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Entrepreneuriat chez les jeunes burundais : Exclusion ou auto-exclusion ?

Chaque année, de nouveaux venus rejoignent le marché du travail burundais en quête d’emploi. Certains, après avoir terminé l’université avec l’espoir de décrocher un emploi décent dans la Fonction publique, peinent à s’insérer dans un contexte où l’entrepreneuriat apparait comme la principale alternative. Des acteurs du domaine parlent d’inadéquation entre formation et emploi. D’autres évoquent l’accès limité aux financements, la faiblesse des infrastructures et un environnement des affaires peu favorable.

Lors de la prière interconfessionnelle du 28 mai 2026 organisée par le parti CNDD-FDD chaque dernier jeudi du mois, le président de la République, Évariste Ndayishimiye a exhorté les Burundais à changer de « mentalité » et à faire du travail ainsi que de l’autonomie financière les piliers d’un Burundi guidé par les valeurs chrétiennes.

Le chef de l’État a également saisi l’occasion pour dénoncer une culture de la « dépendance ». Selon lui, les jeunes diplômés doivent créer leurs propres opportunités au lieu d’attendre uniquement des emplois. « Dieu n’a créé personne pour être pauvre », a-t-il martelé avant d’inviter chacun à valoriser ses talents et à participer activement au développement du pays.

Pour les jeunes, l’appel à l’autonomie par le président de la République est pertinent. Néanmoins, ils estiment que toutes les conditions ne sont pas réunies pour faire de l’entrepreneuriat un levier d’émancipation des jeunes diplômés. Parmi les principaux défis évoqués figure le système éducatif.

Bosco Ntirushwa est un jeune originaire de la commune Kiremba, dans la province de Butanyerera. Titulaire d’un baccalauréat en langue et littérature françaises de l’Université du Burundi, il s’est retrouvé, à la fin de ses études supérieures, à travailler comme agent de lumicash au Centre-ville de Bujumbura, dans la commune Mukaza.

Selon lui, il n’aurait jamais imaginé se retrouver sans emploi avec son diplôme universitaire. Il estime que les limites du système éducatif burundais expliquent en grande partie cette situation. « Depuis l’école primaire jusqu’à l’université, nous n’apprenons pratiquement que de la théorie. Par conséquent, à la fin des études supérieures, nous nous retrouvons à la case départ, en train de chercher quoi faire et comment gagner notre vie »

La qualité de l’enseignement en question

Par ailleurs, les conditions de travail précaires des enseignants affectent la qualité de l’enseignement selon le jeune débrouillard. « Les enseignants ne fournissent plus les mêmes efforts qu’auparavant ». Ce qui réduit la compétitivité des jeunes burundais face à leurs homologues de la sous-région sur le marché du travail.

Outre les défis liés à la qualité de l’enseignement et à la formation, il pointe également du doigt un climat des affaires peu favorable aux jeunes. À titre d’exemple, plusieurs obstacles entravent son activité. « Nous rencontrons beaucoup de difficultés dans notre milieu de travail, notamment lorsqu’il s’agit de transférer de l’argent entre deux agents », déplore-t-il tout en soulignant que cette activité constitue une importante source de revenus pour de nombreux jeunes exclus du marché de l’emploi.

Toujours au centre-ville de Bujumbura, les galeries « Idéal » et « Bata » sont devenues des lieux de rassemblement pour de nombreux jeunes venus de différentes régions du pays à la recherche d’opportunités de travail.
On y retrouve aussi bien des jeunes ayant terminé leurs études secondaires que d’autres diplômés universitaires. Chaque année, de nouveaux arrivants de tout le pays viennent grossir leurs rangs.

Pour certains d’entre eux, rester à la maison n’est tout simplement pas une bonne option. « Aujourd’hui, tout se paie : les médicaments, les frais de transport, l’électricité ou encore l’élevage. En plus, pratiquer l’agriculture est devenu très coûteux et risquant à cause notamment de la pénurie des engrais chimiques. C’est pour cette raison que je suis venu à Bujumbura. Ici, autour de la galerie Idéale, je me débrouille pour subvenir à mes besoins. J’ai terminé l’école secondaire et je n’ai pas jugé utile de poursuivre les études universitaires. D’ailleurs, il y a ici beaucoup de jeunes diplômés de l’université. Au final, c’est pareil. Presque personne ne travaille dans le domaine dans lequel il est formé », témoigne un jeune ayant requis l’anonymat.

Pour d’autres, la principale difficulté réside principalement dans l’accès aux financements. Ils parlent aussi de plusieurs contraintes liées à l’environnement économique.
Blaise Tunezerwe, diplômé en communication, travaille quotidiennement dans la galerie Idéal. Pour exercer son activité, il dépend fortement d’internet. « Nous vivons à l’ère de l’internet et de l’intelligence artificielle. Beaucoup de jeunes, faute de mieux, viennent ici pour gagner leur vie. Ils dépendent fortement du numérique dans leurs activités. Non seulement la connexion est de mauvaise qualité, mais elle est aussi coûteuse ».

Face à la mauvaise qualité de la connexion, il appelle le gouvernement à trouver des solutions durables. Selon lui, les autorités devraient accorder une attention particulière à cette problématique afin faciliter et de favoriser leur insertion économique.


Réactions

Francis Rohero : « L’éducation aurait dû s’ouvrir davantage vers le secteur privé et l’innovation »

Selon cet économiste, le système éducatif burundais est le résultat d’une évolution historique qui n’a pas suffisamment été adaptée aux réalités actuelles du pays. Il rappelle qu’à l’indépendance, l’école avait été conçue pour former principalement des cadres administratifs destinés à servir l’État.

Il estime que durant plusieurs décennies, le système a été orienté vers la production de fonctionnaires, dans un contexte où le pays avait surtout besoin de combler un déficit en cadres dans différents secteurs, notamment l’enseignement, la santé et l’administration.

Avec la croissance démographique et la saturation progressive des emplois publics, cette logique, selon lui, n’a pas évolué au même rythme. Il considère que l’éducation aurait dû s’ouvrir davantage vers le secteur privé, l’innovation et les besoins économiques réels, y compris au-delà des frontières nationales.

M. Rohero critique également le manque d’adéquation entre les décisions politiques et les recommandations techniques. Il estime que les techniciens proposent souvent des réformes pertinentes mais que leur mise en œuvre dépend des choix politiques souvent guidés par d’autres priorités.

Selon lui, cette divergence explique en partie les difficultés actuelles du système éducatif et l’inadéquation entre la formation et l’emploi. Il ajoute que les étudiants burundais qui sortent aujourd’hui des universités ne sont pas capables de rentrer sur le terrain, faute d’appui suffisant. « Ils sont livrés à eux-mêmes avec des connaissances théoriques, sans accompagnement pratique ni mécanismes d’insertion professionnelle ».

Francis Rohero appelle ainsi à une vision plus structurée du développement fondée sur une planification claire, une mise en œuvre cohérente et un investissement réel dans l’éducation qu’il considère comme un secteur stratégique.

Jean Ndenzako : « Le principal obstacle à l’insertion professionnelle reste un système éducatif largement théorique »

Pour ce professeur d’universités et économiste, le discours de responsabilisation individuelle des jeunes, devenu récurrent dans plusieurs capitales africaines, ne peut pas suffire face aux réalités structurelles du marché du travail.

Il souligne que le chômage des jeunes demeure élevé au Burundi avec un taux estimé à 60% en 2016 qui est passé à 65% en 2017 malgré les politiques publiques mises en place. Il cite notamment le Programme d’Autonomisation économique et d’Emploi des jeunes (PAEEJ), qui, selon les données disponibles, a permis la création de 9 244 emplois en trois ans et le financement de 2 224 projets de coopératives, un résultat jugé insuffisant au regard de l’afflux annuel de nouveaux diplômés.

L’économiste estime que le principal obstacle à l’insertion professionnelle reste un système éducatif largement théorique qui ne prépare pas suffisamment les jeunes aux exigences d’une économie peu diversifiée et dominée par l’informel. Il rappelle que la politique nationale de l’emploi de 2014 visait à renforcer l’entrepreneuriat des jeunes mais que les résultats restent limités avec environ 250 bénéficiaires par an.

M. Ndenzako insiste aussi sur les contraintes structurelles majeures auxquelles font face les jeunes entrepreneurs notamment le manque d’électricité fiable, une connectivité internet insuffisante et un accès limité au crédit. Il évoque également des déséquilibres macroéconomiques dont une inflation élevée et des réserves de change limitées qui fragilisent davantage l’environnement économique.

Selon lui, promouvoir l’entrepreneuriat sans lever ces obstacles revient à demander aux jeunes de compenser seuls l’absence d’un environnement propice à l’investissement. Il estime que les expériences internationales montrent que le développement économique repose sur des infrastructures solides, un accès aux financements et un cadre réglementaire favorable.

Il considère que l’État doit jouer un rôle central en investissant dans les infrastructures, en stabilisant l’économie et en structurant un véritable écosystème entrepreneurial. Il plaide également pour des réformes du système éducatif afin d’y intégrer davantage de compétences techniques et professionnelles ainsi que pour des mécanismes de financement adaptés aux jeunes entrepreneurs.

Pour lui, le véritable enjeu n’est donc pas le « changement de mentalité » des citoyens, mais bien la capacité de l’État à assumer ses responsabilités économiques et sociales. Car, on ne bâtit pas une économie dynamique sur les seules épaules d’une jeunesse abandonnée à elle-même aussi volontaire et ambitieuse soit-elle.

Libérat Ntibashirakandi : « L’entrepreneuriat des jeunes est freiné par plusieurs contraintes structurelles »

Selon cet enseignant-chercheur, les difficultés rencontrées par les jeunes sur le marché du travail trouvent en grande partie leur origine dans les faiblesses du système éducatif burundais. Il estime que les réformes visant à renforcer l’adéquation entre la formation académique, l’employabilité, l’entrepreneuriat et l’innovation n’ont jamais constitué une véritable priorité.

Pour lui, le Burundi dispose pourtant d’importantes opportunités liées au développement du numérique, de la science et de l’intelligence artificielle. Il estime que ces potentialités restent malheureusement peu exploitées avec un contexte marqué par le manque d’équipements, l’insuffisance des infrastructures éducatives et la dégradation des formations techniques et professionnelles.

L’enseignant-chercheur cite notamment l’état des laboratoires de certaines institutions d’enseignement secondaire et supérieur comme l’ETS de Kamenge et la Faculté des Sciences appliquées du campus Kiriri. Il évoque également l’état de délabrement des bâtiments de l’ex-Collège du Saint-Esprit ainsi que le manque d’équipements pédagogiques. Toute une série donc d’obstacles à la formation de compétences adaptées aux besoins actuels du marché du travail.

Au-delà de l’éducation, il souligne que l’entrepreneuriat des jeunes est freiné par plusieurs contraintes structurelles, notamment les difficultés d’accès à l’électricité, à internet et à un environnement économique favorable aux initiatives privées.

Selon lui, permettre aux jeunes de s’épanouir et d’entreprendre nécessite des préalables tels que la paix, la sécurité, des infrastructures de qualité, une connectivité numérique accessible, la stabilité électrique et un climat des affaires plus attractif.

M. Ntibashirakandi plaide ainsi pour une refonte en profondeur du système éducatif qui passe notamment par la formation des enseignants, l’amélioration de leurs conditions de travail et le renforcement des filières techniques et professionnelles. Il estime également que ces réformes doivent s’accompagner d’actions plus larges visant à soutenir la relance économique, lutter contre la corruption et attirer davantage d’investissements.

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