Mars 2026, le Burundi célèbre 34 ans d’existence de la Constitution de 1992, pilier du multipartisme. Au moment où le président de la République parle des avancées démocratiques et d’une liberté d’expression effective, des analyses et des réactions politiques révèlent plutôt un recul du processus de démocratisation.
Il y a 34 ans, la Constitution issue du référendum du 13 mars 1992 consacrait le retour au multipartisme au Burundi, ouvrant ainsi la voie à une libéralisation progressive de l’espace politique.
Au fait, l’avènement du pluralisme politique au début des années 1990 a favorisé la naissance des partis politiques, des organisations de la société civile et des médias privés, autant d’indicateurs classiques d’un processus de démocratisation. Plus de trois décennies après, le pays continue d’afficher formellement un système multipartite avec une représentation politique diversifiée au sein des institutions.
Cependant, l’année 2025 marque un tournant. Les élections législatives et sénatoriales ont abouti à un pouvoir sans partage du parti CNDD-FDD. Il a en effet remporté l’ensemble des sièges, une configuration inédite depuis la victoire du Frodebu en 1993. Ce résultat relance le débat sur la compétitivité du système électoral et sur l’effectivité du pluralisme politique.
Dans ce contexte, certaines prises de position des hautes autorités ont suscité des interrogations, notamment celles évoquant, de manière implicite ou explicite, les avantages d’un retour au monopartisme.
Le 10 mars 2026, lors d’une réunion d’évaluation administrative liée à la Vision Burundi 2040-2060, le président de la République a affirmé que « la démocratie a enregistré des progrès notables au Burundi », ajoutant qu’« aujourd’hui, personne ne craint de s’exprimer librement ».
Le chef de l’État a tenu à nuancer sa vision en affirmant que « la démocratie ne doit pas être réduite au simple multipartisme », mettant en avant une approche plus substantielle du concept démocratie.
Il a également insisté sur l’existence d’un climat de liberté, déclarant que « chacun peut donner son opinion » sans crainte de représailles et affirmant suivre divers médias, signe, selon lui, d’un pluralisme informationnel effectif.
Toutefois, une analyse approfondie, croisée avec les réactions de certains acteurs politiques et experts, met en lumière une dynamique plus contrastée. Si des avancées ont été enregistrées dans le passé, plusieurs observateurs estiment que le pays connaît un recul en matière de consolidation de la démocratie.
Réactions
Léonce Ngendakumana: « La démocratie reste le moindre mal de tous les systèmes que le Burundi a déjà connus. Tôt ou tard, elle finira par triompher ».
Cet ancien président du parti Sahwanya-Frodebu estime que la démocratie burundaise demeure une réalité bien que marquée par des fluctuations. Il rappelle que son avènement en 1992 résulte des pressions internes, notamment celles du Frodebu et du Palipehutu ainsi que des pressions externes comme le Sommet de La Baule.
Malgré les défis persistants, il souligne que les piliers de la démocratie tels que les partis politiques, la société civile, les médias et les élections subsistent. Il trouve que ces piliers sont malheureusement affaiblis et en appelle à leur consolidation collective.
Selon l’ancien président de l’Assemblée nationale, plusieurs défis entravent la consolidation de la démocratie au Burundi. Il évoque notamment le rejet du modèle démocratique au profit de la contrainte. « Ils croient dans la force des armes en lieu et place de la force de la raison ».
Il déplore également le rejet des mécanismes de paix, en particulier l’Accord d’Arusha, fondé sur le principe du « plus jamais ça ». À cela s’ajoute « le refus du dialogue politique et social qui est presque en panne aujourd’hui ». Il dénonce aussi l’exclusion et la corruption. « Cela freine le développement. L’économie burundaise est en ruine ».
M. Ngendakumana souligne que l’opposition porte également une responsabilité dans le recul démocratique. « L’incapacité notoire de l’opposition à s’unir autour d’une vision commune pour la refondation de la société burundaise constitue, elle aussi, un autre facteur très grave. Il est un frein à la démocratie. Il faut une opposition capable de faire face au pouvoir CNDD-FDD ».
Il appelle à valoriser les acquis existants, à savoir notamment « beaucoup d’instruments de paix qui sont là. Il y a la Charte de l’Unité nationale et l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation signé en 2000 ».
Tous s’accordent que « c’est la voix qui donne aux citoyens le droit de s’exprimer librement, d’élire ses dirigeants et ses représentants mais bien évidemment en dehors de toute forme de violence ou d’intimidation ».
Il fait aussi observer que la flexibilité est essentielle. « Tout change. Même le pouvoir change. Et, à certaines occasions, des dirigeants d’une certaine époque peuvent se retrouver en train de répondre de leurs manquements devant l’histoire ».
Il recommande enfin « que chaque Burundais se réveille et refuse la dictature militaire, l’exclusion, l’ethnisme, le mensonge, la démagogie, l’hypocrisie et s’engage à combattre toutes ces antivaleurs avec fermeté ».
Selon lui, « dans tous les cas, comme la démocratie reste le moindre mal de tous les systèmes que le Burundi a déjà connus, tôt ou tard, elle finira par triompher ».
Hamza Venant Burukukiye : « La liberté d’expression est une réalité au Burundi »
Pour le président de CAPES+, ne pas partager l’avis du Président Ndayishimiye reviendrait à affirmer qu’une personne est morte alors qu’elle est toujours vivante.
Selon lui, si on ne se laisse pas influencer par quelques cas isolés, la liberté d’expression est une réalité au Burundi. Elle se manifeste notamment par le fonctionnement normal des médias et la possibilité, pour les citoyens, de s’exprimer librement dans les émissions publiques. « Personne n’a été inquiété pour avoir donné son opinion tout simplement. ». Il ajoute que les partis politiques s’expriment librement et qu’aucune personne n’aurait été victime pour avoir exprimé une idée ou fait une déclaration.
Olivier Nkurunziza : « Il y a encore la peur de s’exprimer chez les citoyens. »
Pour le président du parti Uprona, depuis les élections législatives et communales de 2025, il a été constaté une régression de la démocratie. « Elle est en péril compte tenu de ce qui s’est passé lors des élections. » Selon lui, les élections de 1965 étaient beaucoup plus libres que celles de 2025. Il souligne que la démocratie repose notamment sur les droits de l’Homme et la liberté d’expression.
Il reconnait que les hommes politiques peuvent s’exprimer librement. Ce qui n’est pas le cas pour le citoyen lambda. « Il y a encore la peur de s’exprimer chez les citoyens car, certaines personnes les harcèlent lorsqu’ils veulent donner leur opinion ». Il ajoute que, dans les collines, il y a encore des personnes corrompues, des jeunes qui intimident d’autres jeunes, des individus qui utilisent leur pouvoir pour faire peur aux autres et menacent ceux qui relayent certaines informations de la colline au sommet et dans des radios en exil alors qu’ils réclament leurs droits.
M. Nkurunziza précise que la démocratie ne se limite pas à la liberté d’expression. Elle inclut également le respect des droits de l’Homme, la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption qui gangrène les institutions du pays et le renforcement d’une justice qui ne fonctionne pas correctement.
Il insiste aussi sur le fait que les Burundais doivent comprendre qu’ils peuvent avoir des visions différentes, mais qu’ils appartiennent à une même nation qu’ils doivent défendre. Selon lui, il reste encore beaucoup à faire pour atteindre une véritable démocratie. Il estime que le président de la République ne doit pas seulement dire que tout va bien. Pour lui, il doit surtout identifier ce qui ne marche pas tout en encourageant et en soutenant ce qui fonctionne.
Gaspard Kobako : « Il reste encore un long chemin à parcourir avant de parler de véritables avancées démocratiques. »
Selon le président du parti AND, affirmer que la démocratie a enregistré des progrès notables au Burundi relève avant tout d’une appréciation personnelle. « De tels progrès devraient être appuyés par des preuves concrètes et confirmés par les observateurs de la vie politique. »
Il précise qu’il se réfère aux principes fondamentaux de la démocratie hérités notamment de la démocratie athénienne, qui reposent sur la liberté pour le peuple de choisir ses dirigeants. Or, selon lui, les élections du 5 juin 2025 ont été marquées par des irrégularités, notamment le bourrage des urnes, des intimidations ainsi que des violences avant et après le scrutin.
Il souligne que plusieurs preuves ont été présentées, y compris au président de la République lors de la conférence de presse du 14 juin 2025. Cependant, aucun retour n’a été donné pour confirmer ou infirmer ces allégations. Pour lui, il reste encore un long chemin à parcourir avant de parler de véritables avancées démocratiques.
Néanmoins, il reconnaît que la situation n’est pas totalement négative dans la mesure où la liberté d’expression subsiste encore dans l’ensemble et pour ceux qui s’expriment dans les médias bien que les journalistes soient parfois pris pour cibles. Pour lui, la démocratie n’est réelle que si l’égalité du vote, la compétition équitable, la transparence dans la gestion publique, la lutte contre la corruption et le recrutement par mérite sont respectés. Sans ces éléments, les discours sur les progrès démocratiques relèvent de la flatterie et ne reflètent pas la réalité vécue par la population.
Agathon Rwasa : « Il n’y a pas de démocratie sans tolérance politique »
Selon cet acteur politique qui se réclame toujours président du parti Congrès national pour la liberté (CNL), la démocratie est un mot qui est sur le bout des lèvres des gouvernements, mais qui n’est pas dans la pratique au Burundi. Pour lui, il ne peut pas exister de démocratie lorsqu’il n’y a pas de tolérance politique.
« Nous nous trouvons dans une situation où l’espace politique est verrouillé », dit cet ancien premier vice-président de l’Assemblée nationale. Selon ses propos, la démocratie ne peut pas être ancrée dans une société où la censure est de mise. « Le droit d’opinion est bafoué. Ceux qui exercent le métier de l’information ont toujours l’esprit troublé. Lorsqu’il faut produire ceci ou cela, ils doivent tourner la langue pour éviter de s’attirer des foudres du pouvoir ».
L’indépendance de la justice lui fait aussi douter. « Elle a du mal à prester correctement. Il y a la loi qui est là mais qui n’est pas respectée » expliquant qu’il existe même des contradictions entre certaines dispositions légales.
M. Rwasa trouve qu’il reste encore du temps pour que la démocratie soit une réalité au Burundi. Il revient sur les élections de 2025 qu’il conteste encore. « On a carrément exclu les compétiteurs et nous sommes maintenant en face d’institutions monolithiques. Ce qui est même contraire à la constitution qui stipule que le gouvernement doit refléter les différentes tendances »
Il appelle les Burundais à se mettre autour d’une même table pour avoir une même vision et redresser la situation. Que les dirigeants s’efforcent de respecter ce qu’ils ont fait voter eux-mêmes, notamment la constitution qui doit être la référence de toutes les actions posées.
« Il faut que la magistrature soit indépendante pour faire régner l’équilibre entre les forces et les tendances ». Il déplore qu’actuellement, la justice affiche une certaine impuissance devant, par exemple, des procès à caractère politique.
« Ce n’est pas seulement sur le front politique. Il en est de même pour les conflits sociaux qui se manifestent ici et là. On voit combien il y a de l’inertie ».
Une autre recommandation serait que les dirigeants se sentent réellement redevables envers les contribuables.
Kefa Nibizi : « Tant que le multipartisme n’est pas réel, on ne peut pas parler de démocratie »
Pour le président du parti Codebu, il ne faudrait même plus inscrire le Burundi parmi les pays démocratiques. « Nous sommes dans une dictature de fait, avec une apparence de démocratie dans les textes et dans l’organisation des élections. Mais, au fond, il n’y a pas d’élections proprement dites ».

Il explique que la population ne peut plus participer librement à la mise en place des institutions car, les élections ne sont ni libres ni transparentes. Bien plus, les partis politiques d’opposition sont affaiblis et empêchés d’exister par le pouvoir en place, comme l’illustrent les difficultés rencontrées par certains partis.
Pour lui, tant que le multipartisme n’est pas réel et efficace, on ne peut pas parler de démocratie. En effet, les récentes élections, marquées par la domination d’un seul parti, montrent une dérive du système démocratique.
En outre, le droit d’expression n’est pas pleinement garanti. Des journalistes et certaines personnalités ont subi des menaces pour de simples propos émis. Par exemple, des conférences-débats sur l’état de la démocratie ont été suspendues ces derniers jours. Ce qui limite la liberté d’opinion.
Faustin Ndikumana : « De nombreux indicateurs montrent un affaiblissement généralisé de la démocratie »
Le directeur national de l’organisation Parcem estime que le discours du président sur la démocratie au Burundi est avant tout politique et déconnecté de la réalité. Selon lui, la situation démocratique du pays est critique malgré les engagements officiels comme la vision 2040-2060 et le Plan national de développement qui promettent la bonne gouvernance, la transparence et la participation citoyenne.

Il souligne un recul démocratique notamment à travers un processus électoral jugé non transparent en 2025, le risque d’instauration d’un parti unique et un affaiblissement du pluralisme politique.
Il trouve que plusieurs principes fondamentaux de la démocratie sont menacés : « Un État de droit affaibli où on observe un non-respect des lois par les autorités, l’absence de redevabilité des dirigeants, l’atteintes à la liberté d’expression par des menaces et des intimidations, une non-reconnaissance effective de l’opposition et un déséquilibre des pouvoirs avec un Parlement et une justice dominée par l’Exécutif. »
Il dénonce aussi des violations des droits fondamentaux, entre autres des arrestations arbitraires et le non-respect de la présomption d’innocence, des discriminations dans l’accès aux emplois et aux ressources publiques, des atteintes aux libertés publiques comme les réunions, les manifestations et le vote, des restrictions de la liberté de la presse, la répression des syndicats et du droit de grève, etc. M. Faustin déplore par ailleurs des cas de violations des droits sociaux notamment l’emploi et le logement ainsi que des cas de torture et d’atteintes à l’intégrité physique.
Pour lui, de nombreux indicateurs montrent un affaiblissement généralisé de la démocratie. Ce qui nécessite une réflexion urgente.
Analyse
Denis Banshimiyubusa : « Au lieu d’avancer, nous avons connu un recul en matière de démocratie »
Denis Banshimiyubusa, politologue et professeur de Sciences politiques à l’Université du Burundi, dresse un bilan critique de la trajectoire démocratique du pays, plus de trois décennies après la Constitution du 13 mars 1992 ayant consacré le multipartisme.
Il rappelle qu’un régime démocratique repose sur des élections libres, transparentes et compétitives ainsi que sur la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire dans le respect d’un État de droit.
Or, pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir brièvement sur l’histoire politique nationale. Après une phase de pluralisme embryonnaire dans les années 1960, marquée par l’existence d’une vingtaine de partis, l’espace politique s’est refermé à la suite de violences et d’exécutions de figures de l’opposition. Entre 1962 et 1966, un monopartisme de fait s’impose, institutionnalisé ensuite par la désignation de l’Uprona comme parti-État sous Ntare V.
Le tournant intervient en 1992 avec le retour au multipartisme, favorisant l’émergence de partis politiques, de médias privés et d’une société civile. « À cette époque, on peut affirmer qu’il y a eu des avancées significatives en matière de libertés publiques ». Cette dynamique répondait à une volonté de rompre avec les logiques d’exclusion, incarnée notamment par la vision inclusive de Melchior Ndadaye.
Cependant, ces acquis restent fragiles. Si la souveraineté populaire s’est imposée comme principe, remplaçant les coups d’État, la qualité du processus électoral demeure problématique. « La question n’est pas seulement de savoir s’il y a des élections, mais celle de savoir si elles respectent réellement les standards démocratiques ».
Selon Denis Banshimiyubusa, le Burundi souffre aujourd’hui d’un déficit de culture politique démocratique. L’existence de plusieurs partis et l’organisation des élections ne suffisent pas. La démocratie suppose des pratiques fondées sur le respect des règles, l’égalité des acteurs politiques et le fair-play électoral. Or, des inégalités persistantes, des restrictions de libertés et des dysfonctionnements institutionnels sont observés.
Pour illustrer ce recul, il évoque les élections de 2025 entachées de contestations. « Pendant l’évaluation des élections, des acteurs politiques devant le président de la République ont présenté des preuves d’irrégularités, remettant en cause la légitimité des résultats ».
Il s’inquiète également de certaines déclarations suggérant un retour au monopartisme, rappelant les discours des années 90 du président de l’Uprona à l’époque de Nicolas Mayugi en faveur d’une « démocratie à parti unique ».
Selon lui, les acquis démocratiques ont été progressivement fragilisés, voire neutralisés, par des acteurs qui auraient dû les consolider. « Au lieu d’avancer, nous avons connu un recul en matière de démocratie ».
Par ailleurs, il constate une érosion de la séparation des pouvoirs, évoquant un déséquilibre institutionnel où l’Exécutif semble prédominant. Cette configuration correspond à ce que les politologues qualifient de « démocrature », un régime de façade démocratique.
Malgré ce constat, il reste optimiste. Le Burundi a connu des avancées, notamment en 1993, durant la transition (2001-2005) et au début du régime CNDD-FDD. « Comme un enfant qui apprend à marcher, la société burundaise développe progressivement une culture démocratique », conclut-il, appelant au renforcement des libertés, de l’État de droit et de la transparence électorale.







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