Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3710 jours. Nous ne l'oublions pas.

« Rwâtamúfŭtu »

Dans une de ses séances de moralisation, entrecoupées de blagues assaisonnées d’anecdotes personnelles et de salves de rires approbateurs ou courtisans, le chef de l’État a formulé un vœu : restaurer la chicotte. Ce tristement célèbre fouet à lanières de cuir d’hippopotame tressées, utilisé par les colons pour infliger aux autochtones les châtiments corporels les plus humiliants, pour un simple manquement à une corvée.

« Est-ce qu’il ne faudrait pas envisager la restauration de la chicotte comme à l’époque coloniale ? Pour que les Belges réussissent à nous formater afin d’être au pas et à leur merci, il a fallu nous fouetter ».

Et de dérouler son exposé des motifs : « Je suis convaincu que si l’on administrait vingt coups vigoureux de matraque ou de fouet à tout administratif fautif, il lui serait difficile de récidiver, il deviendrait sérieux ».

Objectif de cette nouvelle vision très corporelle : fouetter pour corriger les administratifs véreux, les corrompus, les détourneurs de deniers publics, les juges éhontés.

Mais le chef de l’Exécutif burundais n’est ni dupe ni crédule — des années au pouvoir l’ont instruit. Il sait qu’il y a des incorrigibles, des multirécidivistes, et il le dit lui-même : « Inkoni ishikīra igúfa, ntishikîra ingeso. » Entendez : « Le coup de bâton atteint l’os, mais pas les mauvais comportements. » La coercition ne résout pas tout.

Il ne s’avoue pas vaincu pour autant : « Si les douleurs sont encore vives et lancinantes, il serait difficile de retomber dans les mêmes erreurs. » Et de confier qu’il a lui-même été torturé, dans un pays qu’il n’a pas voulu nommer : « Des balances sont allées dire que je suis un malfaiteur, un tueur. Ils m’ont roué de coups. »

Retournons à nos… chicottes

Pour plus d’impact, cette corvée était confiée au plus dévoué des « Askari », policier indigène, bourreau, sans-cœur. Dans ma Bwambarangwe natale, au nord-est du Burundi, un nom est resté gravé dans la mémoire collective. Il semait la terreur ; l’évoquer, même après l’indépendance, réveillait de douloureux souvenirs : « Rwâtamúfŭtu-nzira y’úmusaraba » (Maître pourfendeur des fesses, chemin de croix, ndlr).

C’est avec des larmes que les vieux qui l’ont connu racontaient sa triste histoire.

Imaginez l’humiliation d’un père de famille, à plat ventre, par terre — au propre comme au figuré —, devant des curieux dont ses propres enfants, le short baissé pour exposer ses deux hémisphères à châtier de coups cinglants et fumants de chicotte, pour une corvée mal exécutée.

Incapables de supporter un tel affront, couverts de honte, certains ont pris le chemin de l’exil, en Ouganda ou dans les champs de sisal de Manamba à Arusha en Tanzanie — bien loin.

Personnellement, j’ai été marqué par ces récits des anciens de mon terroir, qui ont vécu cette malédiction et transmis ce traumatisme. Je crois dans la loi. Pas de fouet… Non seulement, comme tout un chacun, je tiens à mes fesses, mais je crois surtout dans la loi.

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