Mercredi 24 juillet 2024

Santé

Exode des médecins : la « saignée » alarmante

04/05/2023 Commentaires fermés sur Exode des médecins : la « saignée » alarmante
Exode des médecins : la « saignée » alarmante
Les hôpitaux publics se voient dépouiller de leurs meilleurs éléments

Depuis un certain temps, des départs à l’étranger des médecins burundais sont constamment rapportés. Fait nouveau : ce mouvement s’étendrait de plus en plus aux médecins spécialistes, pourtant « à l’abri » avec des carrières professionnelles relativement stables.

Par Hervé Mugisha & Stanislas Kaburungu

Plus un jour ne passe sans que l’on soit informé d’un départ d’un médecin burundais parti exercer à l’étranger.
Généralistes comme spécialistes, tout le monde semble emporté par cette envie d’aller voir où l’herbe est plus verte. Pour les hôpitaux qui se voient dépouiller de leurs meilleurs éléments, c’est une réalité devenue quasi quotidienne quoique difficile à accepter. Et une pilule difficile à avaler pour les patients.

« Le pire, c’est lorsqu’il te fixe un rendez-vous pour une consultation, une semaine après, la réceptionniste te contacte pour dire que le mieux serait que tu te fasses soigner dans une autre structure hospitalière, car le médecin-consultant en question est parti exercer à l’étranger », raconte André. Après avoir consulté chez un chirurgien exerçant dans un hôpital de Bujumbura, le natif de Cankuzo doit retourner chez lui rassembler l’argent nécessaire pour une opération de l’estomac. Le rendez-vous est fixé sur proposition du praticien. Mais, une semaine après, à son retour, prêt pour l’opération, il trouve le chirurgien indisponible.
Une surprise désagréable. Furieux et à force de demander la nature de l’indisponibilité, la réceptionniste finit par lui dire que ledit chirurgien est parti travailler à l’étranger. Que faire face à l’urgence ? André confie qu’il s’est résolu de changer d’hôpital et de chirurgien : « Une perte de temps et d’argent, parce que j’ai dû faire d’autres examens. »

Rien que depuis 2020, selon certaines sources du bureau des ressources du ministère de tutelle, plus de 50 médecins-spécialistes, des centaines de médecins généralistes, ont quitté le Burundi.

Destination très prisée, le Rwanda voit le Kenya le surpasser comme terre d’accueil des praticiens burundais. « Le mouvement n’est plus celui des années passées », raconte Didier un médecin-généraliste de retour de  » l’exode rwandais « . Il confie qu’après la période post-Covid-19, plusieurs de ses confrères ont regagné le pays. L’aspect quelque peu protectionniste de certains hôpitaux rwandais, explique-t-il, privilégiant les médecins rwandais au détriment des étrangers. Avec cette politique, il confie que certains d’entre eux ont pris la décision de tenter l’aventure ailleurs. Quid de leur destination ? Ce jeune médecin explique que nombre d’entre eux sont revenus non pas pour chercher du travail, mais pour renouveler leurs documents de voyage, ainsi que chercher de nouvelles opportunités ailleurs. Il signale qu’il y en a qui préfèrent rester chez eux en attendant qu’une opportunité se présente, soit dans une structure hospitalière privée du pays, soit à l’étranger. Et ce même s’ils ont un numéro matricule pour prester au sein du ministère de la Santé publique.

Des fortunes diverses

H.G, médecin burundaise exerçant en France, ne se voit pas revenir prester au Burundi : « Je suis rentrée pour un stage, mais j’ai été vite découragée par le plateau technique à disposition des hôpitaux de Bujumbura. » Au début des stages, une seule envie l’habite : finir ses études médicales et rentrer au bercail et soigner mes compatriotes. Une désillusion, car les difficiles conditions dans lesquelles travaillent les professionnels de santé du secteur public vont la contraindre à jeter l’éponge. Sidérée par le manque de motivation de certains de ses collègues, le manque d’empathie, elle raconte : « En cas de décès, au lieu de se demander ce qu’ils auraient pu faire pour éviter cela, ce qui s’est passé afin de comprendre et ainsi ne plus faire face à ce genre de situation, je trouvais des infirmiers en train de papoter, sourire. » Pire, c’est lorsque le service des urgences était sollicité, suite à des accidents routiers. « Un patient sans argent ne bénéficiait d’aucun traitement ni d’examens médicaux, il pouvait mourir en hospitalisation sans aide, ou encore dans le pire des cas, il pouvait être emprisonné. » Le manque d’éthique professionnelle, des conditions salariales déplorables, entre autres raisons qui ont anéanti son engouement de retourner travailler au pays une fois son cursus académique terminé.

Reconvertis en businessmen

Kira Hospital n’est pas épargné

Preuve que la situation devient de plus en plus intenable, la nouvelle tendance des médecins est de troquer leur blouse blanche contre le business. « Après tout, on doit faire vivre nos familles. L’essentiel, c’est l’argent que l’on gagne », confie l’un d’eux. Comme si le serment d’Hypocrate là où ils promettent de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux, n’est plus que futile mise en scène.

Parmi les causes des départs : l’indolence du gouvernement pour stabiliser leur carrière professionnelle. « Imaginez-vous un médecin qui n’est pas en mesure d’offrir la meilleure scolarité qui soit à son enfant parce qu’il lui est impossible de joindre les deux bouts du mois », explique L.F, médecin généraliste à l’hôpital Prince Regent Charles.

Plus affligeant, déplore-t-il, c’est lorsque tu sais que ton confrère de la même promotion, avec la même expérience, gagne 10 ou 20 fois ton salaire parce qu’il travaille dans une structure hospitalière privée à Bujumbura ou a eu la chance de dégoter un emploi à Nairobi, en France, etc. Et de lâcher dépité : « Le secteur privé ne peut pas tous nous embaucher. Avec la volatilité du franc burundais et l’inflation galopante, quand bien même tu t’épuiserais à faire des gardes de nuit pendant un mois, il est impossible de vivre avec les 500 mille BIF que le ministère de tutelle comme salaire. »
L’absence d’un plateau technique à la hauteur figure parmi les autres raisons qui poussent de plus en plus de médecins à aller voir ailleurs. « Figurez-vous un Centre Hospitalo-Universitaire (CHU) qui ne possède pas de scanner ou d’IRM alors que les étudiants sont censés connaître son fonctionnement. Idem pour les résidents en chirurgie qui ne sauront jamais comment on fait la cœlioscopie (technique de chirurgie permettant d’accéder à l’intérieur de l’abdomen par de petites incisions de la paroi abdominale, NDLR) alors qu’elle est actuellement la plus utilisée en chirurgie ».

Un état de fait couplé à l’absence d’un budget spécifique alloué à la recherche fait que certains praticiens burundais au lieu de faire de la « marche sur place intellectuelle et financière » préfèrent tenter leurs chances ailleurs. « Comme la médecine évolue, les médecins doivent donc actualiser leur savoir, renforcer leurs capacités. Visiblement, c’est de loin être une préoccupation du ministère de tutelle », conclut-il.

Une situation connue des autorités

Sylvain Pierre Nzeyimana : « Quand bien même la situation semble sous contrôle, le ministère de tutelle doit s’interroger sur les raisons de leur départ. »

Tout en reconnaissant les départs en cascade des médecins burundais, beaucoup vers les pays de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE), Sylvain Pierre Nzeyimana, président de l’Ordre des médecins, nuance : « Ce sont des professionnels. Il est tout à fait légitime qu’ils veuillent se mouvoir. » Toutefois, poursuit-il, cette situation ne doit pas faire oublier qu’il y a d’autres médecins qui reviennent prester au pays. « Il y a une vague de médecins, dont beaucoup de spécialistes partis parfaire leurs études en Inde, en Russie, qui reviennent prester au pays ». A la question de savoir si ces départs doivent inquiéter, il fait remarquer : « Quand bien même la situation semble sous contrôle, le ministère de tutelle doit s’interroger sur les raisons de leur départ. Est-ce l’argent qui les pousse à partir ? Si tel est le cas, il doit voir dans quelle mesure stabiliser les carrières. »

Pamphile Bukuru, porte-parole adjoint du ministère de la Santé publique, relativise : « C’est une perte pour le pays, certes, mais les gens ne doivent pas voir ces départs sous l’angle négatif seulement. Il faut positiver en reconnaissant que les médecins burundais sont parmi les meilleurs en Afrique. » Sinon, ajoute-t-il, aucun pays ne voudrait s’attacher leurs services. Et de se vouloir rassurant : « Sous peu, une réponse sera apportée à la question. »

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