Lundi 09 février 2026

Politique

Des autorités se disent menacées. Qu’est-ce que cela implique ?

Des autorités se disent menacées. Qu’est-ce que cela implique ?
Aimée Laurentine Kanyana est revenue sur ses propos, niant avoir évoqué des menaces.

La question des menaces visant certains hauts responsables publics refait surface et alimente les débats politiques et institutionnels. Ces derniers mois, certaines autorités ont affirmé être victimes d’intimidations dans l’exercice de leurs fonctions. Les acteurs de la société civile dénoncent l’existence d’un État dans l’État et de groupes qui exerceraient des pressions sur les autorités.

La dernière alerte provient de l’ombudsman de la République, Aimée Laurentine Kanyana. Fin janvier, lors de la présentation de son rapport d’activités couvrant la période de novembre 2024 à novembre 2025 devant l’Assemblée nationale, elle a laissé entendre qu’elle subissait des pressions liées à ses fonctions, déclarant : « Le problème, c’est qu’on ne peut pas emprisonner l’ombudsman, sinon il y a des gens qui auraient pu le mettre derrière les barreaux. »

Elle a attribué ces pressions à des personnes influentes visées par ses enquêtes. Toutefois, vingt-quatre heures plus tard, elle est revenue sur ses propos, niant avoir évoqué des menaces, malgré l’existence d’enregistrements sonores confirmant ses déclarations.

Retour sur ses propos en langue nationale :

« Ubu mu bushikiranganji bw’Ubutungane bariko barumva ko atakwiyugarirako kuko muminsi yahera hariho kwiyugarirako bidasanzwe, ugize urakora kw’i dossier yahariya ahubwo bakwugururira nawe dossier. Nuko nyene basanga bidakunda ko bofunga nk’Umuhuza. Hariho n’abari bipfuje nokumufunga nokumugirira nabi kubera ababwira ati ibibintu sivyo bagaca bakoresha ububasha bafise ngo je ndi procureur général umvugishije ncandondera akantu nzoza ndakwagiriza usanga au final ibikorwa vy’Umuhuza ntibikunda, nta compétence yarabifitiye. Donc kwiyugarirako kenshi biva kuvyo umuntu aba ariko aronona. None rero turashimiye Nyenicubahiro Umukuru w’igihugu yafashe ingingo zibereye kugirango atabare Abarundi muri kirya gisata. Ni abandanye akomere k’umuheto, twese tumushigikire. Ubutungane niwo mushinge w’iterambere ».

En français (traduction libre)

« Au sein du ministère de la Justice, ils commencent à se rendre compte qu’il ne faut plus s’entêter, car ces derniers temps, il y avait une habitude de s’accrocher aux dossiers. Si quelqu’un essaye de travailler sur un dossier, on ne le laisse pas faire : on lui ouvre à son tour un dossier.
C’est ainsi qu’ils ont constaté qu’il serait impossible d’emprisonner l’Ombudsman. Certains ont même souhaité l’emprisonner ou lui faire du mal parce qu’il leur disait « ces choses ne sont pas correctes.” Ils utilisaient alors le pouvoir dont ils disposaient en disant, moi je suis procureur général, si tu me parles ainsi, je vais te chercher quelque chose pour t’accuser. Finalement, les activités de l’ombudsman sont bloquées, car il n’en avait pas la compétence. Les gens s’accrochent aux dossiers pour cacher quelque chose. C’est pourquoi nous remercions Son Excellence le Chef de l’État qui a pris des décisions appropriées afin de sauver les Burundais dans ce secteur. Qu’il continue à renforcer son action. Nous le soutenons tous, car la justice est le pilier du développement. »

Le 27 décembre 2025, Alain Ndikumana, avait aussi affirmé être victime de menaces dans l’exercice de ses fonctions.

Face à cette situation, le président de l’Assemblée nationale, Daniel Gélase Ndabirabe, a reconnu que l’Ombudsman rencontrait des obstacles dans l’exercice de ses attributions. Devant les députés, il a appelé les élus à prier pour elle afin qu’elle poursuive les actions qu’elle mène au service de la population sans se décourager.

Ces révélations s’inscrivent dans un contexte plus large marqué par d’autres alertes au sein du gouvernement. En effet, environ un mois plus tôt, le ministre des Finances, Alain Ndikumana, avait lui aussi affirmé être victime de menaces dans l’exercice de ses fonctions. Le 27 décembre 2025, s’exprimant devant les sénateurs, il avait dénoncé d’importants détournements de fonds impliquant trois institutions publiques, notamment l’usine des Fertilisants Organo-Minéraux Industrie (Fomi), l’Agence nationale de gestion du stock de sécurité alimentaire (Anagessa) et la Coopérative d’investissement agro-pastoral (Ciap).

Selon le ministre, 145 milliards de francs burundais à l’Anagessa ne seraient pas justifiés tandis que le Fomi réclamerait près de 100 milliards de francs burundais indus. Dans la foulée, il avait affirmé faire l’objet de menaces en raison des révélations qu’il portait à la connaissance du public. Face à ces déclarations, le président du Sénat l’avait rassuré et encouragé à poursuivre ses missions.


Réactions

Gaspard Kobako : « Cette audace témoigne qu’il y a un État dans un autre État. »

Dans son analyse, le président de l’Alliance nationale pour la démocratie (AND-Intadohoka), Gaspard Kobako, salue le courage des responsables ayant dénoncé des irrégularités, tout en mettant en garde contre les risques que ces situations font peser sur les institutions du pays. Selon lui, les révélations faites par le ministre des Finances ainsi que par l’Ombudsman témoignent d’un engagement dans la lutte contre la mauvaise gestion des ressources publiques.

Il évoque notamment les dossiers traités par l’Ombudsman, qu’il qualifie de particulièrement sensibles. « Ce sont des dossiers brûlants qui impliquent certaines autorités exerçant de hautes fonctions publiques, des dossiers qui montrent les détournements, la corruption et d’autres malversations économiques. Ce sont des prédateurs de la République, des gangsters à l’instar de Chicago, eux aussi réputés pour leurs actes de vandalisme des deniers publics. »

Pour Gaspard Kobako, le fait qu’un membre du gouvernement et une personnalité de haut rang comme l’Ombudsman expriment publiquement leurs préoccupations concernant leur sécurité constitue un signal alarmant. Il cite les propos attribués à l’ombudsman : « qu’on ne peut pas emprisonner l’ombudsman, sinon il y a des gens qui auraient pu le mettre derrière les barreaux ». Il estime que cette situation est un signe éloquent que la République est en danger et considère que menacer un médiateur entre l’État et la population relève d’une audace hors normes.

Le président de l’AND établit également un parallèle historique pour illustrer la gravité de la situation. « Cette audace témoigne également qu’il y a un État dans un autre État. »

Il appelle enfin les responsables concernés à faire preuve de courage. « AND Intadohoka invite les membres des institutions, surtout ceux qui sont menacés, à garder leur sang-froid et leur calme. Les courageux qui ont dit la vérité sont restés immortels et célébrés : Galilée, Jésus-Christ, etc. » Il avertit que ces menaces pourraient favoriser l’impunité et fragiliser les institutions publiques.

Gabriel Rufyiri : « Dans les pays où l’on parle de gangsters et de king makers, il faut s’interroger sur l’état réel de ces pays ».

S’exprimant sur les déclarations de certaines autorités affirmant être menacées, devant l’Assemblée nationale, Gabriel Rufyiri estime que ces propos constituent en eux-mêmes un facteur de perturbation de l’unité nationale. Selon lui, le fait qu’un responsable public évoque des menaces au sein même de la chambre basse, un cadre institutionnel censé incarner la souveraineté et la stabilité de l’État, révèle un malaise profond.

Pour le président de l’Olucome, ces déclarations traduisent l’existence de groupes de type « gangsters » opérant dans l’ombre du système. « Dans les pays où l’on parle de gangsters et de king makers, il faut s’interroger sur l’état réel de ces sociétés », avertit-il. Il observe que, dans de tels contextes, même les autorités publiques finissent par rencontrer de sérieuses difficultés à exercer leurs responsabilités.

Gabriel Rufyiri considère que cette situation alimente un climat de peur et d’incertitude, incompatible avec la cohésion nationale. À ses yeux, tant que l’État ne parvient pas à garantir la sécurité et la sérénité de ses propres institutions, l’unité nationale reste fragilisée et exposée à de nouvelles tensions.

En ce qui concerne les déclarations de l’Ombudsman évoquant des menaces provenant du secteur de la justice, Gabriel Rufyiri dit avoir été surpris par ces propos, rappelant que cette personnalité a longtemps dirigé ce même domaine. Pour le président de l’Olucome, une telle situation renvoie à des problèmes « profonds » de gouvernance et de leadership au sein du pays. Il estime que les difficultés actuelles trouvent notamment leur origine dans l’absence d’un leadership solide et dans le recul de certaines valeurs sociétales essentielles.

Selon lui, lorsqu’une société ne met plus en avant l’éthique politique, la culture du travail ou encore la protection des biens publics, son fonctionnement devient de plus en plus fragile. Gabriel Rufyiri souligne que la promotion de ces valeurs constitue un pilier indispensable pour restaurer la confiance, améliorer la gouvernance et renforcer durablement l’unité nationale.

Enfin, Rufyiri estime que cette situation constitue un indicateur révélateur des problèmes profonds auxquels le pays est confronté. Il s’appuie notamment sur le fait qu’aucune commission d’enquête n’a pas été mise en place pour faire la lumière sur les menaces évoquées par le ministre.
« Le ministre a parlé des constructions des bureaux zonaux. Pourtant, à ce moment-là, les honorables députés et sénateurs auraient pu décider de consacrer une ou deux semaines à expliquer aux Burundais ce qui s’est réellement passé. Les dossiers Anagessa, Ciap, Fomi… n’ont connu aucune suite. Voilà un indicateur clair qui montre que notre pays fait face à de sérieux problèmes de gouvernance et de mise en avant des valeurs sociétales ».

Vianney Ndayisaba : « Il existe encore des leaders qui s’engagent et méritent d’être encouragés »

Vianney Ndayisaba, coordinateur de l’Aluchoto, dresse un constat préoccupant sur la gouvernance au Burundi. « De manière générale, à Aluchoto, nous constatons qu’au Burundi, il existe encore des voleurs, des corrompus, des oppresseurs, des personnes emprisonnées injustement, ainsi que des individus qui violent les décisions des tribunaux et des institutions nationales en abusant de leur pouvoir ou en étant de connivence avec des personnes corrompues au sein des institutions nationales et du parti au pouvoir. » Selon lui, cette situation entraîne le rejet de certains dirigeants accusés d’arrogance et de prétention, qui se présentent comme défenseurs de la justice et de la dignité humaine.

Il prévient que de tels comportements compromettent les ambitions nationales : « Selon moi, ce sont là des signes qui laissent présager qu’il sera difficile d’atteindre la vision 2040-2060, car pendant que certains construisent, d’autres détruisent. » Ndayisaba reconnaît toutefois l’engagement de leaders intègres, citant le Dr Alain Ndikumana : « Toutefois, malgré ces difficultés, nous constatons qu’il existe encore des leaders, à l’instar du Dr Alain Ndikumana, qui s’engagent et méritent d’être encouragés pour faire face aux corrompus. »

En revanche, il critique ceux qui se contredisent par peur de représailles. L’Ombudsman, après avoir présenté un rapport au Parlement sur les injustices et les risques qu’elle encourait pour avoir dénoncé ces abus, « est restée silencieuse pendant 24 heures avant de revenir sur ses propos. Elle devrait démissionner et ne pas être reconduite dans ses fonctions, car il n’est pas acceptable, pour un homme ou une femme, de revenir sur ses propos de cette manière. » Selon Ndayisaba, cette situation révèle que certains dirigeants accèdent au pouvoir grâce à leurs relations et peuvent réduire au silence ceux qui les critiquent par la menace du licenciement.

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