En vue de restaurer ses étudiants qui vivent dans des conditions déplorables, l’Université du Burundi (UB) envisage de faire appel à un service de restauration privé. Nombre d’intervenants dans ce secteur trouvent que cela devrait être la dernière option. S’il advenait que c’est le dernier choix, ils trouvent qu’il doit y avoir une implication de toutes les parties prenantes afin d’offrir ce service aux étudiants à un prix abordable.
« Afin de restaurer ses étudiants par un service de restauration privé, la Direction de l’Université du Burundi invite toute personne intéressée par ce service à contacter la Direction des Services sociaux de l’Université du Burundi à partir du 1er au 28 février 2026 pour des informations nécessaires. », peut-on lire dans un communiqué du Rectorat de l’Université du Burundi du 27 janvier 2026.
Interrogé, le recteur de l’UB, Prudence Bararunyeretse, n’a pas voulu donner plus de détails. « C’est un projet. Nous explorons tous les scenarios afin de juger le plus profitable. Actuellement, on ne peut pas lancer un appel d’offres, car le budget n’est pas encore disponible. » Iwacu a essayé de joindre le représentant des étudiants de l’UB sans succès.
Un projet qui fait son chemin depuis des années
Il s’agit d’un projet envisagé par les autorités burundaises depuis des années. Lors d’une réunion du 14 novembre 2025 avec des promoteurs des écoles et des universités privées, le ministre de l’Education nationale et de la Recherche scientifique, François Havyarimana, avait souligné que l’UB et l’Ecole Normale supérieure (ENS) possèdent des espaces vides qui sont disponibles à quiconque voudrait construire des bâtiments pour la restauration et le logement. Il a d’ailleurs invité à créer des internats dans les écoles ainsi que des homes et restaurants universitaires afin de contribuer à l’amélioration de la qualité des enseignements et des apprentissages.
Lors du Conseil des ministres du 12 juin 2024, le constat a été qu’avec l’accroissement incessant des effectifs des étudiants et les moyens financiers lui accordés, l’UB n’est plus à mesure de réhabiliter ses infrastructures, de s’offrir des équipements socio-académiques de qualité ainsi que d’assurer le service d’hébergement et de restauration.
Dans la foulée, le conseil a proposé des pistes de redynamisation des services sociaux ainsi que des scenarii de rentabilisation du patrimoine de l’UB avec notamment l’implication du secteur privé ainsi que l’augmentation du prêt-bourse.
Le 21 août 2024, lors d’une séance plénière de présentation du rapport de descente effectuée par la commission permanente chargée de l’éducation pour s’enquérir des défis de l’enseignement supérieur public au Burundi, le président de l’Assemblée nationale, Daniel Gélase Ndabirabe, a poussé la réflexion très loin.
« Il faut que les citoyens burundais s’organisent et s’approprient eux-mêmes les questions en rapport avec l’éducation. Que les gens se mettent ensemble sur les collines et construisent les universités pendant les travaux communautaires, et l’Etat viendra pour appuyer. » Et d’ajouter : « Il n’est pas nécessaire que l’État restaure les étudiants. Si ces universités sont implantées dans les collectivités, les produits alimentaires seront moins chers et, de plus, les étudiants n’auront pas à parcourir de longues distances pour chercher un logement. »
Quid du prêt-bourse ?
Actuellement, les montants attribués aux étudiants sont : 100 000 BIF pour le 1er cycle, 150 000 BIF pour le 2ècycle et 200 000 BIF pour le 3ècycle. Pour obtenir le prêt-bourse, les candidats doivent d’abord signer un contrat annuel renouvelable. Cette formalité assure que les bénéficiaires s’engagent à respecter les termes du prêt. Ces montants couvrent la restauration, le transport, l’hébergement et les soins aux étudiants durant leurs études.
Nombre d’observateurs se posent des questions. La restauration des étudiants par un service privé va-elle atténuer la situation de précarité dans laquelle vivent les étudiants de l’UB ? Le prêt-bourse actuel permettra-t-il aux étudiants d’avoir un repas décent ?
Réactions
Zacharie Ndayisaba : « Tous les partenaires sociaux devraient se mettre ensemble pour analyser tous les contours. »
Le président du Syndicat du personnel administratif et technique de l’Université du Burundi (Spatub) pense que la Direction de l’UB tente de trouver une solution aux problèmes persistants d’absence de service de restauration adéquat dans les campus depuis la fermeture des restaurants universitaires. « Actuellement, les étudiants logés dans les campus ainsi que les externes peinent à trouver un menu proportionnel au montant du prêt-bourse qu’ils perçoivent mensuellement. La plupart d’entre eux passent des journées entières dans les auditoires sans avoir quoi mettre sous la dent. »

Zacharie Ndayisaba s’interroge : « Si la plupart des salariés de l’UB ne parviennent pas à s’acheter une assiette de haricot et pomme de terre sur le lieu de travail, je me demande comment pourrait le faire un étudiant qui perçoit une somme de 100 mille BIF de prêt-bourse pour couvrir ses besoins en logement, restauration, déplacement, … »
Pour M. Ndayisaba, l’idéal serait que le gouvernement prenne en charge à la fois le logement et la restauration des étudiants suivant des critères bien conçus comme ça se faisait avant. « C’est vrai que la Direction de l’Université a déjà tenté le transfert de cette noble responsabilité aux privés dans certains campus de l’intérieur du pays comme celui de Nyamugerera à Bubanza et Buhumuza à Cankuzo mais, ça sera pratiquement difficile dans les campus de la ville de Bujumbura. »
A titre d’exemple, indique le syndicaliste, la Direction de l’UB a confié la restauration des étudiants du campus Rohero à un opérateur économique privé depuis un certain temps mais, il semble que ça n’a pas marché. « Ce dernier s’est contenté d’aménager et de transformer l’espace qu’on lui avait octroyé en un Restaurant-Bar ouvert à tout public. »
Pour M. Ndayisaba, s’il advenait que confier la restauration des étudiants aux privés soit l’unique option possible, tous les partenaires sociaux (la Direction de l’UB, les représentants des travailleurs, la représentation générale des étudiants) devraient se mettre ensemble pour analyser tous les contours de cette problématique, définir les termes de référence et ouvrir la concurrence au public. « Autrement, à voir la manière dont le communiqué est libellé, les attentes ne peuvent pas répondre à la problématique qui est posée. »
Désiré Nisubire : « C’est faisable sous conditions. »
Le président du Syndicat du personnel enseignant de l’Université du Burundi (SPEUB) trouve que la décision de donner l’opportunité aux privés pour la restauration des étudiants dans les campus universitaires est une bonne décision. « Il s’est avéré que, généralement, les services de l’Etat ne coordonnent plus de façon sérieuse les affaires publiques. »
Pour le professeur Nisubire, c’est faisable sous trois conditions. « Généralement, on donne les marchés sans tenir compte des capacités des gens à honorer leurs cahiers de charges. Il faudra bien vérifier si la personne qui va avoir le marché en est capable avec un prix abordable pour les étudiants ou si c’est un aventurier ? »
La deuxième condition, c’est la création d’une commission conjointe composée par la représentation des étudiants eux-mêmes qui bénéficient de ces services de restauration, les représentants des personnels pour aider les étudiants et l’administration de l’UB. « La commission sera chargée de chaque fois vérifier que la personne qui a gagné le marché honore bien ses engagements. Il y a des gens qui commencent bien et au fur et à mesure, c’est la dégringolade. »
En troisième lieu, poursuit-il, il faut que l’UB s’engage à fournir tout ce qui est disponible pour que le prix de l’assiette pour les étudiants diminue : les bâtiments pour abriter ces restaurants, l’eau, le matériel que l’université utilisait pour la restauration dans les années passées si c’est encore usuel.
« Ce n’est pas la première fois qu’on propose cela mais, malheureusement, c’est très tard parce que les étudiants ont déjà trop souffert des mauvaises conditions de vie dans les campus universitaires. »
Gabriel Rufyiri : « Les procédés d’attribution des marchés doivent être respectés. »
« Quand vous parlez de l’enseignement au Burundi, j’ai la chair de poule. L’enseignement au Burundi est presque abandonné alors que c’est le principal moteur de la mise en œuvre ou de la réussite de la Vision 2040-2060. » A l’Université du Burundi, indique le président de l’Olucome, il y a beaucoup d’étudiants qui viennent des provinces lointaines. La plupart d’entre eux proviennent des familles très pauvres qui ne peuvent pas en aucune manière se prendre en charge.
Le président de l’Olucome souligne que dans toute option qui sera acceptée, il faut qu’ils misent sur trois éléments essentiels : la qualité, un moindre coût et un délai court.
Concernant l’appel d’un service de restauration privé, Gabriel Rufyiri trouve que c’est devenu une habitude, dans les services publics, qu’un marché, petit soit-il, ne soit donné sans grignoter quelque chose. « Nous demandons que tous les procédés en rapport avec l’attribution des marchés soient respectés. Il ne faut pas dire la personne intéressée, il faut qu’il y ait un dossier d’appel d’offres bien étudié. Le dossier doit être mûri pour que les étudiants ne soient pas contraints de payer des produits très chers. »
Libérat Ntibashirakandi : « Cette mesure est triste. »
« Rien d’étonnant car la privatisation de la Régie des Œuvres universitaires est l’une des recommandations des Etats généraux de l’éducation de 2022. La 15e préconise de rentabiliser les homes et restaurants de l’Université du Burundi par un système de gestion novateur à travers le partenariat public/privé. »
Le professeur Libérat Ntibashirakandi rappelle que le gouvernement du Président Bagaza avait tenté d’introduire le système de prêt- bourse, mais le Cercle général des Etudiants de Rumuri avait mené une campagne et une résistance contre ce choix. « Rien d’étonnant que toutes ces mesures impopulaires sont prises et imposées sans aucune résistance de la part des étudiants. C’est une conséquence des divisions au sein de la communauté estudiantine que l’on observe des établissements d’enseignement supérieur au Burundi et en particulier à l’Université du Burundi. Les étudiants burundais ont été incapables de sauvegarder les résultats de la résistance de leurs ainés. »
Quant à la mesure envisagée, il la trouve triste. « Elle traduit l’après moi, le déluge ! Tous les cadres du ministère sont des enfants des paysans. N’eut-été l’aide de l’État, ils ne seraient pas des docteurs en Biologie ou bio-ingénieurs ! Ce sont les enfants des riches qui fréquentent les meilleures universités de France, de UK, des USA, de Chine, de Belgique, de l’Inde, du Kenya, d’Afrique du Sud, etc. »
Selon lui, les enfants des pauvres sont condamnés à ne plus faire des études supérieures et universitaires alors que ce sont ces responsables du ministère qui ont rendu un désastre dans le système éducatif burundais. « C’est bien une mauvaise idée car la priorité d’un commercial est de faire un profit sans se soucier de la misère et manque de moyens pour la majorité des étudiants. C’est une mauvaise idée car le prêt-bourse est insuffisant pour pouvoir se restaurer pendant un mois. C’est une mauvaise car cette privatisation crée des inégalités. Le gouvernement aurait dû trouver une solution qui tient compte des revenus des familles. »
Faustin Ndikumana : « Le financement de l’éducation est problématique de l’école primaire à l’enseignement supérieur. »
« Le problème central est la problématique liée au financement de l’éducation en général et de l’enseignement supérieur en particulier. D’abord, il y a des problèmes structurels. Nous avons une croissance démographique qui a été mal maîtrisée sans planification préalable pour que les enjeux démographiques soient maîtrisés au niveau de la projection du développement économique et social afin de voir si, dans le futur, le gouvernement sera capable d’assurer les besoins sociaux de la population. »
D’après le directeur national de Parcem, la population avoisinait 7 millions en 2005, mais maintenant elle est à 14 millions alors qu’environ 75% de la population a moins de 35 ans. « Cela veut dire que nous avons une jeunesse à éduquer. La croissance du nombre de jeunes est explosive alors que la croissance économique n’a pas été à la hauteur. »
D’après Faustin Ndikumana, le problème du financement de l’éducation est lié aussi au problème de l’allocation budgétaire. Il estime que le pays a des ressources budgétaires limitées, mais que la gestion rationnelle ne suit pas en conséquence parce qu’on continue à assister à un pillage sans vergogne des deniers publics. « S’il y avait une rationalité, la mobilisation du financement des fonds publics pourrait au moins contribuer à alléger ces souffrances. »
M. Ndikumana trouve que le prêt-bourse de 100 mille BIF pour couvrir tous les besoins est lamentablement insuffisant. Actuellement, souligne-t-il, les étudiants sont victimes d’une malnutrition notoire. Certains sont atteints de la tuberculose et d’autres préfèrent simplement abandonner. « C’est pour cela qu’on assiste à ce départ massif de jeunes qui ne s’intéressent plus aux études universitaires et qui commencent à chercher un emploi ou partent à l’étranger. »
Il trouve qu’il n’y aura pas d’engouement pour venir investir dans ce secteur avec une clientèle potentielle constituée par des étudiants qui ne perçoivent que 100 mille par mois. « A moins que ce soit le gouvernement qui s’y investisse ou avec des subventions consistantes. Le financement de l’éducation est problématique aujourd’hui de l’école primaire à l’enseignement supérieur, en passant par l’école secondaire. »
De plus, poursuit Faustin Ndikumana, le contexte qui complique la chose est la mentalité des plus hautes autorités actuelles qui banalisent l’éducation dans leurs discours comme quoi les intellectuels n’ont pas de valeur. « Tout cela, quand c’est ancré dans la philosophie de nos dirigeants, ça veut dire que l’éducation sera reléguée au second plan. Normalement, l’éducation devrait avoir des moyens consistants au niveau du budget. Je crois que ce problème structurel devrait être étudié fondamentalement, sinon le pays va retourner en arrière. »






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