Qu’il semble loin, le temps où l’école était l’apanage des « rejetons gâtés » des régnants, des fils et filles de notables, des enfants dodus des nantis, bref des héritiers d’une certaine classe — voire d’une certaine ethnie. J’allais presque oublier la dimension régionale : les meilleures écoles, celles qui ouvraient les portes de l’université, se concentraient dans une seule province, tandis que le reste du pays devait se contenter d’écoles pédagogiques, artisanales, agricoles, ou de simples cycles courts. Le jeu était faussé d’avance.

Comme si cela ne suffisait pas pour condamner des générations entières de jeunes à ne jamais s’élever au-delà de fonctions subalternes, un autre mécanisme insidieux avait été mis en place : le fameux système « I » et « U ». Le « I » pour Tutsi, le « U » pour Hutu.
Sur une base purement ethnique, des enseignants ou directeurs d’écoles primaires, sous prétexte de surveiller leurs élèves qu’ils connaissaient pourtant bien, inscrivaient perfidement une petite voyelle dans un coin des copies d’examen du concours national donnant accès au secondaire.
Ce goulot d’étranglement a condamné des milliers d’enfants — parmi lesquels, sans doute, se cachaient des génies — à garder les chèvres, tandis qu’il offrait à d’autres un avenir radieux. Ce système inique a fini par être dénoncé. Mais il fallut une révolution, des années de lutte acharnée, pour mettre fin à cette supercherie et briser une barrière jusque-là infranchissable.
Afin de corriger ces injustices sociales, les partisans du changement — menant tambour battant la révolution — ont construit des écoles démocratiques un peu partout, bouleversé les programmes, favorisé certaines sections (mais ceci est une autre histoire). Ils ont surtout initié la création d’écoles d’excellence : de beaux bâtiments, des classes spacieuses, les meilleurs enseignants réaffectés pour la circonstance, du matériel didactique en suffisance.
Des critères de sélection furent établis. Mais voilà le hic : les tricheries n’ont pas tardé. Des parents dénoncent des frustrations, leurs enfants ayant rempli toutes les conditions, obtenu d’excellentes notes, mais se voyant malgré tout refuser l’accès. Pendant ce temps, d’autres, issus de « bonnes familles », franchissent la porte sans s’embarrasser de ces critères.
Prions pour qu’il n’y ait pas de retour à la case départ, pour que cette tendance élitiste ne s’installe pas comme une norme. Sinon, avec elle, reviendront son cortège de frustrations ravalées, de colères intériorisées, de rêves brisés, d’aspirations étouffées, d’espérances déçues, d’élans coupés, de portes fermées. Sinon, c’est toute une génération qui risque d’être condamnée.
Ne donnons pas raison au journaliste et essayiste français Louis Latzarus lorsqu’il écrivait :
« Toute révolution est commencée par des idéalistes, poursuivie par des démolisseurs et achevée par un tyran. »




La réponse à la problématique de l’école burundaise: Une équation à plusieurs inconnues.
Merci Abass pour soulever cette question combien sensible. Le système éducatif burundais : des couches historiques à la fracture ethnique;
L’évolution de l’école au Burundi révèle une superposition complexe de modèles éducatifs, marquée par une rupture tragique : le système ethnique « I »/ »H ».
La stratification historique : trois héritages entremêlés
Dès la période coloniale, trois réseaux distincts structurent le paysage éducatif :
-Les petits séminaires, pépinières d’élite intellectuelle et religieuse à recrutement national
-Les collèges confessionnels gérés par les diocèses, formant les classes moyennes émergentes
-Les écoles gouvernementales embryonnaires, préparant les futurs fonctionnaires
Cette triple offre crée une géographie scolaire inégale, où chaque réseau développe ses établissements phares et sa clientèle privilégiée, entretenant des logiques de reproduction sociale déjà bien ancrées.
La rupture ethnique : le système « I »/ »H »
Dans ce paysage déjà fragmenté, l’introduction du système « I » (Tutsi) et « H » (Hutu) représente une césure radicale. Cette mécanique d’exclusion purement ethnique :
Détourne les structures existantes : enseignants et directeurs d’écoles, y compris confessionnelles, deviennent les instruments d’un tri ethnique; court-circuite toutes les autres logiques : le mérite, la géographie diocésaine, les stratégies familiales sont balayés par ce critère unique; institutionnalise la discrimination dans l’accès au secondaire, créant une barrière infranchissable.
-La révolution éducative : entre héritage et renouveau
La lutte contre ce système devient le catalyseur des réformes post-1993. La création d’écoles « démocratiques » et d’écoles d’excellence tente de :
-Substituer l’État aux Églises comme pilote du système
-Corriger les inégalités historiques et ethniques
-Établir une méritocratie républicaine
Pourtant, cette transformation bute sur la persistance des modèles mentaux et la mémoire institutionnelle. Les nouvelles structures reproduisent souvent, involontairement, les schémas anciens :
Les écoles d’excellence reprennent l’esprit sélectif des séminaires.
Les stratégies de contournement des « bonnes familles » et des familles aisées perpétuent les inégalités.
La géographie scolaire conserve les traces des anciens pôles éducatifs
L’empreinte durable des fractures
Aujourd’hui, le système éducatif burundais porte les cicatrices indélébiles de cette histoire complexe. La méfiance née du système « I »/ »H » influence toujours les perceptions, tandis que les héritages multiples (confessionnel, étatique, révolutionnaire) continuent de coexister difficilement.
Cette analyse révèle que les tentatives de réforme ne peuvent faire l’économie d’une lucide reconnaissance de ces sédimentations successives. C’est seulement en comprenant comment les logiques de discrimination se sont superposées et renforcées mutuellement que le Burundi pourra construire une école véritablement démocratique, capable d’assumer son passé sans en rester prisonnière. Débat à suivre. Kadodwa JEAN Oxford.
Une fois n’est pas coutume, cette fois-ci je tombe d’accord avec toi Abbas! Moi qui ai vécu tout ce que tu décris; surtout le début car la fin je la vis à quelques milliers de km et depuis pas mal de décennies.
Cher Abbas
Depuis mon enfance jusqu’à mes 60 ans j’avais toujours cru à la bonté humaine , toujours optimiste. J’ai toujours pensé que même l’ eau pouvait revenir vers la montagne tant que la volonté de Dieu ou ses représentants le voulaient ainsi . Jusqu’au moment ou j’ai découvert le pot aux roses. Seuls les grands de ce monde comptent sur cette terre et seuls les riches comptent ou ils construisent la société pour eux , mais pour eux seulement, les autres ne comptent que pour du beurre . L’autre jour , un des puissants de ce pays, nous sommait , dans un groupe whatsapp dont je suis membre de vider nos poches pour « supprimer les nids de poule » qui jonchent les rues de notre ancienne province . Pas moins de 450 millions . J’ai compris que ce montant ne pourrait servir qu’à ceux parmi nous qui sont les heureux possesseurs d’un truc qui roule sur quatre pneus. Il est vrai que la richesse s’ est démocratisée , un tout petit peu depuis les années 70. Cependant et soyeux sérieux pour une seule seconde , il y a des millions de burundi qui n’ont jamais acheté de filtre à huile ou de l’huile moteur car ils n’ont jamais possédé ce bizarre instrument d’aisance matérielle . Et un excellent professeur de lancer , dans le même groupe , » ne faudrait il pas penser peut être à au moins deux ambulances » pour déplacer les malades de notre ancienne province , a t il lancé . Je me suis alors dit » Ah les gens intelligents au Burundi , il y y en a encore » . Comme quoi il suffit de les chercher on les trouve toujours . Les moins futés il y en a aussi et ils sont nombreux et c’est le mal de ce siècle. Revenons donc à nos moutons , la violence ne change que de mains , elle ne peut pas disparaitre. Ce qu’il nous faut est de la combattre à tout moment . C’est comme la recherche de la démocratie , c’est une lutte permanente, il ne faut dormir sur ses lauriers en pensant » Oh Eureka » . Non la lutte continue.
Cher Abbas,
Je trouve votre éditorial difficile à comprendre tant beaucoup de faits allégués ne sont pas vérifiables surtout dans le premier paragraphe. Iwacu devrait se départir des idées reçues et ne pas les relayer car non conformes à des faits vérifiables. Jamais, à ma connaissance, les bonnes écoles n’ont été concentrées dans une province, jamais l’école n’a été réservée aux enfants de l’élite.
Soyez professionnel et moins affirmatif et évitez de relayer des informations qui peuvent diviser les Burundais car elles sont non vérifiables.
Je suis un lecteur assidu de votre journal mais cet éditorial est franchement peu convaincant ! C’est une lecture que je ne partage pas personnellement. Le débat est donc intéressant dans le respect mutuel.
Tiré d’une chronique de Jérémie Misago dans Iwacu:
“Certains habitant de la colline Buhororo, commune Bubanza s’insurgent contre des affirmations gratuites qui sont diffusées dans la société. Pour eux, les affirmations sans preuve peuvent engendrer la haine, les suspicions et des violences.”
L’éditorial est intéressant, mais certaines affirmations sont à vérifier.