Lundi 02 février 2026

Edition spéciale

Arusha mon amour !

Jean-François Bastin

C’est fou ce que l’Accord d’Arusha, tant vilipendé à l’époque, fait aujourd’hui l’unanimité. Il aura fallu quinze ans pour qu’il soit considéré enfin pour ce qu’il est : un grand compromis historique, un accord nécessaire et vital pour le Burundi.

Ceux qui avaient monopolisé le pouvoir auparavant ont eu beaucoup de mal à signer cet accord, et bien des Burundais l’ont vécu longtemps comme une défaite, un renoncement, avant de le parer de toutes les vertus. Oui, Arusha est le socle de la démocratie espérée et toujours inachevée. Aujourd’hui, le socle est ébranlé, l’édifice à moitié construit menace de s’écrouler. Et l’immense majorité des Burundais a déjà la nostalgie de l’Accord.

Depuis le 26 avril, ce nom d’Arusha est devenu le principal slogan des protestataires et l’on a vu de plus en plus de manifestations se terminer par l’hymne national ! La rue et le peuple se sont approprié les symboles, hymne et drapeau, dont les régimes despotiques avaient fait leur apanage. La démocratie s’est mise en marche, de la façon la moins prévisible qui soit.

On assiste depuis le 26 avril à une révolution socio-culturelle qui révèle une puissante accélération de l’histoire. Pour la première fois, de mémoire de Burundais, le peuple dicte sa volonté sans attendre un signal venu d’en haut. Le mouvement n’est dirigé par personne, ni leader politique, ni leader de la « société civile » : maintenant ce sont eux qui suivent la foule, par leurs tweets et leurs posts ou par de brèves apparitions dans les manifestations, pour les plus courageux d’entre eux. Pendant les journées glorieuses du mouvement, du 10 au 13 mai, les hommes ont aussi commencé à suivre les femmes, qui marchaient en tête des cortèges, superbes et désarmées, indomptables face à des policiers médusés puis furieux. Une anecdote a fait le tour de la ville : un officier de police a reconnu sa fille parmi les manifestantes ! Image forte des changement qui travaillent la société et touchent tous les milieux.

Pour ceux qui ont connu Bujumbura balkanisée aux pires heures de la guerre civile, un autre spectacle fascine : celui des manifestants hutu et tutsi mélangés, dans des communes qui ne se limitent plus à Musaga, Ngagara et Nyakabiga ; la protestation s’est insinuée partout, Kanyosha a fait la jonction avec Musaga, commune originellement très tutsi où des militants hutu sont descendus des collines environnantes et ont parfois été herbergés la nuit pour se retrouver sur les barricades à 6 heures du matin. Ce mouvement n’a cessé de s’étendre jusqu’au 13 mai, jour d’euphorie et de désillusion. Le matin du 13, les manifestants étaient un peu partout, plus mélangés que jamais, femmes à l’avant-garde sur la place de l’indépendance. Et puis il y a eu le « putsch », puisqu’il faut bien nommer cette annonce bizarre d’un retour à l’ordre militaire. La population a déferlé dans la ville, dans toutes les communes, pour célébrer une victoire qu’on était en train de lui voler…

Mais rien de tout cela n’est fini. Le désir d’Arusha est remonté à la surface, le mouvement n’a pas été cassé, la protestation a repris malgré le sang versé et les médias dévastés. Le putsch a été un cadeau providentiel pour le pouvoir finissant, mais le 25 avril a bien été le révélateur des transformations de la société burundaise, et celles-ci sont profondes. De même que la différence entre la ville et la campagne s’atténue. Ce qui se passe à Bujumbura n’est pas ignoré du pays, où la protestation pointe en divers endroits. En 2015, l’information est devenue inarrêtable, tout le monde sait, personne n’ignore que la troisième candidature est la cause originelle des événements et qu’elle est contraire au compromis d’Arusha, qui s’intitulait précisément « accord pour la paix et la réconciliation au Burundi »…

La paix s’est enfuie comme deux radios sont parties en fumée, il y a un lien inextricable entre ces faits, comme entre les libertés et la démocratie qui ont fondé l’Accord. Tout se tient : la presse brisée est devenue le symptôme de l’ordre perdu, de la parole trahie, de la démocratie bafouée. Et tout s’est arrêté brutalement. Plus rien ne va au Burundi, sauf cette « nouvelle société » qui s’est révélée, sauf ces jeunes révoltés et ces femmes déterminées qui refusent que leur pays ne retourne en arrière.

 

Jean-François Bastin a été journaliste à la RTBF et effectué de nombreux reportages en Afrique, au Proche-Orient et en Europe de 1975 à 1989. Il a dirigé le service international du Journal Télévisé puis le magazine L’Hebdo de 1990 à 1996. Il est l’auteur ou co-auteur de 24 films documentaires, réalisés notamment en RDC et au Burundi. Il a quitté la RTBF en 2003. Il travaille depuis lors auprès des journalistes des médias publics et privés burundais engagés dans la démocratisation de leur pays, dans le cadre de différents programmes de coopération. Il est l’auteur de trois livres : Le phénomène Libre Belgique, Les Gueux du stade, La dernière scène.

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