Mercredi 12 mai 2021

Société

Un étudiant mort de faim ?

Un étudiant mort de faim ?
Des étudiants en masse devant la poste du campus Mutanga pour percevoir leur prêt-bourse.

Un étudiant de l’Université du Burundi serait mort de faim. L’information a choqué. Les reporters d’Iwacu ont mené l’enquête. Ils ont découvert la vie des étudiants minés par la faim et la précarité.

11h à l’Université du Burundi, au campus de Mutanga, nous avons parcouru tout le campus à la recherche de témoins de la mort de l’étudiant Joël Nindorera. Finalement, des étudiants nous donnent un contact dans la faculté d’histoire.

C’est là enfin que nous allons trouver des témoins sur la mort de l’étudiant Joël Nindorera. Le délégué de la faculté et des camarades du défunt nous ont renvoyés vers des colocataires et des proches de sa famille.

“Il était déjà malade lors des derniers examens et il n’a pas pu se présenter pour le début du second semestre. Il avait signalé qu’il n’allait pas bien “,témoigne le délégué de la faculté d’histoire et science politique.

Nous avons contacté un des cinq colocataires de Joël Nindorera. Abel Ndikumana est étudiant à l’Université du Burundi au campus Rohero.

Il a accepté de nous accueillir là où il vivait avec Joël Nindorera et quatre autres étudiants de l’UB.

Le rendez-vous est fixé au mausolée de l’Unité nationale à Kiriri dans la zone de Rohero. Mais les étudiants habitent plus loin. Pour arriver à leur domicile, une véritable randonnée.

Le lieu se trouve derrière Kiriri, c’est un bidonville appelé « Kanyare » C’est là où vivent un bon nombre d’étudiants de l’UB. Nous avons traversé une vallée parsemée de grosses pierres, en passant par la rivière Gasenyi.

Nous avons descendu et remonté des pentes, essoufflés, nous alternons des marches et des arrêts pour récupérer. Personne ne parle mais chacun d’entre nous pense à Joël Nindorera. Seuls les piétons peuvent marcher, aucun chemin, même pour une bicyclette.

Sur les rives de la rivière Ndumbwa, nous voyons une maisonnette en terre battue. Elle  compte, une chambre et un salon. C’est là où vivent les 6 étudiants du Baccalauréat I. C’est là où vivait l’étudiant Nindorera. Les étudiants, de sexe masculin, sont originaires de Cankuzo, Gitega, Ngozi et Muyinga. Ils fréquentent différents campus de l’université du Burundi.

 Que s’est-il réellement passé ?

Abel Nduwimana dans la maisonnette où il habitait avec le défunt et ses quatre autres colocataires.

C’est ici que nous allons apprendre tout sur Joël Nindorera. L’étudiant a commencé à avoir des malaises vers la fin des examens du premier semestre. « Il avait une faiblesse et de l’inappétence. Nous insistions et il parvenait à avaler trois cuillères. C’était devenu la routine », témoigne Abel Ndikumana. Il a pu terminer ses examens le 13 avril dernier. Il a téléphoné à un cousin pour lui dire qu’il n’allait pas bien. Ce dernier lui a demandé de venir à son bureau. « J’ai rencontré Joël et il m’a dit qu’il a fait un surmenage à cause des examens et je lui ai donné un peu d’argent pour se faire soigner », raconte son cousin M.T.

Dimanche, le 18 avril, Joël est allé se faire soigner au centre de santé Izere de Kanama. « Il est revenu avec des comprimés de paracétamol. Il nous a dit après deux prises, qu’il allait mieux, mais son visage était gonflé. Je croyais que c’est parce qu’il s’endormait tout le temps », dit Abel.

L’infirmière du centre de santé Izere de Kanama nous a confié que Joël était dans un état critique. « Il avait une pâleur bien visible à l’intérieur des paupières et au niveau des ongles », explique-t-elle. Elle lui a prescrit du paracétamol, des multi vitamines et des antiamibiens. Elle lui a suggéré d’aller dans un hôpital où il pourrait bénéficier d’un traitement adéquat. Son patient lui a répondu qu’il n’avait pas de moyen pour aller à l’hôpital.

La situation a commencé à se détériorer dans la nuit de mardi 20 avril. « Il avait la fièvre et la nausée, il vomissait tout ce qu’il mettait sous la dent.  Nous avons contacté son cousin et il nous a envoyé de l’argent pour les soins. Malheureusement, le centre de santé ne travaille pas la nuit.  De retour à la maison vers 21 heures, nous l’avons signalé au propriétaire de la maison et il a cherché un taxi. », témoigne toujours son ami Abel.

Les colocataires l’ont porté jusqu’au mausolée de l’unité. Ils étaient accompagnés par deux voisins. Ils l’ont conduit au centre de santé dans le centre-ville, un établissement géré par des Sœurs de la congrégation Sainte Thérèse. Les infirmières ont constaté que le cas était grave et dépassait leur compétence. Elles ont orienté le groupe vers la clinique prince Louis Rwagasore, à un kilomètre de là. Joël n’a pas pu tenir. Il s’est éteint en cours de route, vers minuit passé.

Arrivés à la Clinique, l’infirmier de garde a confirmé sa mort et leur a délivré une attestation de décès. Les étudiants et leurs voisins ont annoncé la mauvaise nouvelle au cousin du défunt. Ils ont par la suite cherché une morgue à Bujumbura en vain. Ils l’ont trouvé à l’hôpital de Mpanda, dans la commune de Bubanza. Joël Nindorera a été enterré dans sa commune natale, à Cendajuru, ce mardi 27 avril.

Une maladie aggravée par des conditions de vie précaires

Au centre de santé Izere de Kanama, l’infirmière  a dit à Joël qu’il était très anémique.

Comme la plupart des étudiants de l’Université du Burundi originaires de l’intérieur du pays, Joël vivait dans des conditions minables à Kanyare, un des quartiers périphériques de la ville de Bujumbura.

Il habitait une chambre  qu’il partageait avec 5 autres étudiants colocataires. Joël dormait sur un matelas de 0,90 cm avec son ami.

Leur alimentation était exclusivement composée de pâtes de manioc, de haricots, de légumes quelques fois, sauf pour les derniers jours du défunt où il mangeait des bananes. Le manioc et le haricot étaient fournis par les parents des jeunes étudiants.

Depuis le début de l’année académique en novembre 2020, les étudiants n’ont pas encore perçu leur prêt-bourse. Ce qui aggrave la précarité des conditions de vie.

« La plupart d’entre nous viennent de l’intérieur du pays, la somme de 180 mille francs burundais qu’on devrait avoir on ne l’a même jamais reçu. Cette somme devait nous permettre de payer le loyer, de manger et d’assurer nos besoins. On mange une fois par jour. Il nous arrive de passer deux jours sans manger », témoigne E.N., étudiant de la faculté d’histoire rencontré au campus.

Les étudiants venant de l’intérieur du pays vivent en grande partie dans des quartiers périphériques de la capitale Bujumbura, Kanyare, Mugoboka et ailleurs. Là où le loyer est abordable. Ils vivent dans des chambrettes  qu’ils partagent souvent à plusieurs, 5 à 7 étudiants pour une minable maisonnette. Le loyer tourne autour de 35 mille par mois, selon les témoignages de certains d’entre eux.

« C’est plus facile de vivre avec les autres, on partage les dépenses. C’est toujours difficile, mais c’est mieux,» précise un autre étudiant qui s’indigne sur le fonctionnement du système de prêt-bourse.

Au départ, l’argent devait être versé chaque mois,  mais il a été fixé que la bourse serait octroyée  après  la période de 3 mois, au grand malheur des étudiants qui louent des mansardes et qui vivent au jour le jour.

« Aujourd’hui, on peut passer même 7 mois sans avoir la bourse, quand on demande pourtant, on nous dit que l’argent est là, qu’on devrait juste attendre. Tout ce qu’on demande c’est qu’on nous donne cette aide à temps, la vie est dure à Bujumbura, qu’ils pensent aux étudiants, nous sommes le Burundi de demain, n’est-ce pas ce qu’ils disent ?», raconte M.N.

La mort de l’étudiant a été un électrochoc. Une journée après le décès de Joël Nindorera, le rectorat a annoncé aux étudiants que leur prêt-bourse était disponible. Sur demande du délégué de la faculté et du soutien d’un de leurs professeurs, le paiement a commencé par ceux de la faculté dont faisait partie le jeune défunt.« Pour  que cela soit facile  à  ceux qui voudraient se rendre aux obsèques ou  soutenir la famille ».

Jeudi, une longue file d’attente se faisait remarquer à la poste du campus Mutanga. Des étudiants, sourire aux lèvres, étaient là pour percevoir enfin leur prêt-bourse du mois de… décembre 2020! Le soulagement  se lisait sur leurs visages. Malgré la perte d’un camarade, ils passaient quand même pour remercier leur délégué.

« La direction de l’Université du Burundi dément les fausses informations circulant sur les réseaux sociaux sans preuve médicale sur la cause du décès de l’étudiant Joël Nindorera BAC1, FLSH », peut-on lire sur le compte twitter de l’université du Burundi. Iwacu a contacté  le rectorat de l’université du Burundi pour des éclaircissements sur la mort de l’étudiant et les retards dans le paiement des prêt-bourses en vain.

Qui était Joël  Nindorera ?

Né  en 1999 à Twinkwavu, commune de Cendajuru dans la province de Cankuzo, à l’Est du pays, Joël Nindorera est le dernier d’une fratrie de six enfants. Il avait fréquenté l’école primaire de Mwambu et l’école primaire de Twinkwavu. Il avait ensuite obtenu le certificat de tronc commun au Lycée communal de Twinkwavu, puis orienté pour le cycle supérieur au Lycée de Muyaga, toujours dans la province de Cankuzo. Il était l’unique fils à avoir posé ses pieds à l’université, l’enfant sur lequel la famille comptait tant. Il est « descendu » à Bujumbura pour ses études universitaires dans la faculté d’Histoire et sciences politiques. Il était en Bac 1.

Forum des lecteurs d'Iwacu

6 réactions
  1. Bavugirije

    En 1975 , j’étais étudiant en deuxième année à la Faculté des sciences de l’Université Officielle de Bujumbura. Suite au retard dans le paiement de notre bourse d’étude que nous avions l’habitude de recevoir mensuellement, nous avons boycotté un matin les cours et organisé une manifestation du campus universitaire jusqu’au rectorat. Par la suite, le recteur nous a demandé de patienter et nous a promis que nous allions recevoir notre bourse dans les heures qui allaient suivre. Dans notre naiveté, nous l’avons cru et avons attendu mais à la place de la bourse, nous avons reçu la visite de la police qui nous a matraqués et dispersés. Heureusement que nous étions encore jeunes et pouvions courir très vite pour regagner le campus via les quartiers Bwiza et Nyakabiga.

    Le lendemain, alors que nous avions repris la routine et suivions régulièrement les cours, voici qu’un agent de l’Etat entre dans notre classe avec un une feuille de papier. Il chuchote quelques mots à notre professeur puis il lit les noms de quelques étudiants à qui il demande de le suivre. Je faisais partie de cette liste. Nous avons laissé nos affaires en classe puis suivi l’agent qui nous a alors embarqué dans sa voiture, une volkswagen. Direction: le bureau de la Sûreté Nationale près de l’Etat major des forces armées. Arrivé à son bureau, l’agent m’a demande de m’asseoir et il a sorti de son tiroir un carnet. Tout de suite, j’ai pu lire, même si c’était écrit à l’envers, le titre de la feuille sur laquelle il allait noter les réponses à ses questions lors de cet interrogatoire: Pro Justitia (Pour la justice). Dans ma tête, j’ai immédiatement eu de la misère à comprendre comment une petite affaire de manifestation d’étudiants pour une demande de bourse pouvait amener des étudiants à être traduits en justice. Je n’avais pas tort car la première question qui me fut posée par l’agent était de savoir pourquoi nous les étudaints voulions, à ce moment, renverser le gouvernement de Michel Micombero. Dans ma réponse, je suis parvenu à donner une explication à l’agent qui l’a amené à tout laisser tomber et à me laisser repartir au campus.

    Ce qui se passe aujourd’hui 46 ans plus tard ne me surprend guère avec un retard inacceptable dans le paiement du prêt-bourse aux étudiants. Si par malheur, ceux-ci avaient décidé de manifester comme nous l’avons fait en 1975, les agents du service national de renseignements qui sont hyperzelés auraient vite fait de prendre cette manifestation comme une velleité de renverser le pouvoir du Général Evariste Ndayishimiye. Non seulement certains se seraient retrouvés en prison mais dans le contexte actuel, j’ai même peur qu’Il y aurait eu des morts. Qui doit répondre de cette situation? Un élu. Mais lequel? Si personne n’est là pour répondre au peuple, ce sont les petits qui doivent casquer! Les étudiants. I Mwaro ngo hiruka uwibwe!

    Que Dieu reçoive l’âme de feu Joël Nindorera!

    • Malachie

      Le malheur du Burundi est de n’avoir jamais eu un régime, un gouvernement qui comprend la valeur de l’enseignement; ça n’arrive qu’en Afrique et plus précisément qu’au Burundi. On a jamais compris que la première richesse d’un pays c’est la jeunesse, c’est matière grise.

    • frica

      c’est l’intox, on sait voir ton orientation. Vers les annees 80 le Burundi etait le meilleur pays de la cpgl, sous bagaza et avant- apres. les etudiants burundais etaient des princes. Tous ces villagois arrivaient a l’universite, chambre, bourse mensuelle, restaurant gratuit.Tous ces villageois, batu ya bilimani, ont etudie gratuit. meme toute la generation kurunziza a etudie gratuit avec bourse/chambre/resto .
      Biensur que qlq etudiants hutus complotaient sur base tribaliste avec l’appui de l’eglise.
      Aujourd’hui, dites nous ce que vous avez fait du Burundi, tout simplement une coquille vide!

  2. Malachie

    Lorsqu’on ne sait pas assurer une éducation de qualité à la jeunesse, on ne peut pas prétendre à un bon avenir.

    • Aloys Jusho

      Doux Jésus😭
      Quel calvaire pour les étudiants de l’Université!!!
      Il doit quand même y avoir une explication rationelle pour ces retards de prêts bourse.
      Il y a un département, un service (que sais je?) où des des gens sont payés par nos impôts pour s’assurer que nos pauvres enfants reçoivent leurs bourses.
      Hein Hein, ces gens eux sont payés mensuellement.
      Where is accountability in my beloved country?

      • Malachie

        Turi muri “Leta mvyeyi na Leta nkozi”.

Charte des utilisateurs des forums d'Iwacu

Merci de prendre connaissances de nos règles d'usage avant de publier un commentaire.

Le contenu des commentaires ne doit pas contrevenir aux lois et réglementations en vigueur. Sont notamment illicites les propos racistes, antisémites, diffamatoires ou injurieux, appelant à des divisions ethniques ou régionalistes, divulguant des informations relatives à la vie privée d’une personne, utilisant des œuvres protégées par les droits d’auteur (textes, photos, vidéos…) sans mentionner la source.

Iwacu se réserve le droit de supprimer tout commentaire susceptible de contrevenir à la présente charte, ainsi que tout commentaire hors-sujet, répété plusieurs fois, promotionnel ou grossier. Par ailleurs, tout commentaire écrit en lettres capitales sera supprimé d’office.

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A nos chers lecteurs

Nous sommes heureux que vous soyez si nombreux à nous suivre sur le web. Nous avons fait le choix de mettre en accès gratuit une grande partie de nos contenus, mais une information rigoureuse, vérifiée et de qualité n'est pas gratuite. Nous avons besoin de votre soutien pour continuer à vous proposer un journalisme ouvert, pluraliste et indépendant.

Chaque contribution, grande ou petite, permet de nous assurer notre avenir à long terme.

Soutenez Iwacu à partir de seulement 1 euro ou 1 dollar, cela ne prend qu'une minute. Vous pouvez aussi devenir membre du Club des amis d'Iwacu, ce qui vous ouvre un accès illimité à toutes nos archives ainsi qu'à notre magazine dès sa parution au Burundi.

Editorial de la semaine

La fête et la Covid-19

Au Burundi, le 1er mai, la journée internationale du travail a été célébrée avec faste pour honorer « ceux qui de la nature brute ont taillé et ouvragé toute la splendeur que nous contemplons », pour reprendre les mots de (…)

Online Users

Total 2 037 users online