Samedi 18 septembre 2021

Editorial

« Nyakamwe » n’est pas seul

23/07/2021 Commentaires fermés sur « Nyakamwe » n’est pas seul

Cinq ans après la disparition du journaliste Jean Bigirimana d’Iwacu, sa famille porte toujours le deuil avec douleur. On sent chez elle une sorte de résignation stoïque suite à la perte de son cher fils, qui était aussi un pilier économique pour cette modeste famille de Cankuzo.

« La foudre nous est tombée dessus, la triste nouvelle que notre ’’John’’ est porté disparu nous a ébranlés, il est difficile de se remettre d’un tel choc. Vous êtes les premiers à venir nous consoler, nous montrer que nous ne sommes pas les seuls à pleurer sa disparition », a lâché d’une voix monocorde, Fidèle Nyakamwe, le père de Jean qui recevait une équipe de journalistes qui s’était déplacée à Cankuzo à l’occasion de ce triste anniversaire.

Comme si « Nyakamwe », « l’Esseulé », le nom du père était prophétique. Jean a laissé un vide. « Il avait plein de projets, il reste dans nos cœurs», nous a confié avec tristesse le père du journaliste.

Vous déplacer pour venir nous réconforter, a-t-il insisté, nous montre que ’’John’’ avait des amis, que ce n’était pas un criminel. « Mais que faire ? Face à un mur, la seule option est le silence ou les lamentations intérieures ».
Quand Léonidas Nijimbere, le petit frère de Jean s’est mis à parler, c’est là que j’ai réalisé que la famille est complètement dévastée malgré les apparences : « Mon cœur saigne, on n’a pas dit adieu à mon grand frère, mon mentor. Il n’y a pas eu de derniers hommages comme on le fait en cas de décès, c’est une douleur sans nom, mes larmes coulent à l’intérieur. Tout me rappelle Jean. J’ai entendu qu’il y a à Iwacu un portrait géant de mon grand frère, j’ai envie de venir me recueillir devant cette photo. Une photo, c’est tout ce qui nous reste ». Nous avons promis de leur imprimer une photo de Jean. On la placera dans un joli cadre et nous la remettrons.

Un long silence a succédé au discours de M. Nyakamwe. Je sentais sa voix faiblir. Je n’ai pas osé parler. Mais ce fichu réflexe de poser des questions a repris le dessus. « Que demandez-vous à la justice ? » J’avoue que tout de suite après je me suis rendu compte que ma question était un peu déplacée.

La réponse du père de notre collègue disparu a été directe : « Franchement, rien ! Intenter un procès contre qui ? Cela ne peut pas nous ramener notre Jean même si on aimerait savoir ce qui s’est passé ».
Puis, penaud, j’ai ânonné que c’est ce qu’Iwacu appelle de tous ses vœux : « Une vraie enquête pour faire toute la lumière sur cette affaire qui nous attriste ».

Je fais miens ces mots du père de Jean, celui que la famille appelle « John » : « Oui, John est dans nos cœurs, plus vivant que jamais ». Il est gravé quelque part en nous, imprimé dans nos actions, il nous rappelle que notre travail comporte des risques, que chaque reportage, chaque enquête est un exploit, qu’il faut braver la peur pour faire du bon travail.

Jean fait partie de l’histoire d’Iwacu, de l’histoire de la presse burundaise. Il a payé le prix fort, il serait décevant de le décevoir, de nous décevoir. Que Jean Bigirimana soit le symbole de cet engagement à faire du bon journalisme, pour la liberté de la presse, pour le droit à l’information de chaque citoyen burundais. J’ai envie de dire à Monsieur « Nyakamwe », « l’Esseulé », non, vous n’êtes pas seul !

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