Au marché de Kinama, récemment frappé par un incendie, C.M., une commerçante, explique que peu de victimes disposaient d’une assurance y relative. Elle ajoute que, même parmi ceux qui étaient assurés, seules trois personnes ont déjà été indemnisées tandis que les autres attendent encore.
Selon elle, beaucoup de commerçants négligent encore l’assurance. « Moi aussi, je reconnais que nous négligeons souvent l’assurance. Mais c’est surtout à cause de la lenteur des indemnisations. On y perd beaucoup, ainsi que du temps passé à attendre ».
Elle partage une expérience personnelle qui, selon elle, a renforcé la méfiance de nombreuses personnes envers les assurances. « J’avais une moto qui a pris feu à Mutakura. Les responsables ont constaté que le problème venait bien du courant électrique : un poteau était tombé sur la moto ».
C.M. indique que la moto était assurée et que les assureurs avaient bien effectué le constat après le sinistre. Elle souligne que malgré de nombreux rappels, aucun remboursement n’a été effectué et cela fait trois ans et demi d’attente. Pour elle, ce genre d’expériences décourage progressivement les commerçants.
P.N., une vendeuse de pagnes, explique qu’elle ne dispose presque d’aucune information sur les assurances. « Je n’ai jamais reçu d’explications claires sur les assurances incendie. Nous travaillons seulement pour chercher de quoi vivre au quotidien ».
De son côté, F.S., vendeur de bois au marché de Mutanga, communément appelé « Ku Kabasazi », témoigne après l’incendie qui a ravagé ce marché, il y a quelques mois. Contraint de recommencer ses activités à zéro, il affirme avoir des informations sur les assurances, mais qu’il hésite encore à y adhérer à cause du coût des cotisations. « Je sais que l’assurance est importante, mais les cotisations sont un peu chères avec ce que nous gagnons »
Réactions
Gabriel Rufyiri : « Les compagnies d’assurances doivent améliorer leurs services »

Selon le président de l’Olucome, la faible adhésion des Burundais à l’assurance incendie s’explique avant tout par un manque de culture de prévention. Il estime que cette réalité touche aussi bien les intellectuels que les citoyens moins instruits.
Il souligne également les limites des compagnies d’assurance elles-mêmes. Selon lui, beaucoup n’ont pas une capacité financière suffisante pour indemniser de grandes pertes. « Si tous les commerçants de l’ancien marché central de Bujumbura avaient été assurés, aucune compagnie locale n’aurait pu les indemniser totalement »
À cela s’ajoute le coût élevé des assurances. De nombreux Burundais considèrent les primes comme trop chères et préfèrent utiliser cet argent pour d’autres besoins jugés plus urgents.
Selon lui, la pauvreté n’est cependant pas la principale cause du problème. Il estime qu’il s’agit surtout d’une question de mentalité et de sensibilisation. « Même ceux qui ont de l’argent ne se précipitent pas pour prendre des assurances. Nous vivons davantage dans l’irrationalité que dans le rationnel avec cette idée que Dieu nous protégera toujours ».
Il appelle ainsi à un réveil des consciences et à une vaste campagne d’éducation à la culture de prévention. Cette sensibilisation devrait, selon lui, passer par les foyers, les églises, les écoles, les conférences publiques ainsi que les médias. Il insiste aussi sur la nécessité pour les compagnies d’assurance d’améliorer leurs services, notamment en accélérant et en facilitant l’indemnisation des victimes.
Pour lui, l’effort doit venir des deux côtés. Les citoyens doivent comprendre l’importance de l’assurance, L’État et les compagnies doivent aussi créer des conditions favorables.
Jean Samandari : « La protection des commerces doit être une responsabilité partagée entre les commerçants, les assureurs et les pouvoirs publics »

Le secrétaire général de l’Acobu (Association des commerçants du Burundi) souligne que la réticence à l’assurance au Burundi s’explique par plusieurs facteurs. Selon lui, la culture assurantielle reste encore peu ancrée dans les habitudes au point que même certaines obligations comme l’assurance automobile ne sont pas toujours respectées. Dans ce contexte, de nombreux commerçants continuent de voir l’assurance comme une charge financière supplémentaire plutôt que comme un véritable outil de protection de leurs biens et de leurs activités.
Il relève également que le niveau des primes constitue un frein important, en particulier pour les petits commerçants évoluant dans les marchés locaux. À cela s’ajoute une perception selon laquelle les incendies seraient peu fréquents ainsi qu’une préférence pour les mécanismes de solidarité familiale et communautaire en cas de perte.
Il met aussi en avant le manque d’information et de sensibilisation qui limite la compréhension des avantages, des garanties et des procédures liées à l’assurance incendie. Cette situation est aggravée par une certaine méfiance envers les compagnies d’assurance, nourrie par des lenteurs administratives et des difficultés d’indemnisation déjà observées dans d’autres types de contrats.
Face à ces défis, il estime que la protection des commerces doit être une responsabilité partagée entre les commerçants, les assureurs et les pouvoirs publics.
Enfin, il insiste sur la nécessité, pour les compagnies d’assurance, de renforcer la transparence, d’améliorer la communication avec leurs clients et de respecter rigoureusement leurs engagements contractuels. Pour lui, ces efforts sont indispensables afin de restaurer la confiance des commerçants et de faire de l’assurance incendie un véritable réflexe de protection économique et sociale.
Analyse
Jean Ndenzako : « Le renforcement de la sensibilisation et de l’éducation financière constitue un premier levier essentiel. »
Selon ce professeur économiste, le recours à l’assurance incendie demeure étonnamment faible au sein de la population burundaise.
Pour lui, la culture de l’assurance reste encore relativement récente dans le pays. Il explique que, dans de nombreux contextes, notamment en milieu rural ou parmi les populations les plus fragiles économiquement, l’assurance est perçue comme une dépense superflue plutôt que comme une protection essentielle. Selon lui, le risque d’incendie est parfois considéré comme lointain ou improbable. Ce qui conduit à privilégier des dépenses immédiates jugées plus urgentes.
Selon cet économiste, un déficit d’information et de compréhension des produits d’assurance persiste également. Il indique que les modalités de souscription, les garanties proposées ainsi que les conditions d’indemnisation sont souvent mal comprises. Cette complexité apparente, combinée à un faible niveau d’éducation financière et au manque de campagnes de sensibilisation adaptées, crée une distance entre les citoyens et les compagnies d’assurance.
Il souligne aussi que les expériences négatives, vécues directement ou rapportées, influencent durablement la perception du secteur. Les délais de traitement, les procédures administratives jugées lourdes ou encore certains refus d’indemnisation contribuent, selon lui, à instaurer un climat de méfiance. Dans certains cas, les compagnies d’assurance sont perçues comme davantage orientées vers la collecte des primes que vers la protection effective des assurés.
Il affirme que les incendies ont des conséquences économiques importantes à la fois pour les ménages et pour l’économie nationale. Au niveau familial, ils entraînent la perte de biens essentiels et d’un patrimoine souvent durement constitué. À l’échelle du pays, ils détruisent le capital productif, perturbent les activités commerciales et freinent la croissance économique.
Ils obligent également l’État à mobiliser des ressources pour soutenir les sinistrés. Ce qui alourdit la charge sur le budget public.
Une approche globale pour encourager la souscription
Face à ces enjeux, il apparaît nécessaire, selon lui, d’adopter une approche globale pour encourager la souscription à l’assurance incendie. Cela passerait notamment par le renforcement de la sensibilisation et de l’éducation financière comme premier levier essentiel. Des campagnes d’information adaptées, utilisant des canaux accessibles et des messages clairs, permettraient de mieux faire comprendre les avantages de l’assurance. Il estime également que l’intégration de notions liées à la gestion des risques dans les programmes éducatifs contribuerait à construire une culture de la prévoyance sur le long terme.
Le développement de la micro-assurance, notamment pour les populations à faibles revenus, représente aussi une opportunité intéressante. La mise en place de modalités de paiement flexibles, comme les paiements échelonnés ou via les technologies mobiles, pourrait faciliter l’accès à ces produits.
La restauration de la confiance est, pour lui, un autre chantier prioritaire. Il considère qu’améliorer la transparence, simplifier les procédures d’indemnisation et garantir un traitement équitable des sinistres sont des éléments déterminants pour renforcer la crédibilité du secteur. La mise en place de mécanismes efficaces de traitement des plaintes ainsi que la collaboration avec des acteurs locaux de confiance pourraient contribuer à rapprocher les compagnies d’assurance des populations.
Enfin, il rappelle que les pouvoirs publics ont un rôle clé à jouer à travers des incitations fiscales, des réformes réglementaires et un renforcement de la supervision du secteur.
Selon lui, des obligations progressives pourraient être envisagées, à condition que les produits soient accessibles et que le marché soit suffisamment développé.
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