Lundi 12 janvier 2026

Politique

André Nikwigize : « Restaurer la sécurité, la stabilité et l’intégration régionale. Des défis attendent le nouveau Président. »

27/11/2025 2
André Nikwigize : « Restaurer la sécurité, la stabilité et l’intégration régionale. Des défis attendent le nouveau Président. »

Le 15 novembre 2025, le IXᵉ Sommet de la Conférence Internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) a eu lieu à Kinshasa, sous le thème : « Consolider la paix et la sécurité pour le développement dans la région des Grands-Lacs ». L’économiste André Nikwigize analyse les défis qui attendent le nouveau président du Sommet des Chefs d’Etat, Félix Tshisekedi de la République Démocratique du Congo, dans une région affectée par des questions existentielles de paix et de sécurité, qui handicapent l’intégration régionale.

Quelles sont les priorités du Président Félix Tshisekedi ?

Dans son discours d’acceptation du mandat, le Président Félix Tshisekedi a présenté un mandat axé sur les résultats, structuré autour de cinq priorités : réforme institutionnelle de la CIRGL ; rétablissement et consolidation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionale ; renforcement de la coopération judiciaire ; lutte contre l’exploitation et le commerce illicite des ressources naturelles, via un programme de traçabilité des minerais et enfin l’intégration économique régionale.

« Le temps nous presse d’agir pour faire de la région des Grands-Lacs un véritable espace de paix, de sécurité et de développement », a-t-il affirmé, insistant sur une présidence intransigeante sur les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale, de non-agression et de refus de tout appui aux groupes armés, tout en restant ouverte au dialogue inclusif.

Depuis plusieurs années, la Région des Grands-Lacs vit au rythme des conflits. Quelle est votre analyse ?

Depuis plus de trois décennies, la Région des Grands-Lacs est affectée par des conflits politiques qui ont occasionné de nombreux morts et des déplacements forcés de millions de personnes. Ces conflits sont également alimentés par le besoin des multinationales d’accéder aux ressources minières de cette région. Dans ce contexte, des groupes armés sont créés, souvent, avec la complicité des hommes politiques de la région, pour avoir le contrôle sur les sites miniers, dans le chaos.

Quelles sont les conséquences de cette insécurité permanente ?

Cette crise dans la Région des Grands-Lacs a non seulement fragilisé la cohésion sociale entre les communautés transfrontalières, elle a, également, mis à mal le fonctionnement des institutions inter-étatiques de coopération et d’intégration régionales, comme la CEPGL ou l’EAC, mettant en péril les acquis obtenus, mais, aussi, paralysé la mise en œuvre de la vision de l’Union Africaine, notamment, le programme ambitieux de création de la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAF).

Quid du Pacte pour la Sécurité, la Stabilité et le Développement ?

En date du 20 novembre 2004, à l’issue d’une Conférence au Sommet des Chefs d’Etat, à Dar-es-Salaam, Tanzanie, 11 Etats (auxquels s’est ajoutée, plus tard, la République du Soudan du Sud), adoptèrent le Pacte pour la Sécurité, la Stabilité et le Développement pour la Région des Grands-Lacs, avec pour objectifs de transformer cette région en un espace de paix et de sécurité durables, de stabilité politique et sociale, de croissance économique et de développement partagés, par une coopération et une intégration multisectorielles au seul profit des peuples respectifs. Cet accord exhaustif fut signé le 15 décembre 2006, à Nairobi (Kenya) par les chefs d’Etat de 11 pays.

Qu’est-ce qui a motivé l’adoption de ce Pacte ?

La Conférence se tenait à la suite des Résolutions 1291 et 1304, en 2000, au travers desquelles le Conseil de Sécurité des Nations Unies, appelait à la tenue d’une Conférence Internationale sur la Paix, la Sécurité, la Démocratie et le Développement dans la Région des Grands-Lacs. Au cours de la même année, la Conférence Internationale sur la Région des Grands-Lacs fut établie conjointement par le Secrétariat des Nations Unies et l’Union Africaine à Nairobi (Kenya).

La Déclaration de Dar-es-Salaam traduisait la volonté politique de s’attaquer aux causes profondes des conflits et aux obstacles au développement dans une approche régionale et innovante. Les Etats signataires s’engageaient à coopérer dans quatre domaines. Ils s’étaient mis d’accord sur des protocoles et des programmes d’action régionaux détaillés sur chacun de ces chapitres.

Quels sont les domaines d’application principaux du Pacte ?

La Paix et la Sécurité : Les signataires devaient renoncer à l’usage de la force dans les relations régionales, s’abstenir de soutenir des dissidents armés opposés aux autres Etats ou tolérer leur présence, coopérer au désarmement et au démantèlement des mouvements rebelles existants, contrôler les transferts d’armes régionaux, éliminer et bannir les discours racistes et ethnicistes ainsi que la discrimination ethnique ; enfin, poursuivre les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, particulièrement les auteurs de violences sexuelles et de voies de fait contre des femmes et des filles.

La Démocratie et la Bonne Gouvernance : Les signataires devaient établir ou maintenir un Etat de droit et respecter les principes des droits humains ; mettre en place ou renforcer des systèmes constitutionnels fondés sur la séparation des pouvoirs, le pluralisme politique, des élections régulières et crédibles et la transparence des procédures de gouvernance politique et économique ; établir un conseil régional de l’information et de la communication pour promouvoir la libre expression et les droits des médias.

Le Développement Economique : Les parties prenantes à l’accord devaient faire cesser ou prévenir l’exploitation illégale des ressources naturelles, respecter la souveraineté nationale sur ces ressources, faire de la Région des Grands-Lacs une “zone spécifique de reconstruction et de développement”, harmoniser les politiques économiques nationales et régionales, coopérer à des projets régionaux concernant l’énergie ainsi que les transports et les communications, stimuler le commerce et le développement parmi les populations frontalières afin de promouvoir l’intégration régionale.

Les Affaires Humanitaires et la Protection Sociale : Les signataires avaient pour obligation de protéger et de secourir les populations déplacées à l’intérieur de leur propre pays, conformément aux normes internationales, de protéger et respecter le droit à la propriété des réfugiés et des personnes déplacées qui revenaient, d’établir des systèmes régionaux d’alerte rapide et de prévention des catastrophes naturelles, de garantir l’accès aux services essentiels des populations touchées par les conflits et les catastrophes naturelles.

A qui incombait la responsabilité de la mise en œuvre du Pacte ?

En marge du Sommet de la CIRGL, le Président Evariste Ndayishimye s’est entretenu en tête à tête avec le Président Félix Tshisekedi

Le Pacte pour la Paix, la Stabilité, la Démocratie et le Développement pour la Région des Grands-Lacs fut le fruit de six ans d’efforts diplomatiques destinés à atténuer la méfiance entre les gouvernements de la région et à ériger un cadre juridique et politique permettant de traiter d’urgents problèmes économiques, humanitaires et sécuritaires.

La responsabilité de la mise en œuvre du Pacte incombait aux gouvernements des Grands-Lacs, épaulés par un Secrétariat de la Conférence, la CIRGL, dont le siège est établi à Bujumbura, Burundi. Ce comité conseille les Chefs d’Etat, qui se réuniront en sommet tous les deux ans.

Y-avait-il un espoir de réussite ?

Certes, le pacte de paix était complexe et fragile, mais les premières années montrèrent des signes d’espoir. Le Président de la RDC d’alors, Joseph Kabila, déclara à une réunion de parlementaires de la Région des Grands-Lacs que les conflits “bloquaient le développement de la région. La guerre ouverte a pris fin et le dialogue est devenu la méthode de règlement des conflits”, a-t-il affirmé. Mais, sans plus.

Dans son message au Sommet des Chefs d’Etat, le Secrétaire Général des Nations Unies, Kofi Annan, en 2004, notait : “La région des Grands Lacs a été témoin de certaines des guerres les plus sanglantes du monde. Le mécanisme de coopération incarné par cette conférence internationale reflète l’importance de la dimension régionale dans la recherche d’une solution aux divers conflits”. Tout en reconnaissant que les négociations « s’étaient révélées longues et difficiles, mais le plus difficile, -la mise en œuvre-, reste à venir ».

Dans un entretien accordé à un Journal des Nations Unies, Liberata Mulamula, Ambassadrice de Tanzanie et Chef du Secrétariat de la Conférence, indiqua que la mise en œuvre du pacte était “un défi considérable”, qu’il existait des perspectives de “résultats rapides” dans un certain nombre de domaines, “dont l’établissement d’un mécanisme de gestion conjointe des frontières communes”, la création de “bassins de développement transfrontaliers” qui permettraient de réduire la pauvreté et les mécontentements le long de frontières nationales poreuses et peu sûres, et de mécanismes d’alerte rapide pour la prévention des conflits et des situations d’urgence humanitaire. “Le monde a été témoin des effets dévastateurs de la guerre et des conflits sans issue qu’a connus cette région, conclut-elle. L’échec n’est pas une option”.

21 ans après, quel est le bilan ?

Malheureusement, ces espoirs ne sont restés qu’au niveau des discours, et chaque jour qui passe, la situation sécuritaire se détériore. 21 ans après la signature du Pacte pour la Sécurité, la Stabilité et le Développement de la Région des Grands Lacs, aucune des crises existentielles n’a été réglée. La prolifération des armes dans la région des Grands-Lacs a négativement affecté tous les efforts de restauration de la paix et de sécurité. L’inféodation et l’ethnicisation des pouvoirs ont constitué la véritable source dont a jailli le cycle de violence.

Quelle analyse faites-vous du rôle de la communauté internationale ?

La communauté internationale multiplie les condamnations, à commencer par le Conseil de Sécurité des Nations Unies. L’Union Africaine est incapable de trouver une solution à ces crises. Les Etats signataires du Pacte pour la Sécurité dans la Région des Grands Lacs sont désarmés face à l’ampleur des violences. Tous les pays de la Région des Grands-Lacs sont maintenant impliqués dans le conflit, qui devient, maintenant, régional.

Les efforts récents pour la restauration de la paix dans la région des Grands-Lacs au travers des processus de Washington (USA) et de Doha (Qatar) ne semblent pas avancer.

Et les populations continuent souffrir

La Région des Grands-Lacs a hérité du titre peu enviable de théâtre de la “première guerre mondiale africaine”, une guerre qui implique, désormais, tous les pays de la région, occasionnant des milliers de victimes, des millions de personnes réfugiées et déplacées et entraînant l’enlèvement de plusieurs milliers d’enfants dans les forces régulières et rebelles. Une situation humanitaire catastrophique. Les relations entre gouvernements se détériorent. La communauté internationale observe, en silence.

Dans son message à la conférence au Sommet, le Secrétaire général des Nations Unies, a appelé les Chefs d’Etat de la Région à des actions concrètes, en insistant sur l’urgence d’une cessation immédiate des hostilités et d’un accès humanitaire garanti. « Ces processus de paix doivent maintenant être concrétisés par des actions tangibles sur le terrain. Trop souvent, la méfiance et les accusations réciproques nourrissent la spirale de la violence », a-t-il averti, appelant au respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et à la non-ingérence comme fondements de la coexistence pacifique.

Des accords sont conclus, mais rien ne semble bouger. Que faire ?

En effet, compte tenu de la situation politique et sécuritaire actuelle, les populations attendent des actions concrètes visant notamment le strict respect des accords conclus à Washington DC et Doha, en vue de rétablir la paix, la sécurité, et, enfin, le développement économique régional. Les condamnations, les prises de position, les suspensions de coopération ou la fermeture des frontières, ne sont nullement des solutions aux problèmes de la Région.

Le Conseil de Sécurité des Nations Unies et l’Union Africaine devraient accompagner les Etats de la Région des Grands-Lacs, pour entreprendre une évaluation minutieuse de la mise en œuvre du Pacte pour la Sécurité de 2004, et mettre en œuvre tous les autres accords conclus, y compris ceux de Washington et Doha.

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Niyonkuru gilbert

    Dans la région des grands lacs,il y a un virus qui s’appelle Fdrl(terroriste,génocidaires) plusieurs pays les accusent l’insécurité chronique région des grands lacs,les Fdrl restent opérationnels en Rdc,leurs factions continuer de jouer un rôle d’insécurité totale

    • Stan Siyomana

      @Gilbert.
      Quand vous considerez le cas du Rwanda et de la RD Congo, vous pouvez parler des FDLR.
      Mais, a part les FDLR, il y a des centaines de mouvements rebelles qui destabilisent le Burundi (= Red Tabara par exemple), RD Congo, Ouganda, Soudan, Sud Soudan, Republique Centrafricaine,..
      « Les pays membres de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) sont les suivants : l’Angola, le Burundi, le Kenya, l’Ouganda, la République centrafricaine, la République du Congo, la République démocratique du Congo, le Rwanda, le Soudan du Sud, le Soudan, la Tanzanie et la Zambie… »

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