Samedi 18 avril 2026

Économie

Burundi : quand l’instabilité fiscale freine le développement économique

Burundi : quand l’instabilité fiscale freine le développement économique
Alain Ndikumana « Nous constatons toutefois que les montants collectés restent inférieurs aux prévisions »

« Les montants collectés restent en deçà des prévisions malgré les efforts de l’État », alerte le ministre des Finances Alain Ndikumana. « À quel moment allez-vous commencer à payer des impôts ? », s’interroge le président Évariste Ndayishimiye. Entre insuffisance des recettes et dénonciation des privilèges fiscaux, la question de la mobilisation des ressources internes s’impose comme un défi majeur.

Le ministre des Finances, Alain Ndikumana, a récemment tiré la sonnette d’alarme sur la faiblesse préoccupante des recettes publiques. À l’issue d’une tournée menée le 8 avril 2026 auprès de plusieurs commerçants, en compagnie des responsables de l’Office burundais des recettes et de la police, il a constaté que les montants effectivement collectés restent largement en dessous des prévisions budgétaires dès les deux premiers mois de l’année.
« Depuis quelque temps, nous analysons les recettes que nous avions prévues de mobiliser cette année afin de les affecter aux dépenses publiques. Nous constatons toutefois que les montants collectés restent inférieurs aux prévisions, malgré les efforts considérables consentis par l’État pour multiplier les machines de facturation. Nous avons relevé des insuffisances, notamment le fait que de nombreux contribuables n’utilisent pas les équipements mis à leur disposition. » souligne Alain Ndikumana

Selon lui, cette contre-performance s’explique en grande partie par des irrégularités persistantes dans le système de facturation. De nombreux opérateurs économiques contournent encore l’utilisation des machines de facturation électronique mises à leur disposition ou recourent à des factures non conformes, favorisant ainsi une évasion fiscale qui ampute significativement les recettes de l’État. Pourtant, plus de 13 000 machines ont été distribuées à travers le pays. Ce qui représente un investissement important. Mais, en l’absence d’un respect strict des obligations fiscales, ces efforts peinent à produire les résultats attendus.

Face à cette situation, les autorités insistent sur l’urgence de renforcer la mobilisation des ressources internes, dans un contexte marqué par la raréfaction des financements extérieurs. Les commerçants, de leur côté, évoquent des difficultés économiques réelles, notamment la pénurie de devises, qui limitent leurs capacités d’approvisionnement et les contraignent parfois à vendre à perte. Ce qui accentue ainsi les tensions entre exigences fiscales et survie économique.

Certaines autorites ne payent pas l’impôt

Évariste Ndayishimiye :« Il existe des entreprises qui, depuis 2010, demandent des exonérations »

Cette problématique était également au cœur de la 17ᵉ édition du National Prayer Breakfast Burundi 2026 organisé le 14 avril 2026 et placé sous le signe de la responsabilité fiscale. Plusieurs intervenants y ont dénoncé, parfois à demi-mot, le comportement de certaines autorités accusées de se soustraire à l’impôt malgré leurs activités économiques.

Le président de la République, Évariste Ndayishimiye, a notamment critiqué les abus liés aux exonérations fiscales. « Il existe des entreprises qui, depuis 2010, demandent des exonérations. Je leur ai posé une question simple : à quel moment allez-vous commencer à payer des impôts ? ». Il a insisté sur le fait qu’aucune vision de développement ne peut se concrétiser sans un État capable de mobiliser efficacement ses ressources.

Les anciens dirigeants ont également haussé le ton. L’ex-président Domitien Ndayizeye a estimé que les autorités qui échappent à l’impôt aggravent la pression fiscale sur les citoyens ordinaires. De son côté, Emmanuel Sinzohagera, ancien président du Sénat, a évoqué des rapports de l’Inspection générale de l’État, pointant des cas de détournement et d’évasion fiscale qui impliquent certains responsables publics.


Réactions

Faustin Ndikumana : « Le premier défi auquel il faut s’attaquer, c’est l’économie informelle. »

La facturation électronique constitue une avancée, mais elle ne suffit pas. Pour Faustin Ndikumana, directeur national de la Parcem, les obstacles sont avant tout structurels.

Le premier, selon lui, est l’économie informelle qui représenterait environ 70 % de l’activité économique et dont une large part échappe encore au fisc, faute de politiques d’encadrement efficaces.

Il pointe aussi un déséquilibre criant dans la structure des recettes. « Il y a une prédominance d’impôts indirects, des taxes sur le commerce intérieur et extérieur- 1 522 milliards contre 647 milliards d’impôts directs sur les revenus. Cela montre qu’il y a un problème d’environnement des affaires, de taux d’investissement. »

Comme conséquence directe, les capitaux fuient. « On assiste à un départ massif des investisseurs. Les gens, au lieu de réinvestir dans notre pays, vont réinvestir ailleurs. »

À cela s’ajoutent l’instabilité fiscale, une digitalisation insuffisante et des problèmes de gouvernance – corruption, détournements, manque de redevabilité – qui érodent la confiance des contribuables. Pour Faustin Ndikumana, seule une réforme globale permettra d’améliorer durablement la mobilisation des recettes publiques.

Gabriel Rufyiri : « Le Burundi n’a pas de politique fiscale constante et cohérente »

Pour le président de l’Olucome, le mal burundais est d’abord politique : le pays souffre d’un manque chronique de politique fiscale cohérente et stable.
« Moi, je dirais que le Burundi n’a pas de politique fiscale constante et cohérente. Cela est dû au fait que beaucoup de taxes et d’impôts, surtout les taxes, sont mis chaque année dans la loi budgétaire ». Il déplore une instabilité qui fragilise le climat des affaires et décourage les investissements. Pour lui, une véritable politique fiscale devrait reposer sur des règles stables et non sur des modifications répétées à chaque exercice budgétaire.

Il dénonce aussi une fiscalité trop centrée sur la consommation qui épargne les grandes fortunes. « Il est important que le gouvernement fasse tout pour que ceux qui possèdent beaucoup de moyens paient aussi beaucoup d’impôts et de taxes. Je pense que c’est extrêmement important. »

La surcharge fiscale sur les petits contribuables, les distorsions liées aux exonérations et à l’accès inégal aux devises créent, selon lui, une concurrence déloyale. « L’environnement des affaires au Burundi est pollué. »

À cela s’ajoute la confusion des rôles. « Il y a une cacophonie générale en matière politique et économique. Celui qui est politicien est aussi commerçant. Celui qui est magistrat est aussi commerçant. Celui qui est, je ne sais pas, médecin est aussi commerçant. »
« Tout le monde sait bien que les taxes sont incontournables et très importantes pour le développement du pays. Mais, tant que le gouvernement n’aura pas une politique fiscale claire et que l’environnement des affaires ne sera pas dépollué, on continuera à faire face aux mêmes problèmes. »

André Nikwigize : « Les commerçants burundais ne sont pas à blâmer »

Face à la baisse des recettes publiques et aux difficultés économiques croissantes, l’analyse d’André Nikwigize, ancien conseiller économique principal auprès du Secrétariat général des Nations Unies, met en lumière des problèmes structurels profonds. Selon lui, la situation économique du Burundi est critique et pourrait conduire à une véritable impasse si des réformes majeures ne sont pas engagées.

Il estime que les commerçants ne doivent pas être tenus pour responsables des défaillances observées, notamment dans l’application du système de facturation. Ceux-ci évoluent dans un environnement qu’il qualifie de « système économique de prédateurs », marqué par un accès très limité aux devises et aux crédits bancaires. Contraints de se tourner vers le marché parallèle pour s’approvisionner, les importateurs font face à des coûts très élevés, répercutés sur les prix des produits.

Dans ce contexte, les marges bénéficiaires restent faibles, rendant difficile le respect des obligations fiscales. Pour André Nikwigize, la solution ne réside pas dans la sanction des commerçants, mais dans une réforme globale du système des finances publiques, incluant un meilleur encadrement du commerce et un accès plus équitable aux ressources financières.

Il espère enfin que les discussions en cours avec le FMI et la Banque mondiale permettront d’engager des réformes structurelles adaptées.

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