Vendredi 20 mars 2026

Editorial

Bahati a remis son dernier papier

20/03/2026 0
Bahati a remis son dernier papier

Il était toujours le premier à envoyer son article, à temps, respectueux du deadline. Une ponctualité presque militaire. Et même pour cette semaine du 16 mars, sa dernière semaine parmi les vivants, un papier signé Jackson Bahati, correspondant du Journal Iwacu dans la région ouest pour la rubrique ACP, Au cœur du pays — dont il était l’un des animateurs depuis le lancement du journal en 2008.

Jackson a remis tous les éléments avant de se rendre à l’hôpital suite à « un petit malaise ». Il ne savait pas que c’était sa dernière livraison. Il est mort les armes à la main. Je ne sais pas pourquoi, mais cette image me hante : Bahati qui dépose son papier, boucle son sac, et part. Sans savoir.

Bahati n’était jamais à court de sujet. Il maîtrisait sa région comme un vieux chasseur connaît sa forêt — les sentiers, les pièges, les silences qui parlent. Il avait des contacts partout : « en haut », parmi les dignitaires de l’ouest, et « en bas », dans les galeries des orpailleurs officiels ou clandestins. Jusqu’au fond de la Kibira, et même de l’autre côté de la frontière. Un enfant du pays. Un pays qu’il portait en lui.

Un jour, il m’avait confié son appel pour le métier. Je dirais plutôt : sa vocation.
« Je voulais défendre la démocratie, l’État de droit, la bonne gouvernance, les droits des opprimés, quoi qu’il en coûte. J’en ai souffert. J’ai été blessé. Je porte des cicatrices. J’ai dû me rendre à l’évidence qu’il fallait passer le témoin, laisser cette bataille aux autres, aux plus jeunes, aujourd’hui devenus grands, très grands, en termes de galons ».

Puis, une autre confidence, avec ce sourire en coin qui lui était propre :
« Je n’ai pas baissé la garde. Quand je me suis remis, j’ai repris les armes — d’autres types d’armes pour défendre ce qui est juste : un micro, un calepin, un stylo, un appareil photo. Je n’ai pas trahi. Mapambano yanaendelea. A luta continua ».

Il taquinait en swahili, une langue qu’il maîtrisait, en plus du lingala. Son kirundi lui-même portait des interférences avec les dialectes de l’est du Congo — comme si les deux rives du fleuve avaient déposé quelque chose en lui, pour toujours.

Jackson ? C’était un style. Le gilet de reportage. L’appareil photo en bandoulière. Et ce pantalon remonté au niveau du nombril, à la « congolaise » — une coquetterie tranquille qui faisait partie du personnage.

Il y a quelques jours à peine, Bahati est passé voir sa rédaction. Sa dernière visite à Iwacu. C’était pour un briefing avant une descente dans son fief. Comme un soldat à court de munitions, il n’avait qu’une seule doléance : un petit enregistreur. « Celui que j’ai commence à faire des caprices. » Il n’y en avait pas de disponible. Je lui ai fait la promesse d’en chercher un.

Cette promesse, je ne pourrai plus la tenir. Et c’est un chagrin particulier — le genre de petite dette qu’on ne peut plus rembourser.

Journaliste dans une région troublée, Bahati était notre assurance pour une information sourcée. Une assurance-vie pour les reporters sur le terrain. Il savait flairer le danger, anticiper, choisir ses mots avec la précision de quelqu’un qui sait que les mots, par ici, peuvent coûter cher.

Iwacu est orphelin.

Au fil des années, il n’était plus seulement correspondant dans l’ouest. Il était devenu — sans qu’on ait eu besoin de le dire — un frère.

Salut, Jackson. Tu as remis ton dernier papier à temps. Comme toujours.

Post scriptum

Cher Abbas,

Merci pour ton hommage. Il dit tout — et bien mieux que je ne saurais le faire de là où je suis.
Jackson Bahati fait partie des premiers journalistes que j’ai recrutés au lancement d’Iwacu, en avril 2008. Je me souviens de ce moment. On construisait quelque chose qui nous dépassait — un journal, oui, mais surtout une équipe, une famille de gens qui croyaient que l’information pouvait changer les choses au Burundi. Jackson était de ceux-là.

Depuis ce premier jour jusqu’à mon exil forcé en 2015, il a toujours été là, impeccable, fiable, solide. Un vrai journaliste de terrain.

L’ouest du Burundi, avec sa proximité avec la RDC, sa porosité, ses zones d’ombre — c’est un terrain qui use les hommes. Lui, il y était comme un poisson dans l’eau. Chez lui, vraiment. Il connaissait les routes, les visages, les silences. Il savait lire ce que les autres ne voyaient pas.

Sa famille perd un père, un homme chaleureux. Nous perdons un vrai pro. Mais au fond, c’est plus que ça : nous perdons l’un de ces rares journalistes qui font qu’un journal existe vraiment, pas seulement sur le papier.

De loin — et cette distance me pèse aujourd’hui plus que jamais — je ne peux que m’incliner. J’aurais tellement aimé le retrouver à Bujumbura, un jour, à mon retour. On se serait assis quelque part, on aurait ri de tout — les courages que nous avons eus ou pas. Cette conversation-là n’aura pas lieu. Et c’est une peine silencieuse, de celles qu’on porte seul dans l’exil.

À vous, chers collègues — continuez. Gardez le cap. Restez debout, malgré tout. C’est le plus beau des hommages qu’on puisse rendre à Jackson.

Antoine Kaburahe

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