Mardi 03 février 2026

Société

Quand des fonctionnaires fuient vers Dubaï

Quand des fonctionnaires fuient vers Dubaï
Certains anciens fonctionnaires burundais travaillent comme livreur à Dubai

Une partie de la jeunesse burundaise migre en masse vers les Émirats arabes unis, des fonctionnaires inclus. Elle part à la recherche d’un emploi et d’une vie meilleure, mais la réalité de ce pays tant convoité est loin d’être la plus idéale. Ce phénomène a déjà des répercussions sur l’économie burundaise.

« Je suis infirmier. Je travaillais à la Mutuelle de la Fonction publique et j’étais agent-chef de guichet. Aujourd’hui, j’exerce comme livreur à Dubaï. Nous collaborons avec des personnes de divers profils et nationalités », confie P.N. sous anonymat.
P.N. raconte que son salaire était moyen alors que le coût de la vie augmentait rapidement. Il vivait dans la vaste province de Gitega et percevait 438 000 FBu par mois avec un diplôme A2. Les déplacements quotidiens sur moto lui coûtaient 4 000 FBu, soit 80 000 FBu par mois. Pour se nourrir, il devait également dépenser 4 000 FBu par jour lorsqu’il vivait encore au Burundi. « La somme totale atteignait 160 000 FBu, sans compter le loyer et les autres charges. Je me retrouvais souvent à contracter des découverts. Faire des économies avec ce salaire était impossible. C’était un cercle vicieux ». C’est frustrant pour un jeune qui cherche à construire avenir, ajoute-t-il.

Aujourd’hui, il peut facilement économiser entre 1 000 et 1 500 dirhams par mois. Un livreur à moto gagne environ 4 200 dirhams par mois selon ses heures de travail fixes. « Cette somme correspond à peu près à 2 000 000 ou 2 500 000 FBu par mois, selon le taux de change du dollar sur le marché parallèle. »

Il signale toutefois que ces jeunes font face à plusieurs défis, notamment le nombre d’heures imposées par certains secteurs.« Ceux qui travaillent dans la construction, par exemple, subissent les horaires décidés par leurs employeurs. Pour nous livreurs, c’est dix heures de travail par jour. Même si cette durée peut sembler longue, elle reste régulée. Au-delà, le salaire horaire augmente de 10 dirhams. » Il souligne également la charge mentale pour ceux qui pensaient accumuler des richesses facilement. « C’est ce que les commissionnaires leur promettent. Mais, à l’arrivée, la réalité est toute autre. »

Des soins médicaux hors de prix

Pour lui, c’est un véritable choc : une partie du salaire est régulièrement prélevée pour payer d’autres factures non renseignées par les commissionnaires. « On nous retire de l’argent pour l’identification, des frais de visa pour certains dès le départ. Parfois, on partage la chambre avec des filles. Ce qui n’est pas pratique. » Les chambres étant chères pour les nouveaux arrivants, le loyer d’une chambre avoisine les 4 000 dirhams par mois soit presque l’intégralité du salaire mensuel.

P.N. précise qu’ils louent donc des lits, chacun coûtant environ 500 dirhams par mois. Une chambre peut accueillir entre six et huit lits.

Les autres défis cités par plusieurs jeunes concernent le climat de Dubaï qui est très imprévisible. « Il fait soit trop chaud soit trop froid et il est difficile de s’adapter. Les soins médicaux sont également extrêmement coûteux. Nous avons recours à l’automédication, même si ce n’est pas conseillé car, une consultation coûte 800 dirhams. Ce qui peut atteindre l’équivalant de 1 350 000 FBu selon le taux de change. »

Une situation atypique

Faustin Ndikumana, directeur national de Parcem, revient sur les facteurs de l’exode massif des Burundais, y compris vers Dubaï. « Le Burundi vit actuellement une situation atypique de stagflation : l’inflation, le chômage, la stagnation économique et les revenus coexistent de manière préoccupante. C’est la population qui en souffre en affrontant des conditions de vie particulièrement difficiles. »

Selon lui, le chômage est le résultat d’une combinaison de facteurs notamment la croissance démographique qui fait que 75 % de la population est constituée de jeunes à la recherche d’un emploi, le ralentissement de la croissance économique, l’inadéquation du système éducatif, un environnement des affaires peu favorable aux investissements, des infrastructures vétustes et la corruption. « Tout cela freine la création d’entreprises et, par conséquent, la création d’emplois. Le taux de pauvreté dépasse l’entendement. Il est actuellement estimé à 80 %. »

Un service public au ralenti

M. Ndikumana observe que cette situation rend de plus en plus difficile la vie dans plusieurs secteurs nationaux. Il explique que face à l’inflation structurelle, à la pénurie de devises, à l’offre alimentaire limitée, aux taxes excessives et aux difficultés dans le transport public et privé dues au manque de carburant, les salaires deviennent modestes. « Les gens perçoivent l’incertitude de leur avenir. C’est un contexte de dichotomie : une petite élite profite des rouages économiques tandis que le reste de la population est laissé à lui-même. »

Faustin Ndikumana : « L’économie nationale souffre des départs de fonctionnaires vers l’étranger »

D’après M. Ndikumana, la situation reflète un désespoir institutionnel aggravé par la corruption qui gangrène les sphères de l’État. « Le fonctionnement de l’État ne suscite plus confiance ni espoir pour la jeunesse. D’où les départs massifs, avec de nombreux fonctionnaires qui désertent leurs postes », précise-t-il. Il ajoute que ces départs nuisent gravement à l’économie nationale car, les cadres formés par le gouvernement s’en vont massivement et leur remplacement n’est pas automatique. Ce qui entraîne un ralentissement des services publics.

Cet activiste souligne que ce phénomène affecte l’efficacité gouvernementale : le pays se vide progressivement de sa force de travail vive. « Cela crée un cercle vicieux, avec une administration de plus en plus faible et politisée, incapable de relever les défis, notamment ceux liés à la détérioration économique. Ce cercle sera difficile à rompre dans l’avenir. »

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