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La succession au cœur des tensions entre veuves et belles-familles à Cibitoke

Dans la commune Cibitoke, les conflits liés à la succession opposant veuves et belles-familles demeurent une réalité préoccupante. Ces différends s’accompagnent souvent par des violations des droits de la femme ainsi que de lourdes conséquences sociales surtout sur les enfants. Pour tenter d’endiguer cela, l’administration locale multiplie les actions de sensibilisation.

Dans le quartier Social B, en zone Cibitoke, plusieurs femmes affirment être confrontées à des litiges liés à l’héritage. Evelyne Nkurunziza, 28 ans, veuve et mère de deux enfants en est l’exemple. Elle témoigne des injustices qu’elle dit avoir subies après le décès de son mari militaire.

Selon son récit, la famille de son défunt époux l’aurait rejetée, l’accusant d’avoir perçu une somme de 80 millions de francs burundais de la part de la Force de défense nationale du Burundi (FDNB).

« Ma belle-famille a confisqué tous les biens de mon mari, y compris les terres cultivables qu’il avait héritées et celles qu’il avait achetées avec ses propres moyens. Les frères de mon mari m’ont accusée de détenir une importante somme d’argent que mon époux m’aurait envoyée avant sa mort ».

Elle affirme également avoir subi des pressions de la part du frère aîné de son mari, qui aurait tenté de la contraindre à un mariage afin de conserver le contrôle du patrimoine familial.

Face à cette situation, Mme Nkurunziza indique s’être tournée vers l’administration locale pour faire valoir ses droits. Elle précise qu’elle a dû verser de l’argent afin de récupérer une partie des terres. « Pour le moment, certains biens ne m’ont pas encore été restitués. Mais, j’ai l’espoir qu’avec l’appui des autorités, je pourrai les récupérer. »

Elle lance enfin un appel aux autres veuves confrontées à des situations similaires à ne pas se laisser faire. « Il est important d’avoir le courage de s’adresser aux autorités. Cela peut prévenir de nombreuses conséquences et faciliter la gestion du patrimoine familial. »


Réactions

Octavie Ntakarutimana : « Les femmes ont aussi le droit de gérer et de jouir des biens laissés par leurs maris »


La représentante légale de l’Association des veuves responsables (AVR), fait observer que plus de la moitié des membres de cette organisation sont confrontées à des conflits avec leurs belles-familles.

« Le problème, c’est que certaines femmes n’osent pas dénoncer ces situations, peut-être parce qu’elles constatent que nous ne disposons pas d’avocats pour les défendre », explique-t-elle. Dans la plupart des cas, ajoute-t-elle, après le décès de l’époux, la belle-famille s’approprie les biens du ménage et empêche la veuve d’en jouir.

Selon elle, cette situation affecte également les enfants qui se retrouvent privés de leur héritage paternel. « Cela devient un lourd fardeau pour la veuve qui doit subvenir seule aux besoins de la famille sans ressources suffisantes. »

Mme Ntakarutimana souligne aussi l’existence des cas d’expulsion. « Plusieurs femmes ont été chassées de leurs domiciles après le décès de leurs maris, notamment dans la ville de Bujumbura ». Elle explique que même lorsque la maison fait partie de l’héritage familial du défunt, certaines belles-familles n’hésitent pas à expulser la veuve.

Selon elle, les familles devraient comprendre que lorsqu’elles transmettent un héritage à leurs enfants, celui-ci doit également bénéficier aux générations suivantes, notamment aux petits-enfants issus du mariage. « Ce sont des pratiques néfastes qui doivent être éradiquées. Les femmes ont aussi le droit de gérer et de jouir des biens laissés par leurs maris. »

Célestin Ndihokubwayo : « L’administration locale a la responsabilité de veiller sur sa communauté »

Le président du tribunal de Résidence de la zone Rugombo, en commune Cibitoke, rappelle qu’une disposition du Code des personnes et de la famille reconnaît à la femme le droit de jouir des biens familiaux en l’absence de son mari.

« Après le décès du mari, la femme a le droit de gérer et de préserver les biens de la famille », précise-t-il. Il indique que son tribunal a déjà enregistré au moins deux cas de conflits de ce type.

Cependant, il estime que ces chiffres restent en deçà de la réalité. « On peut dire que les cas sont peu nombreux mais, cela s’explique aussi par le fait que certaines femmes n’osent pas s’exprimer. Elles peuvent être harcelées par la belle-famille sans pour autant revendiquer leurs droits alors qu’elles y sont légalement reconnues. »

M. Ndihokubwayo évoque d’autres types de conflits observés dans cette localité, notamment ceux liés à la polygamie.
« Il arrive qu’un homme se remarie avec une deuxième épouse et empêche la première de jouir des terres cultivables alors que ces biens ont été acquis conjointement », explique-t-il. Dans de tels cas, précise-t-il, le tribunal intervient pour faire appliquer la loi et rétablir la femme lésée dans ses droits.

Il rappelle également que la polygamie est sanctionnée par la loi. « Selon l’article 530 du Code pénal, un homme ou une femme légalement marié(e) ne peut contracter un autre mariage que si sa première épouse ou son premie époux est décédé(e) ou en cas de divorce. Dans le cas contraire, il ou elle s’expose à une amende allant de 20 000 à 100 000 BIF et à une peine d’emprisonnement de six mois à deux ans. »

Il appelle également l’administration locale à faire preuve de vigilance afin de prévenir ces conflits. « L’administration locale a la responsabilité de veiller sur sa communauté. En cas de conflit, c’est le chef de colline ou de quartier qui est le premier informé. Il devrait donc intervenir en amont. »

Sélemani Sibomana : « J’appelle les femmes et toutes les victimes à ne pas craindre de saisir la justice »


Le chef de zone Rugombo affirme que les violences exercées par certaines belles-familles envers les veuves existent bel et bien dans cette localité.

« Le problème, c’est que les femmes n’osent pas avouer ces violences. Les belles-familles les empêchent de gérer les biens laissés par leurs époux », souligne-t-il. Il se réjouit toutefois que certaines victimes finissent par se présenter auprès de l’administration pour se plaindre.

Le chef de zone fait savoir que la multiplication de ces conflits entraîne une hausse d’autres problèmes sociaux, notamment le phénomène des enfants en situation de rue et la délinquance.

« Lorsqu’une femme est rejetée par sa belle-famille, elle devient incapable de subvenir correctement aux besoins de sa famille. Ce qui affecte directement les enfants. Le contrôle des enfants devient en effet difficile ».

Selon lui, l’administration s’emploie à mettre fin à ce phénomène dans cette localité. « Des séances de sensibilisation sont régulièrement organisées afin de prodiguer des conseils à la population. À cette occasion, j’appelle les femmes et toutes les victimes à ne pas craindre de saisir la justice. Sans leurs démarches, il devient difficile d’identifier l’ensemble des cas. »

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