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Kinama : Un incendie qui relance les questions

Des flammes, des marchandises réduites en cendres et des commerçants en larmes. L’incendie qui a ravagé une grande partie du marché de Kinama dans la commune Ntahangwa relance le débat sur la sécurité des infrastructures publiques. Entre insuffisance des dispositifs de prévention, difficultés d’intervention des secours et absence d’enquêtes crédibles, la société civile s’élève pour dénoncer des défaillances chroniques.

Le jeudi 7 avril 2026, aux environs de 8h30, le ciel de la zone Kinama était envahi par une épaisse fumée noire. Le feu s’est d’abord déclenché dans le secteur de vente et de réparation des téléphones avant de se répandre dans la partie des vêtements ainsi que des ustensiles et articles ménagers. Plusieurs millions de franc burundais ont été ainsi emportés plongeant de nombreuses familles dans la précarité.

Durant ce drame, certains commerçants ont même voulu se jeter dans les flammes pour récupérer le peu qui restait de leurs biens.

Aux alentours du marché, il n’y avait que des larmes et de la désolation chez ceux et celles qui regardaient leurs biens partir en fumée, impuissants. Avant l’arrivée des sapeurs-pompiers, la population avait fait de son mieux pour maîtriser le feu à l’aide des extincteurs sans succès. Jusqu’aux environs de 12h, les sapeurs-pompiers tentaient toujours de maîtriser l’incendie.

Le prénommé Théogène est l’une des victimes. Les larmes aux yeux, il a indiqué que ses biens ont été consumés sous ses yeux. « Je vendais des sacs. C’était toute ma vie », a-t-il déclaré avant de fondre en larmes.

Heureusement que, grâce à la réactivité des sapeurs-pompiers et à l’intervention des camions anti-incendie de l’aéroport international Melchior-Ndadaye, de l’armée ainsi que de la protection civile, une partie du marché a pu être épargnée.

Dans la foulée, le gouverneur de la province de Bujumbura, Aloys Ndayikengurukiye, accompagné de l’administrateur de la commune Ntahangwa et d’autres autorités locales, s’est rendu sur les lieux pour constater l’ampleur des dégâts.

Dans son allocution, le gouverneur a indiqué que la commune Ntahangwa avait souscrit une assurance auprès de la société Gico.

Les autorités n’en tirent jamais de leçons

Ce drame rappelle l’incendie du marché de Kamenge, situé à quelques mètres de celui de Kinama, intervenu trois ans plus tôt. Le 3 octobre 2020, un violent incendie y avait en effet causé des dégâts estimés à 4 milliards de francs burundais.

Pour les victimes du marché de Kinama, les autorités attendent toujours qu’un drame arrive avant de penser à la rénovation des marchés. Elles expliquent que les sapeurs-pompiers ont eu du mal à intervenir en raison de l’étroitesse des espaces du marché qui ne facilitait pas leur travail.


Réactions

Gabriel Rufyiri : « Le principal problème réside dans l’absence d’une véritable culture de prévention »

Selon le président de l’Olucome, l’incendie du marché de Kinama met une nouvelle fois en lumière les graves failles dans la gestion de la sécurité et de la prévention au Burundi. Sans affirmer que les marchés ont été volontairement incendiés, il estime que la répétition de ces drames « démontre qu’il y a quelque chose qui ne va pas ».

D’après lui, plusieurs marchés du pays ont déjà été ravagés par le feu dans le passé notamment le marché central de Bujumbura en janvier 2013, ainsi que ceux de Jabe, Kamenge, Ngozi et Kayanza. Il regrette qu’aucune enquête crédible n’ait jamais permis d’établir clairement les causes de ces sinistres.

Pour M. Rufyiri, le principal problème réside dans l’absence d’une véritable culture de prévention au sein des institutions publiques. D’après cet économiste, les autorités réagissent souvent après les drames au lieu d’anticiper les risques. « Ce manque de prévention complique également la protection des citoyens et de leurs biens ».

Il dénonce aussi l’absence d’enquêtes indépendantes après les catastrophes. Selon lui, dans les pays où les services publics fonctionnent correctement, les autorités mettent rapidement en place une commission d’enquête dirigée par un procureur, tout en assurant une communication régulière afin de rassurer la population. Or, au Burundi, affirme-t-il, les résultats des enquêtes ne sont presque jamais rendus publics.

Le président de l’Olucome pointe aussi le problème du non-respect des normes de sécurité. Il explique que les sapeurs-pompiers ont rencontré des difficultés pour accéder au marché de Kinama à cause de l’étroitesse des passages. D’après lui, cette situation s’observe également dans plusieurs marchés, galeries et bâtiments de Bujumbura, où les voies d’accès destinées aux secours sont souvent inexistantes ou occupées.

Il estime par ailleurs que l’impunité généralisée favorise ce type de catastrophes. D’après lui, le manque de sanctions et l’absence de respect des lois contribuent à l’aggravation des risques. Il déplore également que certains autorités ou mandataires publics soient eux-mêmes impliqués dans des activités commerciales. Ce qui empêcherait parfois l’application stricte des normes.

Concernant l’assurance du marché de Kinama, Gabriel Rufyiri précise que seuls les locaux communaux seraient couverts et non les commerçants sinistrés car, la majorité des vendeurs ne disposent d’aucune assurance pour leurs marchandises.

Comme solutions, le président de l’Olucome appelle au développement d’une véritable culture de prévention, au respect strict des normes de sécurité et à la mise en place des commissions d’enquête indépendantes après chaque catastrophe. Il insiste également sur la nécessité de sensibiliser aussi bien les citoyens que les dirigeants au respect de la loi.

Faustin Ndikumana: « Des leçons devraient être tirées pour qu’il n’y ait plus jamais ça »

Le directeur national de Parcem trouve que les incendies à répétition dans les marchés burundais traduisent de profondes failles dans la gestion des infrastructures publiques et des risques. Selon lui, depuis l’incendie du marché central de Bujumbura en 2013, « le processus n’a jamais pris fin jusqu’à aujourd’hui ».

Ndikumana s’interroge sur le respect des normes de construction des marchés. D’après lui, plusieurs infrastructures ne semblent pas répondre aux standards exigés en matière de prévention des incendies, notamment concernant les voies d’accès destinées aux véhicules anti-incendie. « Il y a des normes et des critères qui doivent être observés avec rigueur».

De plus, la gestion quotidienne des marchés par les services municipaux ou les entreprises chargées de leur administration inquiète l’économiste. Il insiste que ces structures devraient disposer d’une véritable expertise dans la prévention et la gestion des risques d’incendie à travers des mécanismes de surveillance régulière et d’anticipation.

Il pointe aussi les insuffisances des services de secours. Selon lui, les interventions des véhicules anti-incendie sont souvent tardives, laissant le temps aux flammes de se propager rapidement. « La maîtrise devient hypothétique », regrette-t-il, évoquant des situations où les dégâts deviennent irréversibles avant même l’arrivée des secours.

Ndikumana déplore lui aussi l’absence d’enquêtes approfondies après les incendies. Pour lui, les autorités devraient établir avec précision les causes de ces sinistres, qu’elles soient techniques, notamment liées à la vétusté des installations électriques, ou criminelles. « Des leçons devraient être tirées pour qu’il n’y ait plus jamais ça ».

Il dénonce également les installations anarchiques des stands dans plusieurs marchés du pays. Il estime que le non-respect des normes, parfois favorisé par la corruption, entraîne une forte promiscuité entre les commerces. Ce qui complique l’intervention des secours et accélère la propagation des flammes.

Pour le responsable de Parcem, ces incendies mettent en évidence « des failles institutionnelles dans la gestion des marchés ». Il appelle ainsi à une réflexion profonde impliquant l’ensemble des parties concernées afin de dégager des solutions durables pour prévenir de nouvelles catastrophes.

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