Notre journaliste Jean Bigirimana porté disparu depuis 3567 jours. Nous ne l'oublions pas.

« Où vont nos impôts ? »

De nombreux contribuables dénoncent des impôts élevés au regard de leurs revenus alors qu’ils ne constatent pas d’amélioration de leurs conditions de vie. La société civile et un expert en économie demandent une meilleure transparence et une utilisation des recettes fiscales au profit des services publics.

C.H., commerçant au centre-ville de Bujumbura, s’interroge sur l’utilité de ses contributions alors que plusieurs problèmes persistent dans différents secteurs publics.
« Les agents de l’OBR sont toujours au rendez-vous lorsqu’il s’agit de payer l’impôt. Dans mon quartier, il y a toujours un problème de pénurie d’eau, et ce n’est pas un problème qui date d’aujourd’hui. »

Comme lui, J.M., commerçante au marché de Bujumbura City Market dit kwa Siyoni, partage ce sentiment d’incompréhension. Elle explique avoir toujours entendu que les impôts qu’elle paie contribuent au développement du pays. Pourtant, selon elle, ce n’est pas le cas.
« Aujourd’hui, on peine à se déplacer à cause de la pénurie des carburants et les prix de tous les produits ne cessent pas d’augmenter à cause de cela. »

Elle souligne également les difficultés persistantes dans le secteur de la santé.
« Aujourd’hui, on peut te refuser l’accueil dans un hôpital à cause du manque de matériel pour te soigner, sans oublier qu’il est rare d’y trouver des médicaments, même quand tu es hospitalisé. »
Du côté des conducteurs de véhicules, le constat est similaire. Plusieurs dénoncent le paiement régulier des redevances routières alors que l’état des infrastructures routières laisse à désirer.
« Les routes sont très abîmées avec de nombreux nids-de-poule. Les habitants tentent parfois de les réparer eux-mêmes, sans y parvenir », raconte J.I., un conducteur.

J.P., chauffeur dans le transport en commun, cite également l’exemple de la route Bujumbura- Rumonge, qui demeure dans un état préoccupant malgré les taxes perçues.
« À quoi servent ces redevances s’ils ne pensent même pas à nous ? On doit toujours faire réparer nos véhicules car, on ne peut pas emprunter cette route plusieurs fois sans que le véhicule ne s’use. »


Réactions

Stany Ngendakumana : « Toutes les charges de l’Etat sont payées à partir de l’argent du contribuable »

Selon le porte-parole de l’OBR, le domaine des dépenses et recettes publiques répondent à certains principes comme le principe de l’unicité de la caisse publique. En effet, les recettes publiques sont nationales et les recettes collectées dans une région ne doivent pas être utilisées dans cette région puisque les dépenses suivent les priorités de l’Etat. « Par exemple, un conducteur de transport en commun qui travaille sur la RN1 et qui a payé la redevance routière lorsque la priorité était donnée à la réhabilitation de la RN7 ne verra pas que celle-ci a servi à réhabiliter les routes. Son tour viendra plus tard. »

Il explique que toutes les charges de l’État sont financées par les recettes issues des contribuables. En effet, les fonds collectés par l’OBR sont transférés rapidement vers le compte général du Trésor.

Ainsi, ces recettes servent à financer les infrastructures scolaires et sanitaires, la construction des routes et des ponts ; à développer les services d’eau potable et d’électricité ; à acheter le matériel nécessaire et à payer les salaires des agents publics.

Faustin Ndikumana : « Les citoyens continuent de payer des taxes et des redevances, mais sans véritable retour »

Le directeur national de Parcem estime qu’il existe une forte injustice fiscale dans le pays. Selon lui, l’économie reste largement informelle et, au lieu de la formaliser pour élargir l’assiette fiscale, les autorités laissent se développer des activités informelles comme le commerce des carburants, des devises et des minerais.

Il affirme aussi que les grandes fortunes échappent souvent à l’impôt à travers des pratiques comme les détournements et le blanchiment, sans sanctions efficaces. Pendant ce temps, les citoyens continuent de payer des taxes sans en voir les bénéfices. « Le cas récent le plus parlant est la gestion des dossiers de construction des bureaux de zone. »

Il estime que le problème majeur apparaît lorsque la loi prévoit l’intervention de hauts cadres pour garantir une bonne gestion de l’argent public alors que, dans la pratique, cela n’est pas respecté.

De plus, au niveau de la programmation budgétaire, les dépenses de fonctionnement augmentent de manière excessive au détriment des actions sociales et des investissements qui pourraient améliorer les revenus de la population. Il souligne donc la nécessité d’une forte pression citoyenne sur la gestion des finances publiques et d’une plus grande transparence dans la gestion publique.

Selon lui, lorsque les détournements se multiplient dans l’impunité et qu’il n’y a pas de priorisation rationnelle des dépenses publiques en faveur des secteurs porteurs de croissance- tels que les infrastructures de base, les routes, l’éducation et la santé- les citoyens finissent par se demander pourquoi ils doivent continuer à payer l’impôt.


Analyse

Diomède Ninteretse « La légitimité de l’impôt passe par la visibilité des résultats sur le terrain. »

Selon cet expert en économie, quand les contribuables payent, mais ne voient rien comme résultat, l’impôt cesse d’être un devoir et devient une contestation. C’est ce qu’on appelle le ras-le- bol fiscal silencieux. Il ne se manifeste pas encore dans la vie de tous les jours mais, il est déjà dans les esprits. Pour lui, le problème n’est pas d’abord fiscal. Il est structurel.
« Un chauffeur qui paye sans voir un retour dans le sens d’améliorer sa situation, sa redevance routière n’est plus d’utilité publique. »

Il explique que le carburant est fortement taxé, avec une augmentation d’environ 75 FBu par litre depuis 2021. Selon lui, le contribuable supporte une charge importante à travers plusieurs prélèvements. Ce qui soulève des interrogations sur l’utilisation réelle de cet argent. En effet, sur le terrain, les routes restent dégradées. Cela entraîne une usure plus rapide des véhicules et augmente les coûts pour les usagers.

Il rappelle qu’en 2021, les recettes du secteur routier s’élevaient à environ 7 milliards. Aujourd’hui, elles dépassent les 10 milliards, si ces chiffres sont exacts. « Même en se basant sur les 7 milliards de 2021, on peut se demander si on devrait épargner ce montant sur une période de 10 ans, étant donné qu’une route peut durer environ une décennie. » Pour lui, cela représenterait ainsi un budget d’entretien de 7 milliards pour les infrastructures routières. Il estime que les usagers financent largement les routes mais que les résultats ne suivent pas.

Il ajoute qu’en 2025, l’OBR estimait avoir collecté entre 150 et 250 milliards en taxes et impôts sur les véhicules et les opérations d’importation et d’immatriculation. Ainsi, le transport continue d’occuper une place notable, autour de 10 % des recettes totales.

Il précise que la légitimité de l’impôt passe par la visibilité des résultats sur le terrain. « Il suffit de regarder les routes au Kenya. Le contribuable voit concrètement où va son argent. La traçabilité, la communication, il y a les fonds routiers alimentés par les taxes sur les carburants. »

Vers une déficience fiscale

M. Ntinteretse fait observer qu’au Burundi il y a l’opacité dans la façon de collecter les impôts et dans la manière d’exécuter les projets ou les activités dans le sens de la construction des routes.

Le citoyen ne sait pas combien est réellement collecté ni où va l’argent. Ce qui entretient la méfiance envers l’impôt. Les projets routiers existent mais leur réalisation est lente, avec des délais qui s’allongent de 3 à 4 ans ainsi que des chantiers qui ne se terminent pas réduisant ains leur impact.

« Vous vous souvenez de la route Bujumbura -Rumonge. Jusqu’à présent, ce n’est pas encore construit. » Cette situation fait naître des soupçons de corruption et montre un manque de professionnalisme dans l’entretien. Au final, l’État dépense mais les résultats restent peu visibles pour le contribuable.

Pour lui, c’est une bombe à retardement économique. Ce déséquilibre n’est pas sans conséquences parce que ça devient une réalité quotidienne. Il va y avoir une déficience fiscale.
« Si on ne prend pas garde, on va voir une augmentation de l’informel. Surtout, les gens vont cesser de payer l’impôt et les taxes d’une manière générale. »

Selon lui, les recettes collectées et les montants affectés aux routes doivent être connus. Il faut aussi des résultats concrets. Les gens doivent comprendre que la transparence n’est plus une option, mais une obligation légale.

Tous les secteurs sont concernés

Il estime que le problème n’est pas limité au secteur du transport. Il est plutôt systémique. Selon lui, bien que les recettes de l’État aient fortement augmenté depuis 2010, les résultats restent insuffisants dans les services publics.
En effet, dans la santé, malgré les allocations budgétaires, des pénuries de médicaments persistent et les hôpitaux restent mal équipés. Ce qui pousse les patients vers le secteur privé perçu comme plus fiable.

Même dans la capitale économique, des hôpitaux comme Prince Régent, Prince Louis Rwagasore ou Roi Khaled disposent d’infrastructures limitées. La situation est encore plus préoccupante à l’intérieur du pays.
Par ailleurs, il considère que la situation dans l’éducation est tout aussi critique. « Certaines classes comptent 60 à 80 élèves alors que les normes fixent 30 à 40 élèves par élève. A cela s’ajoute parfois un manque de bancs-pupitres malgré plus de 60 ans d’indépendance. » Ce qui affecte directement la qualité de l’enseignement.

Il soupçonne que les fonds seraient souvent utilisés pour les salaires et certaines dépenses de prestige, notamment l’achat de véhicules de plus de 200 millions chacun. Par conséquent, la répartition des ressources semble déséquilibrée.
Selon lui, cette problématique se retrouve également dans l’agriculture et l’élevage. Alors que le Burundi préfinance la seule entreprise Fomi par plus de 300 milliards, les pénuries d’engrais persistent toujours.

Dans le secteur de l’énergie, il observe que seulement environ 15 % de la population a accès à l’électricité et que les coupures restent fréquentes. Ainsi, les investissements tardent à produire des résultats visibles.

En outre, il souligne un manque de confiance envers les impôts et taxes, car une partie de la population estime que ces ressources sont détournées depuis longtemps. « Il suffit de regarder qu’à une certaine époque, les gens voulaient être des douaniers au lieu d’être des fonctionnaires de l’Etat (Education ou Santé). Les vérificateurs d’impôts et les douaniers étaient ainsi considérés comme des gens très riches parce qu’effectivement il y avait des détournements. »

Renforcer la redevabilité

M. Ninteretse estime que l’administration doit renforcer la redevabilité car, les ressources publiques doivent être considérées comme une responsabilité envers les citoyens et non comme un bien privé. Selon lui, le problème principal n’est pas le manque de moyens mais leur mauvaise gestion.

Il souligne que les contribuables ne refusent pas de payer les impôts. Mais, ils attendent des résultats concrets. Ainsi, l’État doit transformer les recettes en services visibles, faute de quoi, la confiance des citoyens diminue et l’efficacité de l’action publique est compromise.

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