#JeSuisIWACU

Un visage rayonnant derrière les grillages

JOUR 46

07/12/2019 Rodrigue Murerwa Commentaires fermés sur JOUR 46. Un visage rayonnant derrière les grillages
#JeSuisIWACU

Par Rodrigue Murerwa, journaliste reporter d’images à Iwacu web TV

Je me tiens là devant ces grillages attendant de voir un visage familier. Mais ces gens que je vois ne me disent rien. Je les regarde, essayant de deviner leurs histoires.

Lui pourrait avoir violé un enfant, l’autre a volé une bicyclette, celui-là pourrait être accusé dans le meurtre d’une femme…

Mais tous ces visages semblent innocents. Je me demande ce qu’ils peuvent penser de moi, de l’autre côté de cette barrière, du côté de la liberté.
Je suis encore plongé dans mes pensées quand un visage rayonnant, connu apparaît devant moi.

Je crois voir une lueur dans cette obscurité que représente ce bâtiment: Agnès est là.

À ses côtés, Christine, toutes deux rayonnant, joyeux de voir enfin des visages familiers. Christine a même pris de temps de mettre un peu de poudre sur ses joues, qui sait ?

J’essaie de les saluer à travers ces grillages : impossible de leur donner une bise, ne parlons pas d’un câlin.

Egide semble évasif. J’essaie d’engager la conversation avec lui, mais c’est difficile, il est préoccupé par ce qu’il vit, sa tête se balance : « Moi un jeune licencié, commencer ma vie professionnelle derrière les barreaux ». J’essaie tant bien que mal de lui remonter le moral, de blaguer, sans conviction : « c’est peut être un bon début, qui sait ? »

Quelque temps après, un gardien entre, il est temps de partir, nous devons les laisser encore là, le coeur se noue. Je ressens comme un drôle de sentiment. On m’a toujours dit que les larmes d’un homme coulent à l’intérieur.

J’essaie de garder le sourire pour ne pas anéantir leur moral.
«  Ce n’est qu’un au revoir », chantent les scouts. Bientôt on reviendra les prendre pour les amener chez eux, dans leurs familles.

Ce jour-là, Agnès pourra passer du temps avec son fils, Christine nous appellera encore des « batigisi ».

Je pourrai encore appeler Térence pour lui demander de préparer des photos pour publication.

Egide…il pourra enfin sourire, son anglais servira encore dans les colonnes d’Iwacu.

C’est ce qui nous motive, c’est ce qui nous pousse à rester debout.

Le mardi 22 octobre, vers midi, une équipe du journal Iwacu dépêchée pour couvrir des affrontements dans la région de Bubanza est arrêtée. Christine Kamikazi, Agnès Ndirubusa, Térence Mpozenzi, Egide Harerimana et leur chauffeur Adolphe Masabarakiza voient leur matériel et leurs téléphones portables saisis. Ils passeront une première nuit au cachot, jusqu'au samedi 26 octobre. Jusqu'alors, aucune charge n'était retenue contre eux. Mais le couperet est tombé : "complicité d'atteinte à la sécurité de l'Etat". Depuis l'arrestation de notre équipe, plusieurs organisations internationales ont réclamé leur libération. Ces quatre journalistes et leur chauffeur n'ont rien fait de plus que remplir leur mission d'informer. Des lecteurs et amis d'Iwacu ont lancé une pétition, réclamant également leur libération. Suite à une décision de la Cour d'appel de Bubanza, notre chauffeur Adolphe a retrouvé sa liberté. Ces événements nous rappellent une autre période sombre d'Iwacu, celle de la disparition de Jean Bigirimana, dont vous pouvez suivre ici le déroulement du dossier, qui a, lui aussi, profondément affecté notre rédaction.

Suite à la décision du CNC, vous ne pouvez ni réagir ni commenter cet article.

Lire le communiqué