le pire des défauts chez les autres. Je ne supporte pas quelqu’un qui trahit l’amitié sciemment comme je ne supporte pas quelqu’un qui trahit son peuple.

La femme que vous admirez le plus ?

J’admire beaucoup ma mère. Elle a enduré beaucoup de choses pour me protéger. Trois mois avant ma naissance, mon père est mort. Elle n’a jamais voulu se remarier alors que j’étais son premier enfant et elle a tenu à protéger notre terre avec beaucoup de courage et de lucidité. Elle m’a permis de suivre les études. Je l’admire aussi pour m’avoir éduqué dans l’esprit de ne pas aimer l’argent et surtout d’être généreux.

L’homme que vous admirez le plus ?

L’homme que j’admire le plus est Mandela. Il a passé des décennies en prison pour des raisons politiques. Quand il a accédé au pouvoir, il a préféré diriger un seul mandat. Qui d’autre l’a fait en Afrique ? Je n’en connais pas. Il a été maltraité par les blancs, mais à la sortie de la prison, il a protégé les blancs. Il a souvent montré l’exemple de l’unité nationale. C’est comme si l’ancien Président Buyoya avait fait des tournées dans les camps militaires en présence du Président Ndadaye juste après son élection pour apaiser le climat.
Mandela a été le dernier grand homme politique respecté et incontesté de l’Afrique.

Votre plus beau souvenir ?

Mon plus beau souvenir est le jour où j’ai pu protéger par la ruse le Président Ndadaye, sans tirer une seule cartouche. Dans la nuit du 2 au 3 juillet 1993, je commandais un peloton de 35 militaires et j’ai pu repousser une compagnie de 120 militaires de l’extérieur du palais présidentiel. Je l’ai vécu comme une grande réussite morale et patriotique, car les critères divisionnistes n’ont pas eu la place dans mon cœur. Malheureusement le beau souvenir a été gâché par cet assassinat du Président Ndadaye au moment où j’étais à l’Ile Maurice.

Votre plus triste souvenir ?

Je ne dirai pas que mon plus triste souvenir est l’assassinat du Président Ndadaye, car je n’étais pas au Burundi. En plus, un évènement survenu en mai 1972 a bouleversé ma vie. Je dirai même que cet évènement m’a orienté vers la politique dès l’âge de 11 ans. L’assassinat de notre voisin Ntaburanyi survenu en mai 1972 m’a profondément marqué.

Ntaburanyi était un voisin hutu, plus paisible que tous les citoyens et aimant les autres. Il a été tué à Kibumbu alors qu’il apportait à manger à sa femme hospitalisée. Ce qui m’a fort marqué, c’est que ma mère a tenté de lui arracher la gamelle en vain pour l’empêcher d’aller à Kibumbu où on tuait les Hutus qui y passaient. Ma mère voulait y aller à sa place. Une heure après, on nous a annoncé la terrible nouvelle de la mort de Ntaburanyi. L’assassinat de Ntaburanyi m’a fort marqué et j’ai décidé de m’intéresser à la politique pour comprendre pourquoi un humain peut tuer un autre pour des raisons absurdes. C’est cette mort de Ntaburanyi qui est à l’origine de mon entrée à l’armée afin de pouvoir justement arrêter ce genre de tragédies.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Le plus grand malheur serait de perdre un membre de ma petite famille.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

C’est sans doute l’indépendance du Burundi. La jeune génération ne comprend pas ce que c’était la colonisation. L’indépendance est un acquis primordial pour un peuple. Encore faut-il que ce peuple sache bien s’en occuper.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Le 1er juillet 1962, toujours cette date de l’indépendance.

La plus terrible ?

La plus terrible date de l’histoire burundaise est le 21 octobre 1993. L’assassinat du Président Ndadaye a été un acte ignoble, horrible quand un Président est égorgé avec une corde. Cet assassinat a plongé le Burundi dans l’horreur. Ces assassins ont rendu le pire des services que des individus peuvent rendre à sa patrie. Je me demande toujours si ces gens se regardent dans un miroir. Ils sont comptables de la descente en enfer du Burundi de 1993 jusqu’aujourd’hui.

Le métier que vous auriez aimé faire ?

J’aurais aimé être médecin pour soigner des gens. J’aurais pu soigner pour gagner ma vie et aussi soigner les gens pauvres pendant mes repos. Je pense que c’est le métier qui peut valoriser l’homme ou la femme s’il ou elle est passionnée. Tout de même, j’aurais voulu être président pendant 10 ans pour construire autrement le pays et pour réconcilier le peuple burundais. Après ce métier de 10 ans, je choisirais de prendre ma retraite sur ma colline de Kibenga pour faire l’agriculture autrement, devenir un paysan écologiste.

Votre passe-temps préféré ?

J’aime bien la lecture des livres d’économie, de politique et de société. J’aime beaucoup écrire et réfléchir sur des projets divers et variés. Je souligne ici que je n’aime pas regarder la télévision.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Kibenga, ma colline natale, en commune Kayokwe, province Mwaro. C’est une colline calme et silencieuse où il y a la joie de vivre malgré la pauvreté.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Le Japon reste mon pays préféré. J’aime beaucoup la discipline, la rigueur, l’honnêteté, l’hospitalité et le patriotisme du peuple japonais.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

Je dirai le Japon même si je l’ai déjà visité pendant plus de deux semaines. C’est un pays que j’aimerais encore revoir. Le prochain voyage que j’aimerais faire est en Nouvelle-Zélande. Mes voyages servent plus à découvrir les peuples que les pays en soi. J’aimerais constater sur place comment les Néo-Zélandais vivent, leurs habitudes et particularités.

Votre rêve de bonheur ?

Mon rêve de bonheur n’est pas dans l’égoïsme. Je serais heureux si le peuple burundais retrouvait le chemin de la paix et de la prospérité. Si tous les Burundais, réfugiés, de la diaspora, puissent rentrer dans leur pays sans être inquiétés, si tous les Burundais mangent à leur faim. Voilà mon rêve de bonheur.

Votre plat préféré ?

En toute sincérité, je n’ai pas de plat préféré. Mes plats préférés restent ceux que je prépare moi-même avec des mélanges inventés. Je sais que les hommes burundais n’aiment pas faire la cuisine, mais moi, j’aime bien. De ce fait, je suis très exigeant.

Votre chanson préférée ?

Les chansons, un domaine inconnu chez moi en dehors des reggaes de Bob Marley, Alpha Blondy et Tiken Jah.
Quelle radio écoutez-vous ? : RTL, une radio française. J’écoute bien sûr les radios Humura et Inzamba comme les autres burundais de la diaspora.

Avez-vous une devise ?

Pas du tout.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Gratien Rukindikiza jeune officier discute avec le major Buyoya à sa droite feu bikomagu

Le 1 er juin 1993 m’a laissé un goût de bonheur et de peur pour mon peuple. J’ai ressenti en moi-même un danger, un danger contre les institutions. Je me rappelle des visages de plusieurs officiers qui ne m’ont pas rassuré. La joie d’une grande partie du peuple et d’autres inquiets ; voilà le lot de la victoire du Président Ndadaye. J’ai bien compris les méfaits de la propagande, la manipulation de l’information et la diabolisation.

Votre définition de l’indépendance ?

Au-delà de l’indépendance politique, je veux dire la fin de la colonisation, l’indépendance est un état d’esprit. C’est comme la liberté. Chacun est libre de faire ce qu’il veut, mais dans la limite de la loi et du respect des autres. L’indépendance n’appartient pas aux dirigeants. Elle appartient aux citoyens sans exclusion. L’indépendance va de pair avec les ressources économiques. Elle suppose une bonne répartition de la richesse nationale. Celui qui la confisque pour soi ou sa famille ou son clan est un ennemi de l’indépendance, un ennemi de son peuple.

Votre définition de la démocratie ?

La démocratie actuelle dans le monde est un système biaisé. Une vraie arnaque contre le peuple. En réalité, il s’agit d’une vraie dictature limitée et adoucie. Ceci est valable pour les pays dits démocratiques occidentaux aussi. Un Président élu pour cinq a le droit de prendre des mesures qu’il veut, car il a une majorité à ses bottes. Il peut rétablir la peine de mort, supprimer la limite des mandats, répartir autrement la richesse au profit des riches, etc.. Il est dans ses droits sauf qu’il le fait contre son peuple. Si ce peuple est mécontent, il faudra attendre cinq ans pour élire un autre Président ou faire une révolution qui a peu de chances d’aboutir.

Pour moi, la vraie démocratie devrait permettre au peuple de révoquer à tout moment d’abord les députés individuellement sur un nombre donné de signatures d’une pétition. Refaire une élection locale. De cette façon, le peuple peut priver le Président de majorité et l’obliger à changer de politique ou de démissionner. Un pays comme le Ghana se rapproche de la vraie démocratie. Un citoyen peut porter plainte contre une décision du Président et la justice indépendante tranche. Aucune démocratie ne peut être réelle sans une justice indépendante.
En réalité, il faudra inventer la démocratie. Il faudra se référer aux Grecs du temps de Clisthène en -507 sur la démocratie appliquée et la moderniser.

Votre définition de la justice ?

La justice est une continuité de l’injustice sociale. Un citoyen pauvre ne pourra pas payer un avocat et il a peu de chance de gagner un procès. Dans un système corrompu, la justice est le bras droit. La justice doit se détacher de l’exécutif et la cour chargée de juger les ministres, députés, Présidents et autres grands de ces pays devait être composée par un tiers de magistrats formé, un autre tiers par la société civile et un autre tiers par des élus régionaux à suffrage universel et désigné juste pour un procès. Tous les membres de cette cour pourraient être récusés par les citoyens par le moyen de pétitions.

Si vous étiez ministre de la Défense, quelles seraient vos deux premières mesures ?

La première mesure serait de dépolitiser l’armée. Contrairement à ce qu’on pense, la politisation de l’armée date du temps de l’ancien Président Buyoya. Le jour où ils ont donné obligatoirement les cartes du parti Uprona à tous les militaires, ils ont politisé l’armée. Cette politisation se ferait avec une mise à l’écart de tous les officiers qui s’immiscent dans la politique. Les postes clés de l’armée seraient dévolus à ceux qui n’inspirent pas une méfiance des autres en raison de leur penchant politique. Je serais très sévère avec les politiciens qui sollicitent des militaires pour des raisons politiques ou de volonté de terroriser une partie de la population d’une telle ou telle autre ethnie, religion, province, etc.

La deuxième mesure serait de rétablir la combativité des militaires à travers la formation, les entraînements intensifs, les manœuvres militaires qui n’existent plus depuis plus de 30 ans. Il s’agirait aussi de la reprise de commandement. Le chef est un chef et les militaires doivent respecter et suivre les ordres sans tenir compte d’autres considérations ; sauf bien sûr quand il s’agit de commettre des bavures. Comme on l’apprenait, tout ordre manifestement illégal est susceptible du refus d’exécution. Cette combativité ne peut être améliorée que quand les militaires se sentent unis, comprennent qu’ils forment un seul corps au service de la nation, du peuple et non d’un homme. Bref, il serait question de construire une armée préparée moralement et techniquement à défendre le pays.

Si vous étiez ministre de l’Economie, quelles seraient vos deux premières mesures ?

La première mesure serait de favoriser l’industrialisation du Burundi par le biais de plusieurs outils. Tout d’abord, ce sont les produits importés qui seraient favorisés pour la production afin d’économiser les devises. Ces entreprises auraient des associés participatifs. Ainsi, il y aurait des levées de fonds en fonction des biens à produire. La diaspora, les Burundais de l’intérieur pourraient acheter des actions comme à la bourse. Par ailleurs, la gestion serait très transparente et les actionnaires auraient plus de pouvoir. L’Etat ne pourrait pas dépasser 20 % du capital. Ces entreprises bénéficieraient d’un allégement d’impôt les 5 premières années. L’industrialisation suppose aussi une capitalisation. Il y aurait aussi une obligation d’investir un tiers des bénéfices dans les immobilisations.

La deuxième mesure serait de favoriser la créativité et l’entreprise par plusieurs mesures notamment l’accès au crédit moins cher avec un taux directeur bancaire de 5 % et aussi avec une création d’une assurance publique apportant des garanties pour les crédits concernant des projets innovants, écologiques et agricoles. Il y aurait des dispositifs pour permettre aux jeunes de créer des start up.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Oui, je crois à la bonté humaine, mais je pense que l’homme est victime de sa société qui le change négativement.
Pensez-vous à la mort ? : La mort est une notion présente chez moi. Je l’ai frôlée plus de trois fois et je dis que chaque année est une victoire. Je demande toujours à la mort d’attendre que je termine ma mission, celle de ma famille et aussi toutes mes actions de solidarité et humanitaires. C’est en ce moment qu’on pourra négocier les délais. La mort est un passage obligé pour nous tous. Mais c’est le terme QUAND qui prédomine.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Si je me retrouvais devant Dieu, je lui demanderais si réellement il est omnipuissant, omnipotent et omniprésent. S’il me dit oui, je lui demanderais ce qu’il faisait quand les Burundais ont massacré leurs frères et sœurs en 1962, 1965, 1972, 1988, 1993, 1994, etc.Je lui demanderais pourquoi il laisse les plus croyants de tous, je nomme les Africains, dans la misère, la guerre alors que les Européens moins croyants sont en grande majorité hors misère et dans la paix. Je lui demanderais pourquoi il punit ainsi les Africains. Je lui dirais que si Satan est plus puissant que lui, que Dieu avoue alors son impuissance et nous les terriens, cherchions un autre protecteur.

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Bio express

Gratien RUKINDIKIZA est né le 05 avril 1961 en commune Kayokwe, province Mwaro. Il a fait l’Institut supérieur des cadres militaires (ISCAM) en faculté de sciences économiques, option gestion et administration des entreprises. Il a terminé les cours académiques et militaires en 1987. Il a travaillé à Muyinga en tant que chef de peloton au départ et commandant de compagnie après. En 1991, en tant que lieutenant, il a fait une école de gendarmerie et a été muté au bataillon d’intervention de Bujumbura en 1992. Après les élections présidentielles en 1993, le Président NDADAYE a choisi le capitaine RUKINDIKIZA pour être responsable de sa sécurité. Il est surtout connu dans les milieux politiques et journalistiques pour avoir contré une tentative de coup d’Etat avant la prise de pouvoir contre le Président NDADAYE. Le 21 octobre 1993, le capitaine Gratien RUKINDIKIZA était à l’Ile Maurice en mission lors du coup d’Etat contre NDADAYE. Gratien RUKINDIKIZA a fait un entrainement au GSIGN en France au mois de novembre 1993 et il est devenu un réfugié politique en France à la fin de la formation. Il s’est orienté dans les métiers de finances en France et exerce depuis plus de vingt ans en tant que chef comptable dans le privé. En dehors de son métier de chef comptable, Gratien RUKINDIKIZA intervient en tant qu’éditorialiste à la chaîne de télévision Africa24. Il est aussi le président de la diaspora burundaise en France réunie dans le Rassemblement de la Diaspora Burundaise en France (RDBF), président de la diaspora burundaise en Europe (FODIB). Il est aussi le vice-président du comité international et de jumelage de la ville de Cachan en France. Il préside aussi l’association Fraternité Ubuvukanyi qui intervient dans le domaine sanitaire en commune de Kayokwe. Gratien RUKINDIKIZA est marié et père de trois enfants de 21 ans, 18 ans et 13 ans.

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