Jeudi 05 février 2026

Santé

Interview avec Dr Alexis Manirakiza : « Le gouvernement devrait organiser la chaîne d’approvisionnement en médicaments contre le cancer »

05/02/2026 0
Interview avec Dr Alexis Manirakiza : « Le gouvernement devrait organiser la chaîne d’approvisionnement en médicaments contre le cancer »

Mercredi 4 février, c’était la journée mondiale de lutte contre le cancer. Au Burundi, les malades du cancer font face à moult difficultés dont la rareté des structures de prise en charge des patients, la cherté des soins, etc. Dr Alexis Manirakiza, hémato-oncologue pédiatre au Centre Médico-Chirurgical de Kinindo (CMCK). Initiateur de ce service d’oncologie, il s’exprime.

Qu’est-ce que le cancer ?

Le cancer est une maladie chronique qui n’est pas transmissible, qui a des facteurs de risques surtout chez les adultes mais pour les enfants, il y a aussi des facteurs de risques mais qui ne font pas l’unanimité. En principe pour les enfants, on ne connaît pas très bien, les causes de cancer.

Quelles sont les principales causes du cancer ?

Chez les adultes, il y a le tabagisme, les maladies virales qui ne sont pas traitées et qui, plus tard, peuvent évoluer vers le cancer notamment les hépatites virales, le papillomavirus humain chez les femmes pour le cancer du col, et d’autres virus qui peuvent aussi être des facteurs des risques s’ils ne sont pas traités précocement.

Et chez les enfants ?

Là, c’est l’exposition pendant la grossesse aux différents toxiques notamment les insecticides, les peintures, les irradiations, scanner pendant la grossesse. Ce sont des facteurs qui augmentent le risque mais comme je vous l’ai dit, on ne connaît pas très exactement les causes du cancer chez les enfants. Il y a aussi un facteur génétique.

Quels sont les types de cancer que vous avez déjà enregistrés ici au CMCK ?

En pédiatrie, en premier, nous avons les nécroblastomes, nous avons les lymphomes, etc.  Nous avons les tumeurs de tissus ou les rhabdomyosarcomes.  On a d’autres cancers mais en proportion minime. Chez l’adulte, le premier cancer, c’est le cancer du sein. Ici, selon nos statistiques, nous avons déjà eu plus de 400 patients diagnostiqués cancer du sein. En deuxième lieu, on a le cancer du col, du rectum. Et puis on a aussi le cancer du col de l’utérus chez les femmes.

Donc, le cancer est une réalité dans le pays ?

Oui. Le cancer est là et tue en silence.  Depuis 2020, en juin 2020, quand le CMCK a commencé le centre de prise en charge des patients du cancer, on a déjà reçu plus de 1500 patients. Malheureusement, on n’a pas pu les prendre en charge tous.

Pourquoi ?

Parce que 80% de ces patients étaient au stade terminal de la maladie, au stade 4.  Je dois dire qu’avant juin 2020, au Burundi, il n’y avait aucun service qui pouvait prendre en charge les patients atteints de cancer. On a beaucoup de patients. Pour les patients, le nombre que je viens de donner, c’est un nombre réduit par rapport à la réalité.

Car le CMCK est un hôpital privé. Tout le monde n’a pas accès à ce centre.  Ce sont les plus aisés qui peuvent accéder à ce service. Malheureusement, parmi les 1500 patients que nous avons reçus, certains sont repartis mourir à la maison. Parce qu’ils n’avaient pas les moyens de se faire soigner.

Honnêtement, ce n’est pas un traitement accessible aux plus pauvres. Le problème aussi, c’est qu’on n’a pas une chaîne d’approvisionnement en chimiothérapie.

Ce qui signifie ?

Ce sont les pharmacies privées qui amènent les molécules. Elles peuvent faire doubler aux médicaments qui sont dans la région. Par exemple, au Rwanda, le coût de la chimiothérapie est moins cher qu’au Burundi.

Parce qu’ils ont une chaîne d’approvisionnement. Ici, on n’a pas de chaîne d’approvisionnement. On achète chez les détaillants, les pharmacies détaillantes.  Et l’autre chose, c’est qu’on n’a pas tout le paquet de prise en charge des patients.

C’est-à-dire ?

Par exemple, ici, on donne la chimiothérapie. Mais il y a des cancers qui ont besoin en plus de la radiothérapie.  Il n’y a pas de radiothérapie au Burundi. Et ces patients-là sont obligés d’être traités avec la chimiothérapie au Burundi et de partir à l’étranger pour avoir la radiothérapie.

Il y en a qui bénéficient de la chimiothérapie mais qui ne peuvent pas aussi payer la deuxième partie qui est la radiothérapie. Parce que ça exige d’aller à l’étranger.

Et ces patients-là, vous comprenez que si c’est dans l’intention curative, ils vont finir par les soins palliatifs.  Parce qu’ils ont eu une partie du traitement et n’ont pas pu accéder à la deuxième partie du traitement.

Concrètement, quel est le prix réel des médicaments, du traitement ?

Vraiment, c’est très difficile de préciser parce que les prix varient très rapidement.  Et c’est en fonction du dollar. Actuellement, chez nous, vous voyez qu’il y a une très grande variabilité du coût du dollar sur le marché local. Et avec ça, les prix varient aussi pour la chimiothérapie.

Et puis ça dépend aussi des pharmacies qui amènent la chimiothérapie. Il y a aussi la spéculation. S’il y a une seule pharmacie sur le marché, ils vont spéculer et augmenter le prix. C’est pourquoi on a vraiment besoin d’avoir une chaîne d’approvisionnement qui est pilotée par le gouvernement.

Et qu’en est-il de l’assurance pour les malades du cancer ? Est-ce que par exemple, la mutuelle de la Fonction publique prend en charge les fonctionnaires malades du cancer ?

C’est vraiment malheureux de voir qu’un fonctionnaire de l’Etat malade du cancer n’est pas pris en charge par la Mutuelle de la fonction publique.

Ce n’est pas seulement la Mutuelle de la fonction publique, même les autres assurances privées ne vont pas aider dans ce cas-là. Même pour les maladies chroniques, ils ont des quotas.

C’est-à-dire que si tu as un quota de 3 millions BIF, 4 millions BIF. Quand tes quotas s’épuisent, le reste, tu te débrouilles toi-même. Et avec le cancer, c’est facile de les consommer en un mois.

Donc après un mois, tu n’es pas pris en charge. Et s’ils savent que c’est le cancer, ils ne vont pas même avoir le courage de payer ces soins-là. Bref, je dirais qu’il n’y a pas d’assurances, il n’y a pas de mutualité publique qui couvre le patient avec le cancer.

Quel alors votre message ?

Bon, mon premier message, c’est l’endroit du gouvernement.  Il faut qu’il aide ces malades. Il y a quand même certains patients qui sont appuyés par le ministère de la Solidarité nationale. Mais malheureusement, aujourd’hui, ce ministère n’existe plus.

Et aujourd’hui, les malades ne savent même pas où aller demander de l’aide. Mais là aussi, c’est vraiment très peu de patients qui sont soutenus dans ce cadre.

Le gouvernement devrait organiser la chaîne d’approvisionnement en médicaments contre le cancer. Il faut aussi la sensibilisation à l’échelle nationale, l’organisation des campagnes de dépistage.

Et puis, nous encourageons les assurances publiques et privées pour ne pas stigmatiser ces patients-là atteints de cancer. Pour le dépistage, cela pourrait réduire sensiblement le nombre de patients qui auront besoin de la radiothérapie.

Parce que je vous ai dit qu’il y a 80% des patients que nous recevons ici, ils sont au stade 3, stade 4 de la maladie. Or, si on avait fait les campagnes de dépistage pour un diagnostic précoce, on pouvait les traiter au stade précoce.

Que dites-vous à ceux qui pensent que le cancer équivaut la mort ?

Oui, il y en a même des médecins qui sont comme ça.  Il y a des médecins qui, jusqu’aujourd’hui, croient qu’un malade du cancer doit mourir. Quand les patients aillent les consulter et qu’ils constatent que c’est quelque chose liée au cancer, ils vont leur dire que c’est la mort. Il y a même des patients qui, quand ils apprennent que c’est le cancer, ils vont rester à la maison en attendant le jour fatidique.

Mais, actuellement, depuis que le CMCK a commencé la prise en charge de ces patients, cette mentalité commence à évoluer. Il y a même des hôpitaux qui commencent à suivre, à vouloir installer le service de prise en charge de patients de cancers.

Je pense qu’avec le temps, les choses vont évoluer, mais nous avons besoin de campagnes à grande échelle de sensibilisation de la population en rapport avec le cancer.

Car tout ce qui est maladie chronique est entouré des mythes et des réalités. Il y en a qui vont dire que c’est lié à la nutrition. Il y en a qui trompent même les patients en leur disant que si tu manges ça, tu vas guérir et puis les patients vont payer des millions et des millions.

Est-ce qu’il y a moyen de prévenir le cancer ?

Il y a des cancers qu’on peut prévenir. Par exemple le cancer du foie. Avec les hépatites A, les hépatites B, les hépatites C, on a les traitements pour traiter ce virus.

Mieux on les traite, mieux on prévient le cancer du foie. Il y a des campagnes de vaccination pour les jeunes filles qui n’ont pas encore eu de rapports sexuels, pour la prévention du cancer du col.

Ailleurs, ces campagnes ont déjà prouvé de vraie efficacité, mais aujourd’hui, au Burundi, on n’a pas encore installé cette vaccination à grande échelle.

Vous travaillez dans ce domaine,  est-ce que le Burundi dispose des ressources humaines suffisantes pour le traitement du cancer ?

Les ressources humaines ? C’est une bonne question mais difficile. Nous en avons très peu au Burundi. Récemment, il y avait trois oncologues qui étaient rentrés du Maroc, qui sont venus ici, mais ils ne sont pas restés pendant deux ans. Ils sont repartis.

Pourquoi ?

Parce qu’ici, le salaire de médecin est très bas. Et puis, comme les oncologues ne sont pas encore nombreux, ils trouvent des meilleurs salaires ailleurs, et puis ils sortent du pays.

C’est un problème majeur au Burundi. Ce n’est pas seulement les oncologues. Maintenant, on a très peu de spécialistes dans les différents domaines. Comme vous le savez, le cancer est une maladie prise en charge multidisciplinaire.

Donc, on a un problème de spécialistes et de salaire de médecin. Si on évalue en termes dollars, je pourrais vous dire qu’un médecin est payé moins de 200 dollars par mois.

Donc, s’il va dans un pays où ils donnent 1 500 dollars ou 3 000 dollars, il va partir, il ne va pas hésiter. Donc, nous avons vraiment un problème de médecin. Par exemple, à ce jour-là, je suis le seul médecin qui a fait de l’hémato oncologie dans le pays.

N’y a-t-il pas des solutions alternatives en cours ?

Pour parier à ça, au niveau du CHUK, on a opté pour un système de formation de médecins sur terrains. Ici, nous avons trois médecins qui sont formés sur terrains.

Ils ont commencé au Rwanda. Ils ont été mis dans le service d’hémato oncologie. Puis, ils sont revenus. Ils ont continué la formation. Actuellement, ils prennent en charge des patients.

Nous avons un médecin qui a été formé au Maroc. Puis, nous avons un autre médecin qui a commencé la formation pour le Maroc. Et très récemment, le CMCK a envoyé une délégation en Ouganda (à Ouganda Cancer Institute).

Et nous sommes en train de négocier un partenariat avec pour envoyer nos médecins être formés là-bas et revenir prester au Burundi dans le cadre de la coopération est-africaine. Mais sinon, nous avons un problème de personnel.

Aujourd’hui, quelles sont les défis auxquels font face le CMCK pour s’occuper efficacement des malades du cancer ?

La première difficulté, c’est le financement des patients.  Ils n’ont pas les moyens pour se faire soigner. Il y en a qui commencent le traitement et qui arrêtent parce qu’ils n’ont plus de moyens. Ils décident d’aller à la maison pour mourir.

Deuxième, c’est le problème d’approvisionnement en médicaments. Nous pouvons avoir les médicaments aujourd’hui, et demain, on est en rupture de stock. Et dans ce cas, c’est-à-dire que tout le protocole qu’on a commencé, c’est comme si on n’avait rien fait. Parce que si on arrête le protocole avant la fin, le pronostic sera toujours mauvais.

Le troisième problème que nous avons ici, c’est le problème de laboratoire. Quand j’ai commencé le service, parce que c’est moi qui ai été l’initiateur du service ici, au CMCK, j’ai noué un partenariat avec l’hôpital de Butare au Rwanda.

C’est un centre régional de prise en charge de patient de cancers.  Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Quand on veut faire l’analyse anatomopathologique, on prend une biopsie, on met dans le formol on envoie au Rwanda.

On attend les résultats deux semaines après. C’est-à-dire que si on avait un laboratoire ici, les résultats seraient rapides. Nous avons un laboratoire privé ici, qui est Buja Path, eux aussi, ils font une partie de leur travail ici au Burundi, mais une autre partie, ils l’envoient à l’étranger pour l’analyse.  Ce qui fait que le délai des résultats, c’est long.

Est-ce que cela n’a pas d’effets négatifs sur les patients ?

Effectivement.  Parmi les patients que nous avons, par exemple un patient qui a l’lymphome, un type de cancer qu’on appelle l’lymphome, s’il attend deux semaines, il peut mourir avant d’avoir les résultats.

Parfois, on fait des arrangements, quand on a la chance d’avoir les résultats préliminaires, on commence le traitement, quitte à rectifier quand on aura les résultats définitifs. Mais on dirait que c’est un handicap de ne pas avoir un laboratoire complet ici au Burundi pour diminuer le délai des résultats.

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