Melchior Mbonimpa
Il y a quelques années, un ami m’a dit : « Depuis que les tiens sont au pouvoir, tu n’écris plus, tu ne te prononces sur rien. » Je n’ai pas demandé de quels « miens » il était question. J’ai compris qu’il parlait des Hutu du Burundi. J’aurais pu répondre, preuves à l’appui, qu’il se trompait, que je ne m’étais pas tu dans toutes les langues, mais c’était vrai que je prenais position moins souvent, pour une raison très simple : la liberté d’expression, même limitée et imparfaite, existait au Burundi. Qui étais-je pour croire que mon opinion serait plus valable que celles qu’exprimaient, sur le terrain, une multitude de voix qui profitaient de la parole enfin libérée?
Et maintenant, je suis interpellé par Antoine Kaburahe, directeur d’Iwacu : « Il faut agir de toute urgence, pour nous, pour tous les confrères aujourd’hui menacés et pour toute la population burundaise. » Je pourrais me défiler, tergiverser, inventer des prétextes pour me soustraire au devoir de parler, mais tous mes arguments ne seraient que des sophismes de la lâcheté. Il n’y a donc qu’un choix : répondre à l’invitation en sachant que ma contribution ne sera qu’une goutte d’eau dans l’océan, mais aussi, que sans gouttes, il n’y aurait pas d’océan.
Le jour du coup d’État manqué, on m’a demandé de commenter « à chaud », ce qui se passait dans mon pays d’origine. J’ai hésité parce que la situation exigeait beaucoup de rigueur et de prudence, mais j’ai finalement accepté de prendre la parole car je tenais à dire deux choses. D’abord, que c’est aberrant d’applaudir un coup d’État, car c’est une négation pure et simple de la démocratie. Ensuite, que les ‘putschistes’ ont eu tort d’assister sans intervenir à la destruction d’une radio par les manifestants, sous prétexte qu’elle défendait les points de vue du parti au pouvoir. Comme si la multiplicité des médias et la divergence des opinions n’était pas un signe de santé démocratique! Cette première destruction d’un organe de presse a été l’une des causes, peut-être pas la seule, de l’anéantissement des autres médias dits « indépendants ». Ceux qui se sont livrés à ce vandalisme honteux, quelles que soient leurs affiliations politiques, se valent et ne valent pas cher.
Il y a des leçons à tirer de la confusion actuelle : la liberté d’expression, tout comme la démocratie, n’est jamais conquise une fois pour toutes. C’est un apprentissage, un combat continu, une longue marche au cours de laquelle on est comme un cycliste qui descend une pente et qui ne peut s’arrêter sans tomber. Et la liberté d’expression ne peut pas être absolue. Elle ne peut s’exercer que dans certaines limites, y compris en Occident. Ainsi, je constate que dans mon pays d’accueil, il y a des sujets tabous : peu de journalistes oseraient nier la shoah ou critiquer ouvertement les obèses, les homosexuels, les handicapés, les Amérindiens…
Par contre, quand les Occidentaux publient des caricatures du Prophète Muhammad, ils invoquent la liberté d’expression, mais ils oublient trop facilement les conséquences de cette provocation dans les pays musulmans du Moyen-Orient et d’Afrique: les foules en délire brûlent les églises et massacrent les minorités chrétiennes. Ces pauvres victimes n’ont pourtant pas posé leur candidature pour le martyre au nom de la liberté d’expression. Si la répression des médias est inacceptable, il faut aussi rappeler que les médias qui mettent de l’huile sur le feu, diffusent des demi-vérités et même, des contre-vérités, trahissent leur mission. Je ne prône pas l’auto-censure, mais la responsabilité.
Cela dit, ils se trompent, ceux qui pensent qu’il y a un quelconque profit à tirer de la réduction des autres au silence, à l’aphasie. Cela me rappelle cette « Parole d’Afrique » : « Il se trompe, celui qui dit que la parole n’est rien, car, sans elle, rien n’arrive à l’homme… Celui qui prétend que la parole n’est rien n’est en fait rien lui-même [1]. » Heureusement, le Burundi n’est pas encore un désert ou un hiver médiatique. Il faut espérer que le pire n’est pas sûr, que ce recul de la démocratie n’est pas définitif, que nous ne serons pas réduits à dépendre de la rumeur, et que la régression vers la pensée unique n’aura pas lieu, grâce au courage de quelques-uns, de ceux qui veulent « Rester debout. Malgré tout ».
Melchior Mbonimpa, Canadien d’origine burundaise, est professeur titulaire et enseigne les grandes religions du monde depuis 24 ans à l’Université de Sudbury. Il a été directeur du département des sciences religieuses de cette université pendant 15 ans et directeur de son centre d’éthique pendant 12 ans. Il a publié 12 livres dont 6 essais et 6 romans.