« La RTI présente ses excuses à ses auditeurs et partenaires pour la perturbation de ses programmes suite aux coupures d’électricité depuis ce lundi ainsi que de l’insuffisance du carburant pour alimenter les groupes électrogènes. Elle vous remercie pour votre compréhension. » Tel est le contenu d’un communiqué publié le mercredi 16 septembre 2026 par la Radiotélévision Isanganiro (RTI) sur son compte X et sa page facebook. C’est après une entière journée sans diffusion. Ce qui devient d’ailleurs très fréquent ces derniers jours chez ce média privé.
« Ça fait deux dimanches successifs que je n’ai pas pu tenir mon émission en direct », confie une journaliste de la RTI. A titre illustratif, elle parle d’une émission en direct qui ne se tient plus. « Les auditeurs m’appellent souvent pour demander si l’émission n’existe plus. Quand on monte à l’intérieur du pays, les gens nous demandent ce qui se passe. »
Elle souligne qu’ils ont dernièrement invité le président de l’Uprona dans l’émission Karadiridimba. Pour une émission d’une heure, « on a pu fonctionner seulement pendant dix minutes » et le courant est parti. « Notre invité a été obligé de rentrer. Les auditeurs sont frustrés et n’arrêtent pas de nous demander des comptes. »
Selon elle, des émissions comme Aho Iwanyu havugwa amaki ? Yaga Kibondo et Tweho ne sont plus régulières. Ce qui ne manque pas de conséquences sur les journalistes. « Imaginez quand tu as enregistré une source, quand tu es parti sur le terrain et que l’émission ne passe pas. Tu te sens gêné et redevable. »
Une situation difficile
Alain Désiré Bukeyeneza, rédacteur en chef à la RTI reconnait que la situation n’est pas facile. D’abord, avec le manque de carburant, il signale que les journalistes peinent à arriver sur le lieu de travail. « Pire, à leur lieu de travail, des coupures d’électricité deviennent très fréquentes. Dans ce cas, le journaliste n’est pas à l’aise pour travailler, chercher l’information et la diffuser. » Pour lui, quand des radios n’émettent plus ou interrompent leurs émissions, les auditeurs sont confus et se posent des questions. « Cela affecte aussi les finances des médias qui, malheureusement, n’étaient pas en bonne santé. »
Il en est de même chez Bonesha FM, un autre média privé. Alain Niyomucamanza, rédacteur en chef, affirme que les délestages affectent beaucoup les médias en général et Bonesha FM en particulier. « Nous venons de passer un certain bout de temps avec des difficultés de travailler suite à cela. Le courant peut partir durant plus de trois heures ou il se transforme en jeux de lumière. » Or, précise-t-il, les ordinateurs et tous leurs matériels nécessitent du courant électrique pour fonctionner.
Selon lui, cette situation est empirée par le manque de carburant. « Si ce produit était disponible, on pouvait faire recours régulièrement aux groupes électrogènes. Vous savez que ça fait déjà six ans de pénurie. Et sur le marché noir, un bidon de 20 l est vendu entre 300 et 350 mille BIF. Or, les médias n’ont pas assez de moyens financiers pour se permettre ce luxe. »
Il trouve que si une radio passe plus de cinq heures sans émettre, cela a un impact sur les auditeurs. « Ils nous appellent pour demander ce qui se passe. Il nous arrive de manquer quoi répondre. »
D’après M. Niyomucanza, il arrive même de rater les journaux ou plusieurs autres émissions. Ce qui est surprenant est que la Regideso dit toujours que « nous avons un excèdent de courant électrique. C’est vraiment décevant de voir des journalistes se présenter au travail, collecter des informations et qu’au finish, ces informations ne soient pas diffusées. C’est honteux. »
Il ajoute que c’est très frustrant pour un journaliste qui se voit obligé d’arrêter son émission devant ses invités suite aux coupures d’électricité.
La Radiotélévision Rema FM n’est pas non plus épargnée. Claude Nkurunziza, son directeur général, mesure les conséquences de ces interruptions sur le travail des équipes. « Quand il y a une coupure d’électricité, ça a un impact qui est très important par rapport à nos productions et à notre zone de diffusion. »
D’après lui, pour une radio ou une télévision, une coupure ne signifie pas simplement l’arrêt de quelques appareils. « Elle peut perturber la production, modifier l’organisation du travail et, dans certaines situations, affecter la continuité de la diffusion. Ça perturbe un peu notre façon de travailler. »
Il signale que les groupes électrogènes constituent l’une des solutions permettant aux médias de poursuivre leurs activités. « Mais, leur fonctionnement dépend lui-même de la disponibilité du carburant. »
Des pertes financières énormes
Nolis Nduwimana, responsable de la rédaction à la radio Indundi Culture décrit lui aussi les conséquences des coupures d’électricité et de la pénurie de carburant sur le fonctionnement du média. « Plusieurs émissions sont momentanément suspendues. Le journal est interrompu ou reporté lorsque la radio est à l’arrêt au moment de sa diffusion. »
Même la connexion internet est affectée. « Comment utiliser la technique de Starlink si nos équipements sont à l’arrêt ? C’est même hors ligne sur internet. On ne peut plus nous suivre. »
Selon M. Nduwimana, depuis le 27 juillet jusqu’au 31 août, la radio a enregistré une perte de plus de 3 millions BIF. Depuis, le 1er septembre, la perte est d’environ 300 mille BIF par jour. « L’achat du carburant sur le marché noir, à des prix exorbitants, alourdit davantage les charges. »
La production des rapports des activités journalières est devenue impossible. « On ne peut pas faire des impressions ni les transmettre via internet. Toutes les machines sont à l’arrêt. »
La radio rencontre aussi des difficultés avec ses partenaires qui paient après livraison. Lorsqu’une émission est interrompue avant la fin prévue, elle est retirée de la liste des émissions à payer.
Ce responsable affirme qu’ils ont demandé au gouvernement une autorisation particulière pour obtenir du carburant, mais que celle-ci a été refusée. Il redoute que si cette situation persiste, certains médias vont être contraints de fermer définitivement.
Les médias communautaires ne sont pas épargnés

« On est obligé de travailler dans des moments clés notamment lors de la diffusion du journal et des publicités. Pour des émissions des partenaires, on essaie de faire tous les moyens possibles afin de les satisfaire. La diffusion peut être à l’arrêt pendant deux ou trois heures », avoue Bosco Kabura, directeur de la radio Shima FM, un des médias communautaires qui émet à partir du sud du pays.
En cas de coupures d’électricité, il signale que sans carburant pour le groupe électrogène, on arrête tout. Cela peut durer deux ou trois heures voire plus, selon lui.
Ce qui a des conséquences fâcheuses. Il cite notamment la perte des auditeurs et d’éventuels partenaires. Il fait savoir que celui qui cherche à capter la diffusion ou à joindre une rédaction deux fois sans succès décide de partir. « Et, le partenaire cherche des populations cibles parmi les auditeurs. Quand il n’y a pas d’auditeurs, les partenaires partent aussi. »
Un autre impact évoqué, ce sont les frais d’amortissement et de réparation des groupes électrogènes qui tombent souvent en panne. M. Kabura informe qu’un groupe électrogène qui fonctionne beaucoup d’heures sans interruption ne peut pas tenir longtemps.
Et la presse écrite ?
« Pour le Groupe de Presse Iwacu, la coupure d’électricité et surtout la pénurie de carburant perturbent toute la chaîne du journal papier, de la rédaction jusqu’à la distribution », indique Léandre Sikuyavuga, son directeur général. Ce qui provoque un retard dans le bouclage, une interruption de l’impression, une réduction du tirage. La distribution est particulièrement vulnérable. « Après avoir produit le journal, il faut encore le transporter jusqu’aux points de vente et aux lecteurs. Or, sans carburant, certaines localités peuvent être moins ou pas desservies, les journaux arrivent tard, les coûts de distribution augmentent, certains points de vente peuvent être abandonnés temporairement. »
Le problème est donc double : le journal peut être prêt mais ne pas pouvoir être imprimé. Lorsqu’il est imprimé, il peut ne pas être distribué.
D’après M. Sikuyavuga, une autre conséquence importante concerne le déplacement des journalistes. « Or, l’information se cherche sur le terrain. Et le terrain consomme du carburant. Ce qui conduit à avoir moins d’enquêtes, moins de terrain, moins de témoignages directs et davantage de reprise d’informations. Corollairement, il y a baisse de la diversité et de la qualité des informations disponibles au public. »
Le cri des journalistes

« Les médias devraient être intégrés parmi les activités nécessitant une continuité minimale », recommande M.Sikuyavuga. « Il ne s’agirait pas de leur donner gratuitement du carburant, mais de leur permettre d’obtenir un quota minimal et régulier, notamment pour les groupes électrogènes, les véhicules de reportage, les véhicules de distribution des journaux, les équipements techniques mobiles. »
D’après lui, si l’État reconnaît que le citoyen a droit à l’information, il doit aussi s’interroger sur les conditions matérielles qui permettent à cette information d’exister. « Aider les médias à disposer d’électricité, de carburant et de moyens de reportage ne serait pas leur faire un cadeau : ce serait contribuer à garantir au citoyen l’exercice effectif de son droit à l’information. » Il nuance toutefois que « cette aide ne doit avoir ni couleur politique ni contrepartie éditoriale. »
Pour sa part, Alain Niyomucamanza de Bonesha FM, estime que la Regideso, l’Etat et tous les autres acteurs concernés devaient sortir de leur silence et donner la lumière sur cette question. En effet, les dépenses pour chercher du carburant au marché noir sont énormes. « Dans les jours à venir, les radios seraient contraintes de fermer totalement », prévient-il,
A défaut de rendre disponible l’électricité, il demande qu’on puisse accorder une dérogation spéciale aux journalistes et aux médias d’avoir le carburant prioritairement. « Les autres secteurs ont ce privilège. Pourquoi pas les médias qui jouent un rôle important dans le développement socio-économique du pays ? »
« Etre prioritaire dans la distribution du carburant », trouve Claude Nkurunziza de Rema FM. C’est précisément cette proposition qui a été soumise dernièrement à la ministre en charge du secteur, indique-t-il.
Il souhaite que les médias, particulièrement les radios et télévisions qui doivent assurer une diffusion continue, bénéficient d’une attention particulière dans l’accès au carburant destiné notamment aux groupes électrogènes et à la production de l’information.
Pour sa part, Bosco Kabura de Shima FM à Rumonge, demande au gouvernement de tout faire pour alimenter régulièrement les médias en courant électrique afin de limiter les pertes. Il insiste également pour que les autorités compétentes priorisent les médias dans l’approvisionnement en carburant qui fait fonctionner les groupes électrogènes en cas de coupure de courant.
Réactions
Espérance Ndayizeye : « Le CNC n’est pas l’organe qui peut y apporter une solution »
Iwacu s’est adressé au Conseil national de communication (CNC) afin de savoir s’il est au courant de la situation qui affecte actuellement plusieurs médias, notamment les difficultés de fonctionnement liées aux coupures d’électricité.
Il s’agissait de savoir également si le fait que certains médias ne parviennent plus à diffuser normalement leurs programmes et à fournir régulièrement des informations à la population ne constitue pas un risque pour le droit du public à l’information.
Le CNC a également été interrogé sur les éventuelles actions qu’elle mène pour accompagner les radios et télévisions confrontées à ces difficultés et leur permettre de poursuivre normalement leurs activités malgré les coupures d’électricité.
Espérance Ndayizeye, la présidente du CNC, nous a plutôt orientés vers la Regideso. Elle estime que le Conseil ne peut pas apporter directement une solution à ce problème. Selon elle « les difficultés liées aux coupures d’électricité sont compréhensibles, mais il est évident que le CNC n’est pas l’organe qui peut y apporter une solution. »
Mireille Kanyange : « Cette situation prive les auditeurs ou téléspectateurs des informations diversifiées. »
La présidente de la Maison de la Presse indique que cette situation affecte tous les médias confondus. « Que soit la presse publique ou privée, les médias classiques, les médias en ligne et la presse écrite en général, ils souffrent de ces coupures. » Mais, elle souligne que c’est la presse privée qui est très affectée. Pire encore, cela vient s’ajouter au problème de carburant et à la précarité des médias. Elle souligne que cette situation prive les auditeurs ou téléspectateurs des informations diversifiées.
Pour elle, la Regideso devait faire tout pour rendre disponible le courant électrique. Sans électricité, elle estime qu’il y a des objectifs qui seront très difficiles à atteindre en citant le cas de la Vision 2040-2060.
« S’il y a les coupures intempestives du courant électrique, le manque de carburant, comment est-ce qu’un investisseur étranger viendra implanter son entreprise là où elle ne marchera pas 24 heures sur 24 ? »
Pour les médias, elle appelle le ministère de tutelle à plaider auprès du gouvernement pour que les médias aient leur propre station-service.
« S’il peut y avoir des lignes électriques directes qui vont vers les médias les plus frappés pour leur permettre de continuer à travailler, ce serait une bonne chose. » Elle craint que si la situation perdure, certains médias ne pourront pas rémunérer le personnel puisque « les potentiels partenaires ne pourront pas amener des publicités qui leur rapportent de l’argent. »
Jean Mitterrand Ndayegamiye : « C’est une perte énorme »
« C’est une situation extrêmement difficile pour nous qui travaillons dans des médias communautaires. En cas de coupure d’électricité, nous ne parvenons pas à réaliser nos productions prévues. Et bien souvent, nous sommes contrés de présenter nos excuses à nos partenaires ainsi qu’à la communauté qui nous capte. Et pour cause, nous ne pouvons pas honorer nos engagements envers eux », réagit Jean Mitterrand Ndayegamiye, président du Collectif des radios communautaires.
D’après lui, ces derniers jours, il y a d’importantes perturbations de diffusion. Pour essayer de s’adapter, certains médias communautaires comme Ijwi ry’umukenyezi, ont opté pour la transformation de certaines émissions en des tribunes d’expression populaire. « Si l’électricité est là, on donne tout simplement la ligne aux auditeurs pour interagir avec le journaliste qui est au studio.»
Pour lui, « cela retarde les délais de livraison et impacte notre trésorerie d’autant plus que les clients exigent généralement la livraison du produit avant d’effectuer le paiement. »
Il trouve que la seule alternative durable serait d’installer des systèmes d’énergie solaire. « Mais, vu la situation financière précaire des médias burundais, surtout les radios communautaires, seuls ceux qui bénéficient peut-être des subventions étatiques peuvent se le permettre. » Il demande ainsi aux partenaires techniques et financiers des médias de leur doter des panneaux solaires.
Charles Makoto : « Une situation préoccupante »
« C’est une situation qui nous préoccupe particulièrement en tant que professionnels des médias. Les perturbations dans l’approvisionnement en électricité, auxquelles s’ajoutent les difficultés d’accès au carburant, affectent directement la continuité des activités des radiodiffuseurs », commente le président de l’Association burundaise des Radiodiffuseurs (ABR).
D’après lui, au Burundi, la radio demeure un moyen essentiel d’accès à l’information pour une grande partie de la population. Il souligne que lorsque certaines radios sont contraintes de réduire ou de suspendre temporairement leurs émissions, c’est la capacité des citoyens à accéder à une information régulière, vérifiée et diversifiée qui s’en trouve affectée.
« Nous comprenons naturellement les contraintes générales auxquelles le pays est confronté. Notre souhait est cependant que la spécificité du secteur des médias et son rôle dans l’information du public soient pris en considération dans la recherche des solutions. »
Selon lui, une interruption prolongée des médias peut également laisser davantage d’espace à la circulation des informations non vérifiées et des rumeurs, notamment sur les réseaux sociaux et par le bouche-à-oreille.
« Il est donc dans l’intérêt de tous de préserver autant que possible la continuité des services d’information et de communication au public. Nous souhaitons avant tout que le secteur des médias soit considéré comme un secteur ayant une responsabilité particulière vis-à-vis de la population. »
M. Makoto demande un accompagnement des autorités et des services concernés afin de faciliter l’accès des radiodiffuseurs au carburant nécessaire au fonctionnement de leurs groupes électrogènes, mais également à celui indispensable au déplacement des équipes sur le terrain.
« L’objectif n’est pas de demander un traitement privilégié, mais de permettre aux médias de continuer à assurer leur mission d’information du public dans des conditions aussi régulières que possible. »
Pour lui, le CNC ainsi que le ministère de la Communication et des Médias ont un rôle important à jouer dans le plaidoyer et la recherche de solutions avec les institutions et services chargés de la gestion et de la distribution du carburant.
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