Opinions

La rancœur de Paul Harroy

18/07/2020 Prime Nyamoya Commentaires fermés sur La rancœur de Paul Harroy
La rancœur  de Paul Harroy

Par Prime Nyamoya*

L’intellectuel burundais a relu pour nous les mémoires du colon belge Paul Harroy. Une recension au vitriol… qui se justifie.

Près de 30 ans après sa parution, la relecture de ce livre laisse un goût amer. Le titre est déjà l’aveu d’un échec cuisant de la part de l’ancien Résident Général du territoire sous tutelle du Rwanda et du Burundi. L’auteur de ce livre porte un jugement manichéen des plus sectaires. D’un côté il y a les excellents collaborateurs de l’administration belge et leurs auxiliaires locaux, sortis souvent de l’école d’Astrida. Puis les autres, ceux qui combattent la politique belge, les nationalistes dont le chef de file est le Prince Louis Rwagasore, sans épargner le clergé burundais coupable d’être favorable à l’Uprona. Le lecteur s’étonne d’un excès de langage, proche de la haine ou du mépris envers ses adversaires. Il laisse ses sbires comme Boniface Kiraranganya et André Ghilain, utiliser des propos insultants contre le Mwami Mwambutsa qu’il ne serait pas bienséant de reproduire dans cette revue de lecture. Il s’ingénie à l’humilier sur sa vie privée ou sur son manque de maîtrise de la langue française en reproduisant ses lettres rédigées en « petit nègre ». Ce n’était guère de sa faute, lui à qui la tutelle belge avait refusé une formation moderne de qualité dans les universités belges. A l’instar des Français et Britanniques qui accueillaient leurs élites africaines à la Sorbonne et à Cambridge. On s’attendrait à une hauteur de vue sereine, sans jugements péremptoires, ce qui correspondait à son statut prestigieux de professeur à l’Université Libre de Bruxelles. Qu’il déteste ou même hait Rwagasore, soit. Mais qu’il l’accable d’injures n’est pas acceptable compte tenu de son rang et de sa position, et son comportement relève de la psychanalyse (« faisant bon marché du nationalisme  sot de Rwagasore… »).

Les deux tiers du livre sont consacrés à la lutte contre Louis Rwagasore et son père le Mwami Mwambutsa. Au premier, c’est une lutte frontale allant jusqu’à son arrestation en octobre 1960 à Bururi. Au second, il s’ingénie à le piéger de mille manières afin de l’amener à accepter la politique coloniale mas le Mwami est un habile manœuvrier qui sait louvoyer. Jouant à merveille le jeu du chat et de la souris, l’homme qui a refusé de se faire baptiser contre l’avis de la puissante Eglise catholique ne manque pas de caractère, contrairement à ses détracteurs. Autrement, comment un homme normal aurait-il pu résister aux injures, humiliations dont il n’a cessé d’être l’objet durant son long règne. Il a évité au Barundi de subir le même sort que le Rwanda quand la fameuse Révolution sociale de 1959 a enclenché  une série de nombreux massacres pour culminer avec le Génocide des Tutsi de 1994. Avec un cynisme consommé, Jean-Paul Harroy ose écrire à propos du Rwanda : « Il a malheureusement fallu du sang pour que la justice sociale puisse s’instaurer au Rwanda. Ce sang, ce fut le leur. »

 

Les chercheurs qui étudieront cette période devront se rappeler la prophétie de Patrice Lumumba : le jour où les Africains se réapproprieront leur propre histoire, ils en feront une tout autre interprétation. Le triomphe du parti Uprona aux élections du 18 septembre 1961 fut un réveil brutal pour la Tutelle belge.  Ainsi donc, l’homme qui affirme sans ambages « avoir combattu, la conscience tranquille, Rwagasore et son nationalisme injustifié et l’Uprona », est totalement abasourdi. Malgré la main tendue par le vainqueur, qui en bon Prince, – au propre comme au figuré -, il refuse la réconciliation qui eût pu sauver le Burundi des tragédies qui vont émailler son histoire depuis l’indépendance.

Le Pro-Consul du Royaume de Belgique laisse commettre l’irréparable : l’assassinat du 13 octobre 1961. Contrairement à ce qu’affirme l’auteur avec arrogance « Disons tout de suite que cette enquête ne relèvera rien qui ait pu être reproché à la Belgique », les récentes révélations sur cette affaire montrent plutôt que l’étau se resserre sur son rôle et celui de ses collaborateurs directs dans l’assassinat. Tout va changer désormais pour lui et le pouvoir change de camp. Vae victis : « Tant pis pour les vaincus ». Ayant appliqué cet adage latin à ses adversaires, ces derniers le lui rendent bien. Ses échanges avec André Muhirwa, alors Premier ministre, sont mémorables et abondamment détaillés. Sa photo lors du départ au moment où le Premier ministre accompagne M. Harroy à l’avion, il affiche un grand sourire qui en dit long sur ses sentiments que l’on peut interpréter comme « bon débarras ». Le Mwami Mwambutsa, dans un sursaut d’orgueil, refuse de se déplacer à l’aéroport pour lui dire adieu et lui envoie une simple lettre « Au revoir et merci ».

L’immense pouvoir que la Métropole conférait à ses administrateurs dans sa Colonie les amenait souvent à la démesure, avec sa cohorte de violences et d’arbitraires à l’égard des populations africaines. Souvent issus de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, ces personnages modestes ne tardent pas cependant à être frappés rapidement par ce que la Grèce antique appelait « Hubris ». Joseph Conrad l’a bien décrit dans son célèbre livre « Au cœur des Ténèbres » sous le personnage maléfique de Kurz. Pour les jeunes générations qui n’ont pas connu cette période coloniale, l’orgueil qu’ils retiraient de représenter leur puissant Etat les amenait souvent à mépriser nos élites traditionnelles. Il y a eu naturellement des exceptions notables. Pierre Ryckmans, Résident de l’Urundi pendant une longue période et futur Gouverneur Général du Congo belge et du Ruanda-Urundi en 1940-45 maîtrisait parfaitement le kirundi, la langue nationale, comme ses deux fils. Ou Mgr Grauls, archevêque de Gitega qui a joué un rôle salvateur dans le renforcement de la monarchie burundaise en faveur de Mwambutsa. Tous les deux avaient une grande empathie pour notre culture et c’est pour cette raison que les Barundi de cette époque les gardent dans leur mémoire collective.

Jean-Paul Harroy insiste également sur l’apport de l’Occident au Burundi. Personne aujourd’hui ne pourrait remettre en question les réalisations des missionnaires dans le domaine de l’éducation et de la santé, ni de l’administration belge dans l’économie et les infrastructures, mais il faut rappeler que ces progrès furent  également le fruit du travail et de la sueur des Barundi. Tout comme jadis, la conquête de Jules César avait apporté les bienfaits de la civilisation romaine à ces contrées « barbares » de la Gaule et  de la Germanie.

Un dernier point évoqué par Jean-Paul Harroy : il s’agit du rôle mineur des Territoires  sous Tutelle du Ruanda-Urundi concédés à la Belgique par le  Mandat  de  Société des Nations en 1926. D’après lui, ils ne représenteraient aucune utilité économique sans commune mesure avec le Congo belge « que par la volonté tenace et l’habileté de Léopold II,  les Belges, qui n’y tenaient pas particulièrement, ont été amenés à se comporter en colonisateurs-, d’exploitation, de mise en valeur-, au Congo ».On peut affirmer aujourd’hui sans risque de se tromper qu’en définitive la colonisation fut une bonne affaire en termes économiques et financiers. Pourquoi donc la Métropole a-t-elle accepté cette charge alors que les deux Bami auraient préféré qu’ils soient rattachés à l’Empire britannique après le départ des Allemands  en 1916 ? Dans le même ordre d’idées, pourquoi la Grande-Bretagne et la France conserveraient-elles des îles éparpillées dans les Caraïbes, l’océan Indien et le Pacifique, sans intérêt stratégique ou autre, et dont le maintien onéreux ne justifierait leur présence ?  Par prestige. Pour les Belges, les deux pays très peuplés devaient en outre servir de pourvoyeur  de main d’œuvre à la riche colonie.

En conclusion, le livre de Jean-Paul Harroy est décevant dans ses analyses, écrit avec rancœur et acrimonie, sans une aucune once de générosité ni d’empathie pour ce peuple burundais qu’il était destiné à conduire à l’autodétermination dans la sérénité. Mais il ne manque cependant pas d’intérêt parce que les chercheurs y trouveront une foule de renseignements qu’ils recouperont avec d’autres sources pour dégager une image objective de l’Histoire du Burundi qui reste à découvrir. Bien qu’il s’en défende, l’assassinat de Rwagasore restera une tache noire indélébile pour sa mémoire.


Jean-Paul HARROY

OPINION

Burundi 1955-1962

Souvenir d’un Combattant d’une guerre perdue

Editions HAYEZ /Bruxelles, 1987


*Prime Nyamoya est titulaire d’une licence en économie appliquée de l’Université de Louvain en Belgique, d’un Master’s degree en administration publique de l’Université de Wisconsin-Madison et d’un Master’s degree en économie de l’Université de Boston. Il a également reçu un certificat de la Graduate School of Business de l’Université de Stanford.Il a exercé plusieurs fonctions au cours d’une carrière de plus de 45 ans. Professeur d’économie, puis doyen de la Faculté des sciences économiques et administratives à l’Université du Burundi (1983-1986). Il a été Secrétaire général de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Burundi, consultant international, directeur général de la Banque de Crédit du Burundi (BCB) (2003-2007). Aujourd’hui il est chercheur et consultant.Enfin, il est également l’auteur d’une œuvre de fiction publiée en Juin 2016 aux Editions Riveneuve à Paris sous le titre : Ténèbres et Lumière.

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