Lundi 02 février 2026

Edition spéciale

Burundi, ne perdez pas vos atouts

Filip Reyntjens

Depuis qu’il a retrouvé la paix dans la première moitié des années 2000, le Burundi pouvait s’enorgueillir d’une presse libre et généralement de bonne qualité, d’une société civile vigoureuse et autonome, d’une réelle liberté d’expression, de réunion et d’association, et d’un espace politique relativement ouvert. Grâce à une astucieuse ingénierie institutionnelle, il avait également réussi à juguler le démon ethnique qui, par le passé, avait causé tant de désastres humains. Même si certains de ces acquis avaient perdu leur élan ces dernières années, comparé à d’autres pays d’Afrique, et notamment son voisin du nord, le Burundi était donc un lieu d’espoir.

Toutes ces avancées, pourtant essentielles pour l’avenir tant politique qu’économique, sont gravement compromises depuis quelques semaines. Le processus électoral risque de devenir illégitime, l’opposition est réduite au silence, les médias sont soumis à rude épreuve, voire détruits humainement et matériellement, la société civile – à part l’Eglise catholique – est en train d’être anéantie, ceux exerçant leur droit de manifester risquent leur peau dans les rues de Bujumbura et ailleurs. Le pouvoir judiciaire, la Cour constitutionnelle en particulier, est discrédité, et la police et au moins une partie de l’armée sont politisées, risquant de retomber dans les travers d’un passé qu’on espérait révolu. En outre, trois signes très inquiétants viennent renforcer les craintes. Plus de cent mille Barundi ont cherché refuge à l’étranger ; le phénomène de la violence milicienne revient ; et le monstre de la mobilisation ethnique montre à nouveau, discrètement, son visage horrible.

Les dangers que court le Burundi sont particulièrement bien illustrés par le sort de la presse. Les médias de la haine des années 1990 avaient heureusement cédé la place à ceux dédiés à la paix, la réconciliation et l’analyse franche et responsable des défis politiques, sociaux et politiques d’un pays pauvre qui tentait de se redresser après avoir franchi le creux de la vague. Une presse indépendante et critique, non seulement envers le pouvoir, est un outil absolument essentiel pour le développement de tout pays. Ces médias sont aujourd’hui gravement menacés. Ils ouvrent pourtant la voie au débat, permettent de rectifier le tir, placent tous devant leurs responsabilités, et aident à découvrir le « pour » et le « contre ». Même si la fermeture du débat et l’imposition du « prêt à penser » peut paraître commode à court et à moyen terme, sur le plus long terme, elle mène à l’impasse.

Ceux à l’origine de cette évolution désastreuse prennent une lourde responsabilité. Ils doivent se ressaisir et assumer leur place dans l’histoire du Burundi, mettre de côté leurs intérêts individuels ou sectaires, et accepter d’œuvrer pour le bien commun. Il n’est sans doute pas trop tard, mais le temps qui reste est très limité. Allez, Burundais de tous bords, à vous de montrer que vous faites mieux que les autres. Soyez un succès et non un anti-modèle.

 

Filip Reyntjens est professeur à l’Institut de politique et de gestion du développement de l’Université d’Anvers. Il travaille depuis bientôt quarante ans sur la région des grands lacs, à laquelle il a consacré plusieurs livres et de nombreux articles scientifiques.

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