Marie-France Cros
La liberté d’expression et celle des médias était un des principaux acquis des dix années de gouvernance CNDD-FDD. Récemment encore, juste avant l’explosion des protestations contre le troisième mandat du président Pierre Nkurunziza, j’avais été frappée par le profond changement survenu à cet égard chez les Burundais au cours des années.
Dix, quinze ou vingt ans auparavant, il était habituel, pour un reporter étranger, de rencontrer des Burundais clandestinement. Une conversation sans témoin, au milieu d’un jardin, se déroulait à voix basse – qui baissait encore aux passages les plus compromettants pour le pouvoir alors en place – accompagnée de coups d’œil inquiets aux alentours. Jamais on ne parlait politique dans un endroit public ou devant témoin(s) – sauf les autorités en place, du moins lorsqu’elles vous servaient le discours officiel, parfois démenti en privé un peu plus tard.
Tout cela avait bien changé.
La liberté de presse exercée sous le CNDD-FDD n’a pas toujours été exemplaire : il y a eu des menaces contre des journalistes par des personnes en position d’autorité, et il y a eu des articles/émissions aux données non vérifiées, plus proches de la diffamation que de l’information, ou marqués par un constant parti pris sans alternative. A cet égard, il faut saluer l’effort d’Iwacu pour diffuser des avis divergents sur un sujet controversé et séparer l’information du commentaire, effort qui fait honneur à la profession.
Les restrictions à la diffusion des radios indépendantes proches de l’opposition, suivies de la destruction de médias, mettent en péril la liberté de la presse au Burundi, tandis que la violence de la répression des opposants au troisième mandat présidentiel compromet fortement la liberté d’expression individuelle.
Leurs promoteurs espèrent, par la peur, donner l’impression d’une unité nationale sur les problèmes de l’heure. S’ils arrivent à faire taire toutes les voix discordantes sur le troisième mandat, ils pousseront nécessairement leur effort un peu plus loin et feront taire toute divergence sur tous les sujets d’importance, comme cela s’est vu dans la plupart des pays placés dans la même situation.
Car le Burundi n’est pas la première nation dont les autorités sont tentées d’imposer un unanimisme de façade. Partout où cela se pratique surgissent des résistances – la passive, de presque tous, et la clandestine, des actifs – et des mouvements armés. Les régimes militaires tutsi au Burundi interdisaient toute mention de l’ethnie : cela a-t-il empêché des massacres ethniques, des milices ethniques, une guerre ethnique?
Comment repérer les mouvements profonds qui agitent la population quand chaque Burundais aura repris l’habitude de se taire? Il est bien connu que 80% des activités des services de renseignement des pays occidentaux consistent à… lire/écouter la presse. Le Burundi pourra-t-il jamais se payer autant d’analystes de l’information qu’il compte de journalistes aujourd’hui ?
Dans les pays sans liberté d’expression, la résistance passive de la population et les mouvements armés sont généralement peu à peu renforcés par le mécontentement croissant des citoyens devant le recul des performances nationales et la hausse de la misère. Car l’absence de liberté d’expression interdit tout débat public sur les questions fondamentales et chacun sait que c’est de la confrontation des idées que naissent les progrès et les succès.
Le CNDD-FDD est aujourd’hui placé devant un dilemme : préserver ses acquis, dont les libertés de presse et d’expression, ou rejoindre les cohortes de partis sans âme, fossoyeurs des libertés et des rêves de leur peuple.
Journaliste à La Libre Belgique depuis 1981, Marie-France Cros a travaillé quelques années aux faits divers avant de passer à l’actualité internationale – Amérique latine puis Afrique. Elle suit l’actualité burundaise pour La Libre depuis 1988.